LE TRIOMPHE DU « CID
« Il est assez remarquable — dit Fontenelle — qu'il y ait eu un temps où l'on se soit cru obligé de faire ses excuses au public de ce qu'on n'était pas Normand. » Ainsi faisait, en 1635, le sieur de La Pinelière, Angevin, en tête de sa tragédie d'Hippolyte, pour laquelle Corneille avait eu la complaisance d'écrire trois strophes liminaires. Dans son Avis au Lecteur, il déclare « qu'il est. bien hardi d'avoir osé mettre le nom de son pays en gros caractères au frontispice de cet ouvrage... Que, comme pour être estimé autrefois poli dans la Grèce, il ne fallait que se dire d'Athènes, pour avoir la réputation de vaillant il fallait être de Lacédémone, maintenant pour se faire croire excellent poète, il faut être né dans la Normandie », qui, après les Du Perron, les Bertaut, les Malherbe, « fait admirer à cette heure, M. de Bois- Robert, M. de Scudéry, M. de Corneille, M. de Rotrou, M. de Saint-Amand et M. de Benserade. » Et il est bien vrai qu'en effet Rotrou est de Dreux, Scudéry du Havre, Benserade de Lyons-la-Forêt, originairement du moins, et que les trois autres sont de Rouen même. Et comme, sur les six, Saint-Amand est
le seul qui ne travaille point pour le théâtre, on ne peut pas accuser Corneille d'avoir voulu se faire, comme nous dirions à présent, une réclame toute personnelle, lorsque, dans la Galerie du Palais, il a mis dans la bouche de Dorimant, parlant de comédie avec Lj^sandre, ce vers :
Ton goût, je m'en assure, est pour la Normandie.
On voit, d'ailleurs, par la citation de La Pinelière, que Corneille, en 1635, n'est pas mis tout à fait hors de pair encore. Et c'est ce que va nous montrer un autre texte de la même date et du même La Pinelière, texte très précieux et très curieux : très précieux, parce qu'il nous parle trois fois de Corneille ; très curieux, parce qu'il constitue, sensiblement, une « soirée parisienne », telle qu'en rédigent ou rédigeaient, au lendemain d'une « première », les « soiristes » de nos journaux, avec la « physionomie » de la salle et la liste des « notabilités » aperçues, avec les indiscrétions et « potins » confraternels recueillis pendant les entr'actes. C'est dans une brochure intitulée : Le Parnasse ou la critique des Poètes, dont un exemplaire se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal ; et La Pinelière y évoque notamment, en un petit crayon vivement enlevé, les apprentis rimeurs venus au théâtre, moins pour entendre la pièce que pour y faire des relations flatteuses ou se vanter auprès de leurs amis de les avoir faites :
Ils tâchent, par toutes sortes de moyens, de voir tous ceux qui écrivent. Ils auront la tête levée une heure entière à l'Hôtel de Bourgogne pour attendre que quelque poète de réputation, qu'ils croient dans une loge, regarde de leur côté, afin d'avoir l'occasion de lui faire la rêvé-" rence. Ils le montrent à ceux de leur compagnie, et levndisent : « Voilà M. de Rotrou, ou M. du Ryer, il a l^Ilut « parlé de ma pièce, qu'un de mes amis lui a depu' chose '( montrée. » Tantôt ils s'éloigneront un peu d^ dan"-
reviendront incontinent leur dire : « Messieurs- ' -^ ,
.iquite. )'
14S5 PIERRE r.ori.XElLLE
« demande pardon de mon incivilité; je viens de saluer « M. Corneille, qui n'arriva qu'hier de Rouen ; il m'a pro- « mis que demain nous irons voir ensemble M. Mairet, et « qu'il me fera voir des vers d'une excellente pièce qu'il a « commencée. » Enfin, se jetant peu après sur le discours des auteurs du temps et dé leurs ouvrages, ils révéleront tous les desseins des poètes pour montrer qu'ils ont de grandes intrigues avec eux ; ils diront... que Scudéry est au troisième acte de la Mort de César ; que la Médée est presque achevée ; que î'/nnocé'n<e Infidélité est la plus l)elle pièce de Rotrou, quoiqu'on ne s'imaginât pas qu'il pût s'élever au-dessus de celles qu'il a déjà faites ; que l'auteur d' Iphis et lante (Benserade) fait une autre Cléopàtre pour la troupe royale, et que Chapelain n'a guère encore travaillé à son poème de La Pucelle d'Orléans, ni Corneille à celui qu'il compose sur un ancien duc de son pays.
