‹ Pierre CorneilleChapitre 21 sur 55 · CLÉANDRE · texte numérisé non relu

CLÉANDRE

De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine .'

ALIDOR

Rien moins, et c'est par là que redouble ma peine. Ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir ; Un moment de froideur, et je pourrais guérir : Une mauvaise œillade, un peu de jalousie. Et j'en aurais soudain passé lafantaisie ; Mais, las ! elle est parfaite !...

Stupéfaction de Cléandre :

Vit-on jamais amant de la sorte enflammé. Qui se tint malheureux pour être trop aimé ?

Profession de foi d'Alidor :

Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires ? Penses-tu qu'il s'arrête aux sentiments vulgaires :' Les règles que je suis ont un air tout divers : Je veux la liberté dans le milieu des fers. Il ne faut point servir l'objet qui nous possède ; Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède : Je le hais, s'il me force, et quand j'aime, je veux Que de ma volonté dépende tous mes vœux. Que mon feu m' obéisse au lieu de me contraindre. Que je puisse à mon gré l'enflammer et l'éteindre. Et toujours en état de disposer de moi. Donner quand il me plaît et retirer ma foi. Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle ; Mes pensers ne sauraient m'entretenir que d'elle... J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains, ., Et d'éprouver ses yeux plus forts que mes desseins. Je n'ai que trop langui sous de si rudes gênes : A tel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes, De crainte qu'un hymen m'en ôtant le pouvoir Fît d'un amour par force un amour par devoir.

Il pourrait même arriver pis : qu-'âprès le mariage il continuât d'aimer, non par devoir, mais par la seule

force de son amour pour l'adorable Angélique. Raison de plus pour prévenir le servage définitif. Il faut, sans plus attendre, se faire détester et même chasser :

Ce remède est cruel, mais il est nécessaire : Puisqu'elle me plaît trop, il me faut lui déplaire.

Mais alors, objecte Cléandre, Angélique, pour se venger, prendra un autre époux ; et alors, qui souffrira, qui sera puni ? — Toi. — Oui, certes, mais tant mieux, réplique Alidor :

Ma liberté naîtra de ma punition.

Là-dessus, coup de théâtre : Cléandre, qui avait un gros secret sur le cœur, se sent décidément à l'aise pour le laisser échapper :

Après cette assurance, ami, je me déclare : Amoureux dès longtemps d'une beauté si rare, Toi seul de la servir me pouvais empêcher ; Et je n'aimais Phylis que pour m'en approcher.

Croyez-vous qu' Alidor se démonte ? Nullement.

Si ce joug inhumain, ce passage trompeur, Ce supplice éternel ne te fait point de peur, A moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime Ne me quitte bientôt pour un autre moi-même.

Et comme l'esprit de Cléandre est soudain bouleversé par la crainte que, après le mariage, celui qui n'aura pas voulu être le mari soit tenté de devenir l'amant, Alidor, en toute énergie et sincérité, le rassure :

Ami, que me dis-tu ?

Connais mieux Angélique et sa haute vertu ;

Et sache qu'une fille a beau toucher mon àme

Je ne la connais plus dès l'heure qu'elle est femme.

Et il sait ce qui lui reste à faire :

Ami, soupçon à part et sans plus de réplique. Si tu veux en ma place être aimé d'Angélique,

\-i-i PIERRE CORNEILLE

Allons tout de ce pas ensemble imaginer Le moyen de la perdre et de te la donner.

Vous connaissez maintenant — sans compter Cléandre. figure utile mais sans grande personnalité — les trois caractères de la pièce : Angélique, caractère émouvant et vrai ; Phylis, caractère piquant et vpaisemblable ; Alidor, caractère très paradoxal... et très cornélien. Oui, très cornélien, car c'est ici la première et bien curieuse apparition de ces personnages exaspérément volontaires, de ces « maniaques de la volonté », comme on les a appelés, qui beaucoup plus tard, dans certains ouvrages de Corneille, remplaceront les magnifiques héros de la volonté que nous aurons vus, dans ses chefs-d'œuvre, non pas stérilement vouloir pour vouloir, mais vouloir pour de hautes raisons et pour de grandes causes. Il y a, en Alidor, les germes de ce sublime et les germes de cet absurde, dans la mesure où la vérité s'y mêle au paradoxe. J'ajoute bien vite que, le paradoxe spirituellement soutenu étant une forme amusante de la vérité, notre extravagant Alidor, en qui s'exagère jusqu'au comique une tendance véritablement humaine, serait tout à fait à sa place dans une franche comédie. Mais la Place Royale en est-elle une de cette sorte ? Vous allez voir que non.

Comment Alidor va-t-il s'y prendre pour qu'Angélique le déteste et le chasse ? En lui faisant remettre, par un valet, qui sera censé trahir son maître, une déclaration d'amour soi-disant adressée à une autre femme, et en se présentant lui-même, le coup porté, devant la pauvre amante qui se croit trahie. Indignation, mépris, douleur d'Angélique. Alidor n'aurait qu'un mot à dire pour être pardonné, tant il est aimé, mais il ne le dit pas et il aggrave sa prétendue trahison par de si cruelles paroles qu'il reçoit à la fin ce qu'il a voulu, son congé. Comme il sort, Phylis paraît ; alors, Angélique, apercevant son amie :

Le croirais- tu. Phylis ? Alidor m'abandonne !

Et elle lui jure, après lui avoir appris l'affront reçu, qu'elle ne pardonnera jamais. Que croyez-vous que fasse alors Phylis, dont vous savez les projets fraternels ? Elle se gardera bien, la fine mouche, d'abonder dans le sens d'Angélique ; elle sait trop bieh que si elle feignait d'attiser sa colère, elle l'atténuerait aussitôt, et que si elle avait l'air de croire à son inflexibilité, elle lui donnerait aussitôt envie de se montrer moins inflexible, par contradiction de fem.me et indulgence d'amoureuse. Alors, avec un sourire, elle l'assure que le caprice d'Alidor est sans conséquence et ne' durera pas deux jours ; qu'avant deux jours son amant viendra tomber à ses pieds, qu'il implorera son pardon, qu'Angélique le lui accordera, et qu'elle, Phylis, sera véritablement « ravie » de voir se rejoindre, plus étroitement unies encore qu'avant la brouille, leurs deux âmes un instant séparées. L'effet de ce langage ne se fait pas attendre : Jamais ! s'écrie Angélique :

Et si je présumais que mon trop de bonté

Pût jamais se résoudre à cette lâcheté,

Qu'un si honteux pardon pût suivre cette offense,

J'en préviendrais le coup, m'en ôtant la puissance.

