J.\SON
Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires :
J'accommode ma flamme au bien de mes affaires ;
Et SOUS quelque climat que me jette le sort,
Par maxime d'état je me fais cet effort.
Nous voulant à Lemnos rafraîchir dans la ville,
Qu'eussions-nous fait, Pollux, sans l'amour d'Hypsipyle!
Et depuis, à Colchos, que fit votre Jason
Que cajoler Médée et gagner la toison ?
Alors, sans mon amour, qu'eût fait votre vaillance ?
Eût-elle du dragon trompé la vigilance !
Ce peuple que la terre enfantait tout an Qui de vous l'eût défait, si Jason n'eût ;^ée, Maintenant qu'un exil m'interdit ma ^ . Creuse est le sujet de mon idolâtrie ; mort,
Et j'ai trouve l'adresse, en lui faisant la c-i. De relever mon sort sur les ailes d'Amour.
Ce ton de comédie, impertinent et pince-sa est exactement celui qui convenait au personii surtout en face de cet inefTable Pollux dont la révt, rence éblouie pour les amours de son amiral est du plus délicieux comique. Ce qui est comique aussi, c'est, sur ce passage, l'indignation de Voltaire, non pas contre Jason, mais contre Corneille... Enfin, parce que c'est lui, il consent « à n'accuser que son siècle de ce style négligé et vicieux qui déshonorait la scène tragique... C'était le malheureux style d'une nation qui ne savait pas encore parler. » Il eût voulu que Jason parlât noblement, c'est-à-dire, au moins, avec quelques nobles périphrases ou quelques nobles inversions, comme parlent, dans Voltaire, Tancrède, Gengis-Kan ou Mahomet :
Tu verras de chameaux un grossier conducteur...
Mais où donc Jason aurait-il pris cette noblesse ? Jason n'est pas Don Juan, c'est Bel-Ami, c'est le joli cœur qui compte sur son beau physique pour « arriver par les femmes », c'est... mais jusqu'à quels bas-fonds faudrait-il descendre pour trouver dans la littérature et dans le vocabulaire un nom qui le qualifiât ? Il parle comme il est, et il est ce qu'il doit être pour que nous puissions, malgré tous les crimes, prendre le parti de Médée contre celui qui, non content de la faire chasser de Corinthe et de lui vouloir prendre ses enfants, va tout à l'heure lui faire demander de ne pas emporter en exil sa plus belle robe, dont elle n'aura aucun besoin dans sa situation nouvelle, et qu'il veut offrir à Creuse ! — Corneille a poussé aussi loin qu'il convenait l'abjection du personnage, en face duquel
nèque ni Co^ni^nte et moins sorcière que dans Sépouvaient le ^emme et presque aussi mère que dans avec quelle naîtra une figure superbe. Quelle entrée s'ouvre à s^^^ • En quels vers d'une majesté encore qu'avant ••••
épouse, .q[yïs protecteurs des lois de l'hyménée, donn^x garants de la foi que Jason m'a donnée, qu 'ous qu'il prit à témoins d'une immortelle ardeur Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, Voyez de quels mépris vous traite son parjure, Et m'aidez à venger cette commune injure : S'il me peut aujourd'hui chasser impunément. Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment.
Et l'invocation aux Furies ! Et la malédiction sur le perfide !... Et la douloureuse et féroce évocation du passé d'amour et de crimes :
Jason me répudie ! et qui l'aurait pu croire ! S'il a manqué d'amour, manquait-il de mémoire ? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ? M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose. Croit-il que m'ofîenser ce soit si peu de chose ? Quoi ! mon père trahi, les éléments forcés, D'un frère dans la mer les membres dispersés. Lui font-ils présumer mon audace épuisée ? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée Ma rage contre lui n'ait par où s'assou^^r, Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ? Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même. Tout ce qu'en ta faveur fit un amour extrême, Je le ferai par haine ; et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare ainsi qu'il nous a joints.
Qu'importe qu'il y ait là des traits empruntés à Sénèque ! C'est beaucoup plus beau. Quand Corneille rencontre Sénèque, il ne le traduit pas, il le transfigure ; ainsi dans la fameuse réplique de la scène entre Médée et sa suivante, dont les premiers vers qui l'amènent sont d'ailleurs de Corneille tout seul :
MÉDÉE
L'âme doit se raidir plus elle est menacée, Et contre la fortune aller tête baissée, La choquer hardiment, et sans craindre la mort, Se présenter de front à son plus rude effort.