Nous voyons là, pris sur le vif, un Corneille, de passage à Paris, recherché des débutants, qu'il protège et auxquels il ne dédaigne pas de parler de ses travaux. Et nous apprenons — ce dont il n'est fait mention nulle autre part — qu'en même temps qu'il achevait Médée, il songeait à écrire un*poème épique. On sait avec quelle malheureuse obstination les poètes de ce temps-là tentèrent de donner, à notre littérature une épopée à la façon de Virgile ou du Tasse ; Chapelain avec sa Pucelle ou la France délivrée, Scudéry avec son Alaric ou Rome vaincue, Desmarets avec son Clovis ou la France chrétienne, le P. Le MoNTie avec son Saint- Louis ou la Sainte Couronne reconquise. L'épopée de Corneille se fût probablement appelée : Guillaume le Bâtard ou la Conquête de l'Angleterre, et l'on y eût certainement trouvé force belles choses ; mais eût- }\ elle été réussie ? Il en doutait lui-même, et c'est pourli.Qguoi, sans doute, il n'y « avait guère encore travaillé », est bi' q^ïij d'ailleurs, venait d'écrire sagement, en son déry ditsatio :
nairemen.ij,"fl^ nota forsan qui primus in arte, Rouen \wtnhimus isnotis artibus e.ise velit.
PIERHE GOHNElLLi: 14Vt
« Il a perdu l'esprit celui qui, premier, s'il peut l'être, dans un art qu'il connaît, se risque à être le dernier dans un art inconnu. )> Et il se contenta d'achever Médée.
Quand les éditions des œuvres choisies de Corneille • ne commencent pas avec le Cid, c'est avec Médée qu'elles commencent, d'où elles passent au Cid, pn négligeant V Illusion Comique. Absurdité que cette routine ; mais si l'on cherche qui en est originairement responsable, il faut bien reconnaître que « c'est la faute à Voltaire », à Voltaire qui, dans son Commentaire sur Corneille, ne commente aucune des pièces antérieures à Médée, non plus que la pièce suivante. On sait dans quelle généreuse intention — pour doter une arrière-petite-nièce du poète — il entreprit ce travail, mais on n'ignore pas non plus dans quel esprit ce fut rédigé, et que, de la même encre, à la même date (1761), il écrivait à d'Argental : « Je traite Corneille tantôt comme un dieu, tantôt comme un cheval de carrosse ; » et à l'abbé d'Olivet : « Je lui donne des coups de pied dans le ventre, l'encensoir à la main. » A d'Argental, il avait déjà déclaré que « sur trente-deux pièces » — il voulait dire trente-trois — « vingt-deux ne sont pas supportables et ne méritent pas d'être lues ». Aussi semble-t-il s'être même dispensé de lire aucune des premières œuvres, hormis peut-être Clitandre, la seule dont il parle incidemment, pour nous dire que « les tragédies de Shakespeare étaient plus monstrueuses encore, mais n'ennuyaient pas ». C'est là-dessus qu'il a joute : « Il fallut enfin revenir aux Anciens pour faire quelque chose de supportable, et Médée est la première pièce dans laquelle on trouve quelque goût de l'Antiquité. »
Pour la première fois que Corneille traitait un sujet antique et tragique, après cette suite de comédies toutes modernes, et même parisiennes, que nous connaissons, avait-il fait avec celui de Médée un choix heureux ? On en peut douter. Rappelons-nous l'his-; toire de cette magicienne, descendante du Soleil, fdle d'Aetés, roi de Colchide — la Mingrélie actuelle — qui, par amour pour Jason venu avec les Argonautes dans le dessein d'enlever la Toison d'Or, endormit le dragon qui la gardait et, après que la Toison eût été dérobée, s'enfuit sur le navire Argo avec le beau Grec. Pour retarder la poursuite des vaisseaux paternels, elle coupe en morceaux son frère, qui l'avait suivie, et dont elle jette, un à un, les membres dans la mer. Arrivée