Adieu : dans la colère où je suis aujourd'hui,

J'accepterais plutôt un barbare que lui.

Et elle rentre dans sa maison. Phylis, sans perdre une minute, frappe à la porte de la sienne, d'où sort Doraste son frère.

Frère, quelque inconnu t'a fait un bon office,

On a fait qu'Angélique... — Eh bien ? — Hait Alidor.

— Elle hait Ahdor ? Angéhque ? — Angélique.

— • D'où lui vient cette humeur ? qui les a mis en pique ?

— Si tu prends bien ton temps, il y fait bon pour toi. Va, ne t'amuse point à savoir le pourquoi ;

Parle au père d'abord : tu sais qu'il te souhaite ; Et s'il ne s'en dédit, tiens l'affaire pour faite.

— Bien qu un si bon avis ne soit à mépriser. Je crains...

Mais Phylis ne lui laisse pas dire ce (ju'il craint, ni un mot de plus.

Entre chez Angélique et pousse ta fortune !

Et Doraste entre chez Angélique.

Il n'y a pas de temps à perdre en effet, car, l'heure de. désarroi passée, Angélique n'écouterait point Doraste une seule minute ; et il faut, pour que la pièce se noue, que pendant cette heure-là il obtienne d'Angélique bouleversée, avant qu'elle se ressaisisse, un engagement de mariage. Mais comme à nous, spectateurs ou lecteurs qui connaissons l'amour passionné d'Angélique povir Alidor, cet engagement aurait pu, même en de telles conjonctures, paraître trop invraisemblable, voyez avec quel art merveilleux des préparations Corneille nous a conduits petit à petit à l'admettre comme possible : dès le premier vers de la pièce en faisant reconnaître à Angélique le grand mérite de Doraste ; dès la première scène en nous apprenant que Phylis souhaite cette union de son frère avec sa grande amie ; enfin — et c'est l'habileté suprême — en nous révélant, au moment même où Doraste va « pousser sa fortune », que le père d'Angélique souhaite aussi ce mariage, ce qui, en l'état des mœurs, serait déjà, pour toute autre qu'elle, une raison déterminante. Eh bien, ce n'est pas tout encore : comme Corneille ne veut même pas que lorsque l'engagement aura été pris — hors de nos yeux, du reste — nous puissions enlever à Angélique une parcelle de notre sympathie, il ne nous la montre plus, après la défaillance dont il nous a d'avance présenté toutes les excuses, que honteuse et désespérée :

Hélas ! par quelques vains elîorts Que je me fasse jour jusqu'au fond de mon âme,

PIERRE CURNEILLE 125

J'y trouve seulement, afin de me punir, Le dépit du passé, l'horreur de l'avenir.

C'est alors que, dans le cabinet où elle pleure, Alidor se présente, pour une scène admirable, qui serait bien cruelle si nous connaissions les intentions véritables du survenant, mais qui est bien émouvante parce que nous ne les connaissons pas encore. Et ce sont d'abord, dans leur douloureuse éloquence, les reproches amers de la malheureuse Angélique :

Où viens-tu, déloyal, avec quelle impudence Oses-tu redoubler mes maux par ta présence ! Qui te donne le front de surprendre mes pleurs ? Cherches-tu de la joie à même mes douleurs ? Et peux-tu conserver une àme assez hardie Pour voir ce qu'à mon cœur coûte ta perfidie ? Après que tu m'as fait un insolent aveu De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu. Tu te mets à genoux et tu veux, misérable, Que ton feint repentir m'en donne un véritable ? Va, va, n'espère rien de tes submissions ; Portes-les à l'objet de tes aiïections ; Ne me présente plus les traits qui m'ont déçue ; N'attaque point mon cœur en me blessant la vue. Penses-tu que je sois, après ton changement, Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment ?

Que de tendresse latente sous cette colère qui, peu à peu, devient une plainte et qui va devenir, Alidorse taisant, une supplication d'amour !

Quoi ! tu ne me dis mot ! Crois-tu que ton silence Puisse de tes discours réparer l'insolence ? Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant ? Et ne t'en dédis-tu, traître, quen te taisant ? Pour triompher de moi, veux-tu, pour toutes armes, Employer des soupirs et de muettes larmes ? Sur notre amour passé c'est trop te confier, Dis du moins quelque chose à te justifier. Demande le pardon que tes regards marrachent ; Explique leur discours, dis-moi ce qu'ils me cachent. Que mon courroux est faible...!

IJii PIEP.HE CORNEILLE

Mais déjà, bien que personne, je crois, ne s'en soit avisé encore, vous avez reconnu ici — les rôles intervertis seulement — la scène la plus fameuse du Misanthrope, celle où Alceste, qui tient à la main le billet prouvant le manque de foi de Célimène, après avoir vainement attendu que la coupable se justifie, la supplie de le faire, se sentant déjà tout prêt à tout croire :

Ah ! que vous savez bien ici contre moi-même,

Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême.

Et ménager pour vous l'excès prodigieux

De ce fatal amour né de vos traîtres yeux !

Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable,

Et cessez d'affecter d'être envers moi coupable.

Rendez-moi, s'il se peut, ce billet innocent ;

A vous prêter les mains ma tendresse consent ;

Efforcez-vous ici de paraître fidèle,

Et je m'efforcerai, moi. de vous croire telle.

Ah ! comme on voit ici que Molière n'avait pas seulement joué quelc[ues pièces de Corneille, mais qu'il les avait étudiées toutes !

Angélique, comme Alceste, est maintenant au point de tout croire ; aussi,. quand Alidor lui assure que le billet n'était qu'un moyen d'éprouver ses sentiments, en excitant, par cette feinte infidélité, sa jalousie, elle le croit. Mais n'eût-il pas mieux valu, dans l'état où elle se trouve, qu'elle pensât n'avoir perdu qu'un volage ?

Que me sert de savoir que tes vœux sont constants ? Que te sert d'être aimé quand il n'en est plus temps ?

« Que te sert d'être aimé ? » Ah ! comme ce mot délicieux élude et dépasse un pardon ! Mais il n'est plus temps en çfîet, puisque la parole d'Angélique et de ses parents l'a engagée à Doraste ; que, ce soir même, Doraste donne chez elle un bal pour célébrer leurs accordailles, et que, demain, elle sera sa femme.

— Sa femme ? Impossible, s'écrie Alidor, car c'est à moi d'abord que vous êtes promise :

Moi vivant, votre foi ne peut le recevoir.

Mais puisqu'elle lui préfère Doraste, il ne tient plus à la vie : il se tuera, pour la rendre libre. Lamentation d'Angélique, qui « déteste en vain sa faute irréparable ». — Irréparable ? Non : que ce soir, pendant le bal, elle s'échappe et le suive, et tout pourra encore être réparé'. Entre cet enlèvement ou sa mort, qu'elle choisisse ? — Après quelque faible résistance :

Use sur tout mon cœur de puissance absolue,

répond-elle. '

Mon honneur seulement te demande une grâce : Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main Puissent justifier ma fuite et ton dessein, Que mes parents surpris trouvent ici le gage Qui les rende assurés d'un heureux mariage, Et que je sauve ainsi ma réputation...

C'est chose promise. Alors, Angélique, toute tremblante de la peur que quelqu'un n'entre :

Quitte-moi, je te prie, et coule-toi sans bruit.

ALIDOR

Puisque vous le voulez, adieu, jusqu'à minuit.

Où va nous mener cette scène haletante, qui tourne et progresse à chaque réplique, et qui mêle au mouvement le plus rapide la plus chaude peinture de la passion ? A ce mouvement et à cette chaleur nous nous sommes abandonnés sans réserve quand, soudain, deux vers dits à part, en sortant, par Alidor, nous arrêtent et nous glacent :

Cléandre, elle est à toi ! J'ai fléchi son courage : Que ne peut l'artifice et le fard du langage ?

Ainsi donc, Alidor n'était pas sincère ! Ainsi donc,

128 l'IEHHE CORNEILLE

même devant cette nouvelle et extraordinaire preuve d'amour d'Angélique, l'extravagant personnage, quoique plus amoureux que jamais — le comble de l'extravagance est là — persistait à travailler pour Cléandre ! Car il ne lui suffirait même pas, quoique cela pût assurer tout aussi bien sa chère liberté, qu'Angélique épousât Doraste : il faut qu'elle épouse Cléandre, simplement parce que c'est ce qu'il a résolu dans sa volonté frénétique... Mais prenons le personnage comme il est, malgré toute la gêne qu'il nous cause, et voyons de quelle façon il va tenter de réaliser son dessein, dans un quatrième acte qui serait le chef-d'œuvre — inconnu — de notre comédie d'intrigue avant Beaumarchais, si Corneille n'avait écrit le Menteur, et qui vaut ce qu'il y a de plus ingénieux, de plus habile et de plus brillant dans les comédies de cape et d'épée d'un Lope de Véga ou d'un Calderon, que pourtant Corneille ne semble pas avoir pu lire encore.

La nuit, place Royale, devant le logis d'Angélique. Alidor aposte à quelque distance Cléandre, qui lui a remis un papier destiné à Angélique, et une petite troupe d'hommes armés venus pour aider à l'enlèvement. Ils ne doivent bouger qu'à son signal. Eux éloignés, il délibère encore, au moment d'agir, si décidément il agira pour son ami, ou pour lui-même, en un de ces monologues à alternatives comme nous en trouverons si souvent dans les tragédies du poète :

Fais ce beau coup pour toi, suis l'ardeur qui te presse... Mais trahir son ami !... Mais trahir sa maîtresse !...

Toutefois il se résout à faire ce qu'il s'était prescrit, irrévocablement. Cléandre reparaît, et, à voix basse, ce court dialogue :

... Alidor ! — Qui m'appelle ? — Cléandre. — Tu t'avances trop tôt. — Je me lasge d'attendre. ■ — Laisse-moi, cher ami, le soin de t'avertir En quel temps de ce coin il te faudra sortir.

— Minuit vient de sonner, et par expérience Tu sais comme l'amour est plein d'impatience.

— Va donc tenir tout prêt à faire un si beau coup : Ce que nous attendons ne peut tarder beaucoup. Je livre entre tes mains cette belle maîtresse, Sitôt que j'aurai pu lui rendre ta promesse :

Sans lumière, et d'ailleurs s'assurant en ma foi Rien ne l'empêchera de la croire de moi. Après, achève seul : je ne puis sans supplice Forcer ici mon bras à te faire service... Cléandre encore un mot : pour de pareils exploits. Nous nous ressemblons mal et de taille et de voix : Angélique soudain pourra te reconnaître : Regarde après ses cris si tu serais le maître :

— Ma main dessus sa bouche y saura trop pourvoir. • — Ami, séparons-nous, je pense l'entrevoir.

— Adieu, fais promptement.

Cléandre se retire. Minuit sonne. Au bruit étouffé des violons du bal, une forme féminine avance à tâtons sous les arcades : c'est Angélique.

Que la nuit est obscure !

Alidor n"est pas loin, j'entends quelque murmurr.

ALiDOR, qui Va rejointe.

De peur d'être connu, je défends à mes gens De paraître en ces lieux avant qu'il en soit temps, Tenez.

(// hu donne la promesse de Cléandre.)

ANGÉLIQUE

Je prends sans lire : et ta foi m'est si claire Que je la prends bien moins pour moi que pour mon père ; Je la porte en ma chambre. Epargnons les discouis, Fais avancer tes gens, et dépêche.

ALIDOR

J'y cours.

En la regardant rentrer chez elle, il apaise à sa façon les scrupules qui lui viennent encore :

Lorsque de son honneur je lui rends l'assurance, C'est quand je trompe mieux sa crédule espérance :

Mais puisqu'au lieu de moi je lui donne un ami, A tout prendre, ce n'est la tromper qu'à demi.