à lolcos en Thessalie, pays de Jason, où Jason doit régner un jour, elle fait assassiner le roi régnant par ses propres filles, mais le peuple d' lolcos se soulève contre la sorcière et contre Jason son complice, qui sont chassés de Thessalie. Et c'est ici que commencent les trois tragédies classiques, la grecque, la latine et la française, celle d'Euripide, celle de Sénèque, celle de Corneille. Toutes les trois peuvent se résumer en quelques lignes : Médée et Jason se sont réfugiés à Corinthe, où règne le roi Créon. Il a une fille. Creuse, dont s'éprend Jason, à qui elle est promise en mariage. Pour se venger de sa rivale, Médée lui envoie une robe magnifique, imprégnée de tels poisons et chargée de tels maléfiques pouvoirs que Creuse, en la revêtant, est brûlée vive, et que son père, accouru pour la secourir, est brûlé de même. Il ne reste plus à la magicienne qu'à se venger de Jason : elle a eu de lui deux fils qu'il adore ; pour le frapper sûrement au cœur, étouffant dans le sien tout sentiment maternel, elle égorge les deux enfants aux yeux de leur père et, cela fait, s'envole sur un char traîné par des dragons ailés qui la conduiront vers Athènes, où le roi, Egée, lui a promis qu'elle y trouverait un asile. Ici s'arrêtent les trois tragédies.
Ce sujet, pour les Athéniens, était national et populaire, puisque, dans la légende, Médée épousera le roi Egée, père de Thésée, lequel sera le mari de Phèdre; pourtant ces atrocités légendaires n'auraient pas suffi à les émouvoir, si Euripide, le plus possible, n'avait humanisé la magicienne, montré en elle, surtout, une amante passionnée et une mère assez passionnée aussi pour que le meurtre de ses enfants soit l'horrible et tragique triomphe d'une passion sur une autre. Sénèque, dont les pièces n'étaient pas destinées à la scène, mais à des lectures publiques, ne recherchera en Médée qu'un sujet de déclamation, où l'éloquence des discours, le pittoresque des enchantements et des crimes, tiendrent plus de place que l'analyse des sentiments humains. Par malheur, c'est surtout Sénèque, et non Euripide, qu'a suivi Corneille.
Je ne me livrerai pas à l'exercice scolaire qui consisterait à comparer les trois pièces : qu'on s'en réfère, là-dessus, aux Études sur les Tragiques grecs de feu M. Patin, de judicieuse mémoire. Deux mots seulement des innovations de Corneille : il met en scène, pour l'opposer à Médée, la jeune Creuse, que ne nous montraient ni Euripide ni Sénèque, et il fait du vieil Egée, qu'Euripide n'amenait à Corinthe que pour consulter un oracle, et que Sénèque ne montrait même point, un soupirant suranné de Creuse. Voilà donc Jason entre deux amantes : la tendre vierge et la brûlante sorcière ; et Creuse entre deux amoureux : le roi sénile et l'audacieux aventurier. D'où une complication inutile de l'intrigue et des échanges de galanteries qui transportent l'Hôtel de Rambouillet à Corinthe, au temps des Argonautes. jMais nous ne pouvons nous intéresser qu'aux deux protagonistes, Jason, Médée, ou plutôt qu'à la seule Médée, par rapport à Jason. Car Jason, en lui-même — et c'est là le vice irréformable du sujet — ne saurait être qu'odieux ou ridicule, ou les deux ensemble. Euripide, ni Se-
nèque, ni Corneille, lié comme eux par les faits, ne pouvaient le montrer sous un jour meilleur. Voyez avec quelle cynique désinvolture, dans Corneille, il s'ouvre à son confident l'argonaute Pollux, qui sait qu'avant d'enlever Médée en Colchide, il avait déjà épousé, rendu deux fois mère, et finalement abandonné, Hypsipyle, reine de Lemnos. Il lui annonce qu'il va maintenant abandonner Médée.