Pendant qu'il se dirige du côté où sont Cléandre et ses gens, une autre femme sort de la maison : c'est Phylis. Ayant vu Angélique s'échapper du bal, craignant quelque malheur, elle a voulu la suivre aussitôt, mais des importuns l'ont retardée. La pourrat-elle rejoindre ?... A ce moment, « Alidor paraît avec Cléandre accompagné d'une troupe, et après lui avoir montré Phylis, qu'il croit être Angélique, il se retire en un coin du théâtre et Cléandre enlève Phylis ».

Devant le fait accompli, Alidor, tout de même troublé, se demande d'abord s'il ne va pas suivre Cléandre et lui réclamer... Angélique, dont, avec un commencement de remords, il imagine la douleur ; mais il se dompte encore une fois, il ne renoncera pas à son dessein :

De nouveau j'y consens, et prêt à l'entreprendre...

Sa phrase est interrompue par une apparition qui le pétrifie : Angélique. Elle :

Je demande pardon de t'avoir fait attendre.

D'autant qu'en l'escalier on faisait quelque bruit

Et qu'un peu de lumière en effaçait la nuit :

Je n'osais avancer de peur d'être aperçue.

Allons, tout est-il prêt ?...

Quoi, tu ne réponds pas à la voix d'Angélique ?

— Angélique !... mes gens vous viennent d'enlever ; Qui vous a fait sitôt de leurs mains vous sauver ?...

— Que tes gens cette nuit m'ayent vue ou ravie ! N'ouvre point ton esprit à cette fantaisie.

— Autant que l'ont permis les ombres de la nuit,

Je l'ai vu de mes yeux. — Tes yeux t'ont donc séduit. Et quelque autre sans doute, après moi descendue. Se trouve entre les mains dont j'étais attendue : Mais, ingrat, pour toi seul j'abandonne ces lieux, Et tu n'accompagnais ma fuite que des yeux !

Et comme il balbutie de vagues explications, elle

s'efforce, la tendre amoureuse, de lui en suggérer do meilleures, et fait si bien que, par là rendu à toute su présence d'esprit, il arrive à en trouver lui-même de si plausibles, quoique mensongères, qu'Angélique, rassurée, croit que maintenant il va lui dire : « Fuyons ensemble « ! Mais non : à cette idée, et à la pensée de la situation inextricable où l'a jeté son extravagance, Alidor. perd de nouveau la tête et piteusement s'excuse : son carrosse est parti ; ses gens se sont retirés ; seule avec lui à pareille heure, elle serait en péril de mauvaises rencontres... Qu'elle fasse reculer d'un jour le mariage, et, la nuit prochaine, il le jure... — ■ Angélique, stupéfaite et irritée :

Quand tu m'as résolue à tes intentions. Lâche, t'ai-je opposé tant de précautions ?

lui réplique-t-elle, ou, plus hardie encore :

Alidor (quel amant !) n'ose me posséder !

Comme souffleté par ces reproches, il se décide enfin ; mais la porte s'ouvre ; Doraste et ses amis font irruption sur la scène ; Alidor s'échappe ; Angélique veut le suivre ; elle est arrêtée par Doraste... et l'action rebondit de plus belle.

Aux ironiques et mortifiantes paroles dont la cingle son fiancé d'un jour, que va répondre l'infortunée Angélique ? Va-t-elle essayer de se défendre ? Non. Mais, oubliant les torts de son amant, heureuse de confesser son amour, elle va dire toute la cruelle vérité au pauvre Doraste : qu'elle ne l'a jamais aimé, qu'elle ne s'est promise à lui que dans un moment de désespoir et d'erreur, quand elle se croyait trahie par Alidor ; mais qu'Alidor s'est justifié, qu'il l'a reconquise, et qu'à l'instant même elle allait le suivre.

DORASTE

Tu suivais... Alidor .'

ANGÉLIQUE

Ta funeste arrivée, En arrêtant mes pas, de ce bien m'a privée ; Mais si...

DORASTE-, ijisistant.

Tu le suivais ?

ANGÉLIQUE

Oui. Fais tous tes elîorts :

Lui seul aura mon cœur, tu n'auras que le corps.

DORASTE

Impudente, efïrontée autant comme traîtresse 1 De ce cher Alidor tiens-tu cette promesse ? Est-elle de sa main, parjure ?...

Et il lui met s(Ais les yeux la promesse de mariage qu'il a trouvée dans sa chambre, sur sa table, et qui est signée : Cléandre. A ce nom, Angélique a tout compris, en elle tout s'écroule. Restée seule, — tandis que Doraste et ses compagnons, apprenant qu'une jeune fille a été enlevée et devinant que c'est Phylis, se lancent à la poursuite des ravisseurs — la malheureuse, après avoir vainement, dans son généreux cœur, essayé d'atténuer la trahison préméditée et continue d'Alidor en la comparant à la sienne, qui n'a été que de surprise et d'une minute, se demande avec épouvante ce que c'est que ce monde où le plus ardent amour ne vous préserve point d'être trahie, ni même de trahir. Pauvre Angélique ! conclut-elle, si Doraste te rend la parole qui, malgré tout, te lie encore à lui.

Va cacher dans un cloître et tes pleurs et ta honte.

Au dernier acte, Alidor, voyant que tout a tourné contre ses projets, repentant du reste, et comptant encore sur son pouvoir ordinaire pour reconquérir Angélique, vient solliciter son pardon et sa main ; çiais elle le repousse. Alors, tous les personnages de la pièce Doraste, qui a renoncé à sa fiancée d'un

PIERRE CORNEILLE IHS

jour, Cléandre, qui réparera volontiers par un mariage son rapt involontaire, Phylis, qui, toujours accommodante, est ravie d'épouser Cléandre — ^tous, qui savent à présent combien immense était l'amour d'Angélique pour Alidor, viennent plaider auprès d'elle, tour à tour, la cause du coupable, puis, n'ayant pu la fléchir, s'en vont pour les laisser seuls ensemble, pensant l'avoir au moins ébranlée. Mais elle, inflexible, à Alidor, maintenant muet :

Rien ne rompra le coup auquel je me résous : Je me veux exempter de ce honteux commerce Où la déloyauté si pleinement s'exerce ; Un cloître est désormais l'objet de mes désirs : L'âme ne goûte point ailleurs de vrais plaisirs. Ma foi qu'avait Doraste engageait ma franchise ; Et je ne vois plus rien, puisqu'il me l'a remise, Qui me retienne au monde ou m'arrête en ce lieu : Cherche une autre à trahir ; et pour jamais, adieu.

Et elle sort. Et il faudrait que la toile tombât sur cette fin d'une si émouvante et si haute mélancolie. Mais il nous reste à entendre un bien déconcertant épilogue, les stances d'Alidor :

Que par cette retraite elle me favorise ! Alors que mes desseins cèdent à mes amours Et qu'ils ne sauraient plus défendre ma franchise, Sa haine et ses refus viennent à mon secours.

J'avais beau la trahir, une secrète amorce Rallumait dans mon cœur l'amour par la pitié, Mes feux en recevaient une nouvelle force, Et toujours leur ardeur en croissait de moitié.

Ce que cherchait par là mon âme peu rusée. De contraires moyens me l'ont fait obtenir : Je suis libre à présent qu'elle est désabusée, Et je ne l'abusais que pour le devenir...

Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu prétendre, Puisqu'elle dit au monde un éternel adieu, Comme je la donnais sans regret à Cléandre, Je verrai sans regret qu'elle se donne à Dieu.

134 PIFP.RE CORNEILLE

Étrange, en vérité ! Depuis le commencement de la comédie, qui semble vouloir devenir, en beaucoup d'endroits, le plus poignant des drames, notre émotion est presque incessamment coupée ou diminuée par l'invincible gêne que nous cause le vis-à-vis de ces deux personnages : Alidor, Angélique. Angélique est une création du coeur de Corneille, et l'une des figures de femme les plus complètes et les plus vraies qii'il y ait dans notre théâtre : elle y serait illustre si elle ne se trouvait dans une œuvre encore pleine de gaucheries, de tâtonnements et d'inégalités. A la fois ardente et tendre, pudique et hardie, soumise et volontaire, passionnée et religieuse, ne faisant > effacer l'amour devant la religion que lorsqu'elle ne peut plus avoir la religion de l'amour, Angélique est l'amante absolue et, prise en elle-même, indépendamment des figures qui l'entourent, une égale, au moins, des plus illustres héroïnes raciniennes. Mais, en face de cet être de chair et d'âme, pourquoi cet artificiel Alidor. création uniquement cérébrale, matérialisation — je ne dis pas incarnation — d'une idée pure, d'une tendance abstraite qui commence à travailler le poète, inconscient encore du rôle glorieux, puis funeste, qu'elle jouera dans son œuvre ? Assurément Corneille, écrivant une comédie, a cru que ce personnage, par son exagération même, serait comique : il ne l'est point. Il n'est pas non plus odieux, bien qu'il crée de la souffrance, parce qu'on ne peut haïr un automate pensant, dont les actions et ratiocinations ne sont pas le produit d'une conscience, mais de rouages savamment ajustés et engrenés. Seul, ou mêlé aux tourbillons de l'intrigue, il est plaisant quelquefois ; en face de la vivante Angélique, il est insupportable. Au reste Corneille n'a pas même voulu qu'il fût comique jusqu'au bout, caries stances finales sont singulièrement sérieuses ; et le 1res croyant poète n'aurait pas, sur les planches très profanes du Marais, après avoir montré son héroïne à

la veille de prendre le voile, fait prononcer le nom de la divinité, au dernier mot de la pièce, par son héros, s'il avait voulu que l'acteur fît rire. La mérité, c'est qu'il s'est intéressé cérébralement à Alidor, autant qu'il s'est intéressé cordialement à Angélique. Et cela n'est pas le moins curieux d'une pièce dont les spectateurs devaient sortir pensifs, qui ouvrait toutes sortes de perspectives nouvelles et qui me semble, de beaucoup, le plus intéressant de tous les ouvrages que le poète a composés avant le Cid.

Visiblement, c'est vers la tragédie que Corneille se dirige : sa prochaine pièce sera une tragédie, en effet. Nous verrons bientôt que, en 1634, au lendemain de la Place Royale, il commençait à pressentir sa vocation tragique. Mais retournons d'abord un peu en arrière, pour rencontrer dans la vie du poète un événement qui faillit en changer le cours et ne laissa pas d'avoir sur son avenir, en le rapprochant de Richelieu, une considérable influence.

Ce n'était point une médiocre ni facile besogne que celle entreprise par Richelieu lorsque, à la mort de Charles d'Albert, duc de Lu^^les, il avait repris le pouvoir. Ce « grand fauconnier », à la munificence de qui, nous nous en souvenons. Corneille devait un bel exemplaire d'Hérodien,reçu au collège comme second prix de versification latine, avait été un déplorable premier ministre : il laissait la France menacée au dehors, divisée au dedans, et le pouvoir du roi sans autorité ni force. Mais Richelieu était de taille à tout rétablir : on sait comment, à La Rochelle, il va briser la puissance politique des protestants, menaçante pour l'unité française ; comment il va couper la communication entre le Milanais espagnol et le Tyrol au-

trichien, en chassant les Espagnols de la Valteline ; comment il va séparer, en Italie, les deux branches de la Maison d'^Vutriche par cette guerre de la Succession de Mantoue au cours de laquelle, chevauchant botte à botte avec Louis XIII, il forcera le pas de Suze, exploit célébré dans un sonnet où Corneille le compare au fameux cardinal Georges d'Amboise, ministre de Louis XII et archevêque de Rouen :

II porta comme vous la pourpre vénérable De qui le saint éclat rend les yeux éblouis ; Il veilla comme vous d'un soin infatigable ; Il fut ainsi que vous le cœur d'un roi Louis ; Il passa comme vous les monts à main armée ; Il sut ainsi que vous convertir en fumée L'orgueil des ennemis et rabattre leurs coups...

Même énergie contre les ennemis de l'intérieur, ces nobles qui s'allient aux étrangers contre le roi, avec la complicité de la famille royale. L'un d'eux sera le maréchal d'Ornano auc{uel Richelieu ne fera pas couper la tête comme au chef de la conjuration, le comte de Chalais, mais qui mourra à la Bastille « non sans soupçon de mort violente ». Et ce d'Ornano est cehii de qui Corneille tient son Panciroli, son premier prix de vers latins, obtenu en rhétorique. Voilà, dans la bibliothèque du poète, des livres dont les armoiries dorées mêlent singulièrement l'histoire contemporaine à l'histoire ancienne !

Pourtant, ni ces rigueurs, ni la décapitation du duc de Montmorency en 1632, après la révolte du Languedoc, n'ont pu assurer encore ce que le cardinal veut assurer, car le principal fauteur de toutes les trahisons et de tous les désordres, le complice de Montmorency comme il l'avait été de Chalais, c'est quelqu'un qu'il faut épargner parce qu'il est du sang de France : c'est Gaston d'Orléans, frère puîné du roi, héritier présomptif de la couronne. Ah ! comme tout irait mieux si le roi pouvait avoir un héritier

direct ! Mais, depuis treize ans que Louis XIII a épousé Anne d'Autriche, aucun dauphin n'est venu, et tout donne à craindre qu'il n'en vienne jamais — tout, jusqu'au platonisme éperdu de la passion qu'inspire en ce moment à Louis la belle Marie de Hautefort, la favorite bien-aimée. Que faire ?

Richelieu consulta les médecins ; les médecins conseillèrent au cardinal de conseiller au roi et à la reine les eaux de Forges, en Normandie, dont ils disaient merveille pour les cas de cette sorte, ajoutant, sans doute, que la reine pourrait s'abstenir d'en boire. On se mit bientôt en chemin, séparément. Le roi arriva le 15 juin 1633, la reine le 16 et le cardinal le 20. Deux modestes maisons, sur la grand'place, avaient été aménagées pour recevoir les souverains et leur suite ; et dès le 22, comme les distractions, au dire des médecins, faisaient partie du traitement, on commençait de construire, dans la cour du logis de Sa Majesté, un théâtre, pour une troupe attendue, celle du fameux acteur Mondory. Combien étaient nécessaires, d'ailleurs — traitement à part — ces distractions, pour éviter des entretiens trop prolongés entre ces trois personnes forcées de vivre étroitement ensemble, de longues journées durant, dans un petit bourg de Normandie : le cardinal qui, avec l'appui du roi, après leurs crimes contre la France, avait chassé hors du royaume la mère et le frère du roi ; la reine, que le cardinal, l'ayant impliquée dans le complot de Chalais, avait fait enfermer au Val-de-Grâce ; le roi qui, au cours d'une sorte de jugement, avait lu à la reine, devant le cardinal, les dépositions qui l'accusaient d'avoir songé à épouser son frère, à quoi elle avait répondu « qu'elle n'aurait pas assez gagné au change ! » Oui, entre ces trois personnages réunis, les conversations auraient pu languir.

En attendant les comédiens, on reçut les députations de toutes les autorités dont Rouen était le siège, qui venaient présenter leurs devoirs ; et nous

savons, par exemple, que la députation de la Chambre des Comptes, qui, non plus que les autres, n'aurait pu se loger à Forges, s'arrêta pour coucher, tant à l'aller qu'au retour, à quatre lieues de là, dans le village de Boisguilbert, dont M. Le Pesant, l'oncle de Corneille, était seigneur. C'est évidemment là que vint aussi loger Corneille. Même s'il ne s'était pas rendu à Forges comme député de l'Amirauté et des Eaux et Forêts, il s'y serait rendu comme poète, pour visiter son cher Mondory et pour recueillir, sur ses pièces, qu'on allait y jouer, les impressions de spectateurs augustes. Car voici arrivés Mondory et sa troupe, dans laquelle se trouve, entre autres actrices, la charmante M}^^ de Villiers, la future interprète de Chimène ; et les comédies de Corneille sont les joyaux de leur répertoire. On ne sait exactement quelles furent celles qu'ils représentèrent, m ais, à cette date, ce ne pouvaient être que Mélite^ Clitandre, la Veuve et la Galerie du Palais. N'importe, contentons-nous de répéter le vers où, dans une pièce latine dont je vous parlerai dans un instant, le poète s'écrie avec fierté : « Qu'il nous suffise que ces deux héros (Richelieu et Louis XIII) aient applaudi à nos jeux ! »

Sit satis ad nostros plausisse utrumque lepores !

La cure de Forges se termina le 3 juillet 1633 ; ce n'est que cinq ans plus tard que les eaux ferrugineuses, auxquelles nous devons Louis XIV, produisirent tout leur effet. Encore fallut-il qu'elles fussent aidées par de simples eaux pluviales, lesquelles, un jour que le roi était venu de Versailles à Paris pour rendre visite à la reine, dont il continuait de vivre séparé, tombèrent avec une si torrentielle abondance qu'il dut renoncer à rentrer le soir au château et se résigner à tenir compagnie, jusqu'au lendemain matin, à sa femme.

Voici quelles furent, pour Corneille, les conséquences du voyagé à Forges. Parmi les personnages

qui s'y étaient empressés autour du roi et du cardinal, il y avait eu M^"" François de Harlay, archevêque de Rouen, « le plus prolixe prédicateur, harangueur et compositeur de livres qu'on ait jamais vu », dit Tallemant, et de livres tels, ajoute-t-il, « qu'il n'y eut jamais plus grand galimatias ». Au pape Urbain VIII, excellent helléniste et poète, l'archevêque en envoya un, en tête duquel se trouvait son portrait avec sa longue et légendaire barbe blonde. Quand on voulut savoir ce que le Saint Père pensait de l'ouvrage, « il n'en dit autre chose, sinon : Bella barba. — Mais, Saint Père, lui dit-on, que vous semble de ce livre ? — Veramente, bellissima barba. » C'était une opinion. Tallemant, après avoir coilté cette histoire, ne peut s'empêcher, tout médisant qu'il est, de porter ce témoignage : « Il y avait pourtant du bon en ce mirifique prélat : il était bon homme, franc et sincère. » Pour cette sincérité, cette franchise et cette bonhomie, il méritait d'être très aimé de Corneille. Féru de littérature non moins que de théologie, et sa plus grande joie étant de recevoir en sa somptueuse demeure de Gaillon, parmi les statues de ses promenoirs et les tableaux de ses galeries, tous les gens de lettres qu'il y pouvait attirer, il ne manquait pas de considérer Corneille comme la plus insigne de ses ouailles. C'est pourquoi, au retour de Forges, il lui demanda de célébrer, en un poème, Louis XIII et Richelieu qu'ils venaient de quitter. Ce pourrait être, à son choix, en vers français ou en vers latins ; et selon la langue choisie, ce serait inséré dans l'un des deux recueils in-4o où Boisrobert se proposait de rassembler tous les hommages des poètes au roi et au ministre, et qui seraient intitulés, l'un : Le Sacrifice des Muses au grand Cardinal de Richelieu, l'autre : Épicinia Musarum (Chants de Victoire des Muses) Eminentissimo Cardinali Duci de Richelieu.

Corneille opta pour le latin et, laissant passer une année, finit par envoyer un poème dont je traduis le

14U riEKRE COH-NElLLi-.

titre : — Pierre Corneille, Rouennais, à l'illustre François, archevêque, primat de Normandie, sur son invitation à célébrer en vers le très glorieux roi et VEminentissime cardinal-duc. Excuse. Il semble bien, au début, que ce soit en effet une' excuse, et que le poète se dérobe : « Bienfaisante lumière de la plage neustrienne, toi dont s'enorgueillit notre mitre épiscopale et l'épais laurier du mont d'Aonie, épargne, je t'en prie, mon faible luth, et ne le sollicite pas de célébrer les louanges des héros et des triomphes dignes d'un Virgile... » Puis, c'est une page charmante, et infiniment précieuse, où nous voyons Corneille, avec une fière modestie — les deux mots peuvent être ici accouplés — se définir lui-même, nous dire la nature et les limites de son inspiration : « Les chants de son luth ne sont pas sans charmes ; mais ne pouvant suffire aux entreprises audacieuses, il choisit ce qui convient à ses modestes forces. Il se plaît à introduire sur la scène les tendres amours et à renouveler l'ancienne poésie dramatique par des jeux inaccoutumés. Ma muse enjouée règne au théâtre où ondoie la foule... » — Et voilà qu'il passe en revue, par allusion, les personnages de Mélite, de la Galerie du Palais, ceux aussi de la Place Royale, qui vient d'être représentée, et dont il sent bien qu'il y en a un, au moins, qui l'entraîne au delà de la comédie : « Ma veine n'est pas seulement consacrée à exciter le rire ; souvent elle sait joindre le haut cothurne au brodequin, et plaire en même temps par des tons opposés... La douleur et les soupirs d'Angélique dédaignée n'ont pas moins plu que tes brocards, maligne Phylis ; et ceux que tu fais rire à gorge déployée ne peuvent retenir leurs larmes en voyant pleurer Angélique. » Nous aurions bien voulu savoir aussi quel effet produisait le singulier Alidor ; malheureusement Corneille ne nous le dit pas ; et il n'ajoute plus à cette revue de son œuvre qu'un chaleureux éloge de « Roscius », c'est-à-dire de Mondory, qui la soutient de sa

diction et « de toute sa personne ». C'est alors qu'il reprend le thème de l'excuse en déclarant que, hors du théâtre, il ne vaut rien, et que son humble lyre, qu'il incline — ô ironie, peut-être ! — devant celle de Godeau et de Chapelain, ne saurait dignement chanter les hauts faits du roi ni du cardinal. Mais vous pensez bien que ce n'est que pour mieux pouvoir user, maintenant, de cette figure de rhétorique appelée prétérition et pour chanter, en distiques somptueux et sonores, toutes les victoires du règne et du ministère, jusqu'à la plus récente, la prise de « cette place, capable de résister aux forces du monde entier, Nancy » :

Arx quoque totius non impar virihus orhis Nanceium...

Enfin, dernière et piquante reprise de l'excuse, comme s'il renonçait définitivement à entreprendre ce qu'il vient de si bien réussir à faire.

Richelieu ne fut pas seulement touché par l'éloquence et la délicatesse des compliments, il songea aussitôt qu'un homme qui pouvait dire à juste titre, à propos du théâtre : « Là, peu m'ont égalé, et aucun ne m'a dépassé, »

Me pauci hic fecere parem, nullusque secundum,

pourrait être grandement utile à l'un des deux de^iseins dont étaient hantées ses veilles. Si l'un était d'abaisser la Maison d'Autriche, l'autre était de triompher au théâtre, non par ses seules forces, mais avec l'aide de collaborateurs, et ne fût-ce que par procuration, pour ainsi dire, en s'efîaçant presque lui-même. Les plaisirs de la scène étaient sa passion dominante après celle du bien public. « Non seulement, dit Pellisson dans son Histoire de V Académie française, il assistait avec plaisir à toutes les comédies nouvelles, mais il était bien aise d'en conférer avec les poètes, de voir leur dessein en sa naissance, et de

leur fournir lui-même des sujets. » En 1635, il s'avisa que, pour satisfaire cette passion de façon bien assurée et régulière — car en toutes choses il voulait de l'ordre et de la méthode, — le mieux était de constituer une équipe de poètes à son service, auxquels il communiquerait ses conceptions dramatiques et entre lesquels il distribuerait la tâche de les réaliser en dialogues et en rimes. Il lui en fallait cinq, les pièces ayant cinq actes, dont chaque poète écrirait un. Le plaisant abbé de Boisrobert, le « bouffon du Cardinal », comme on l'appelle, tant il excelle à dérider Son Eminence par ses intarissables facéties, « l'abbé Mondory «, comme on le nomme encore, tant il a, lui aussi, la folie du théâtre, est tout indiqué pour être l'un d'eux. Il se trouve en pleine faveur auprès de son maître, qui vient encore de lui conférer, après tant d'abbayes et de bénéfices, un canonicat à la cathédrale de Rouen. Enfin, il est du métier : n'a-t-il pas fait récemment représenter Pyrandre ou V Heureuse Tromperie ? Et Boisrobert va recommander au cardinal quelques confrères dont il peut garantir les bons services. Voici Guillaume Colletet, adorateur attardé de Ronsard, et poète lyrique qui s'apprête à travailler pour la scène en mettant en vers la pièce en prose de d'Aubignac : Cyminde ou les deux Victimes. Voici Claude de l'Estoile, auquel on devra bientôt la tragicomédie de la Belle Esclave. Boisrobert n'a pas besoin de recommander à Richelieu d'appeler Jean de Rotrou, l'auteur de la Bague de V Oubli, de Cléagénor et Doristée et de la Pèlerine amoureuse : sa renommée balance presque celle de son grand ami Corneille, à qui il a pu écrire, dans une belle élégie imprimée en tête de la Veuve :

Pour te rendre justice autant que pour te plaire, Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire. Juge de ton mérite à qui rien n'est égal, Par la confession de ton propre rival :

Pour un même sujet même désir nous presse ; Nous poursuivons tous deux une belle maîtresse : La gloire...

Enfin, parmi les « cinq auteurs », il y aura naturellement Corneille lui-même. Et Corneille, comme les autres, accepte de travailler pour Son Éminence.

Le cardinal, n'ouhliant pas que le titre de la Galerie du Palais et celui de la Place Royale, n'ont pas nui au succès de ces deux pièces, décide que la première des siennes s'appellera : la Comédie des Tuileries. Il y aura d'abord un prologue en vers que Colletet écrira et où seront décrites toutes les magnificences du fameux jardin : ses allées, ses terrasses, sa volière, sa fosse aux lions, ses bassins, son ruisseau même. Ce ruisseau, pour Colletet, allait rouler vraiment des paillettes d'or, car lorsque, lisant son travail à Richelieu, il en vint à ce passage :

En même temps j'ai vu sur le bord du ruisseau La cane s'humecter de la bourbe de l'eau ; D'une voix enrouée et d'un battement d'aile Animer le canard qui languit auprès d'elle,

Richelieu fut saisi d'un tel transport d'admiration que, la lecture terminée — dit le grave historien de l'Académie — « il lui donna de sa propre main cinquante pistoles, avec ces paroles obligeantes, « que c'était seulement pour ces vers qu'il avait trouvés si beaux, et que le roi n'était pas assez riche pour payer tout le reste ». Le cardinal eût seulement voulu que le poète mît « barbotter dans la bourbe de l'eau » ; mais Colletet s'en défendit, comme trouvant ce mot « trop bas » et ne céda point. Quand on a du caractère !...

Sujet de la pièce, imaginé par le cardinal. Aglante « gentilhomme français », est appelé à Paris par son oncle pour épouser Cléonice qu'il ne connaît pas. Étant entré dans un « temple », il y est frappé par la beauté d'une jeune fille, qu'il aborde : c'est Cléonice.

Mais comme Cléonice se sait promise à un Aglante qu'elle n'a jamais vu, mais qui doit venir de province pour l'épouser, elle prend un faux nom pour répondre au jeune homme, qui lui-même en a pris un faux en se présentant à elle. Bien entendu, ils se sont adorés à première vue ; mais quel désespoir de n'être plus libres ni l'un ni l'autre, puisque chacun d'eux est fiancé à une personne qu'on doit lui présenter ce soir ! Leur douleur à tous deux devient telle, au quatrième acte, que Cléonice va se jeter, la tête la première, dans le grand bassin des Tuileries — celui où maintenant les petits garçons font naviguer leurs torpilleurs et leurs goélettes — à l'heure même où Aglante va se précipiter dans la fosse aux lions. A la grande stupéfaction du gardien de la ménagerie, les lions l'épargnent, et même, dit-il :

Bien que ces animaux si cruels de nature. N'eussent pris de ce jour aucune nourriture, Je les ai vus, forçant leur brutal mouvement, Caresser à l'envi ce glorieux amant.

Alors, le brave homme n'hésite pas à tirer Aglante hors de la fosse, tandis que, non loin de là, le jardinier •Janot repêche Cléonice. Reconnaissance des deux amants qui, après s'être mutuellement révélé leur nom véritable, n'ont plus qu'à s'épouser, comme ils l'auraient pu faire dès le premier acte s'ils n'avaient eu alors la fâcheuse idée de prendre des pseudonymes. Par-dessus le marché, une certaine Florine épouse un nommé Asphalte, qu'elle avait rencontré aux Tuileries, ce qui lui permet de conclure ainsi la pièce :

Amour, le joli jeu qu'en ces lieux on apprend !

Telle est la supercoquentieuse invention qui, dans le cerveau du grand cardinal, avait pu cohabiter avec les plus hautes conceptions politiques.

Corneille, chargé du troisième acte, l'écrivit avec résignation, cela est visible, mais avec élégance, car

il ne pouvait autrement écrire ; et son acte tranche par là sur le ridicule inouï des quatre autres. Mais, comme il s'était permis d'y changer quelque chose au plan primitif, Richelieu, s'en apercevant, déclara, non sans humeur, « qu'il fallait avoir un esprit de suite ». Qu'eût fait plus longtemps Corneille en cette galère à cinq rameurs ? Il ne tarda pas à trouver un prétexte pour rentrer à Rouen, où le réclamaient ses fonctions non moins que ses convenances personnelles. Il ne repartit pas, toutefois, sans avoir assisté à la première représentation de la pièce, qui fut donnée devant la reine, à l'Arsenal, le 4 mars 1635, en de somp: tueux décors, avec un avant-prologue en prose de Chapelain, où les cinq auteurs étaient loués, lesquels — disent les frères Parfait — « avaient un banc à part, en l'vm des plus commodes endroits ». Le numéro du 21 avril de la Gazette de France rend compte d'une autre représentation : « Le 14, le Cardinal-Duc vint de Rueil ici, où Leurs Majestés se rendirent de Saint-Germain le 16, auquel jour, Monsieur (Gaston, duc d'Orléans, de retour d'exil, et sans rancune) voulut souper en l'hôtel de Son Éminence, et entendre la fameuse congédie des cinq auteurs, qui fut dignement représentée. » Touchante réunion de famille !

La pièce suivante, sortie du même atelier, V Aveugle de Smyrne, portera encore au-dessous du titre cette mention : « Par les cinq auteurs » ; mais c'est sans doute parce que Richelieu s'y compte, car Corneille s'est définitivement retiré de la collaboration, avec une pension de 1.500 livres qu'elle lui avait valu et que le cardinal aura le bon goût de lui maintenir, malgré sa retraite. Déjà il est rentré rue de la Pie, et il a commencé d'écrire sa première tragédie, Médée.

MÉDÉE » — « VILLUSION COMIQUE*»

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