‹ Pierre CorneilleChapitre 25 sur 55 · NÉRINE · texte numérisé non relu

NÉRINE

Quoi ! vous seule, Madame ?

MÉDÉE

Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme. Et la terre, et la mer, et l'enfer, et les cieux. Et le sceptre des rois, et la foudre des dieux.

Dans Sénèque, Médée répond : « Il reste Médée » ; et, à la suite, sans interruption, ce que Corneille a exactement traduit après la réplique de Nérine :

Medea superest : hic mare et terras vides, Ferrumque, et ignés, et Deos, et fulmina.

Le coup de génie, c'est d'avoir réduit le Medea superest, si mou et si dénué d'accent au commencement du vers latin, à cet orgueilleux et puissant monosyllabe « Moi », qui, mis à la rime, fait violemment, à lui seul, basculer le vei^s français, où pourtant il y a onze syllabes fortes et sonores dans l'autre plateau de la balance. Et comme il ne fallait pas que ce « moi » tombât dans un silence ou dans un changement de thème qui ne nous eût pas laissé le temps d'en jouir, et comme il ne fallait pas non plus qu'il fût affaibli par la suite, quelle trouvaille encore que cette reprise élargie : «Moi, dis-je, et c'est assez )),et que cette interruption — quelconque — - de Nérine qui

loi. PIERRE CORNEILLE

permet à Médée de respirer une seconde pour reprendre une troisième fois le thème, en l'élargissant cette fois, comme avec un point d'orgue, aux limites du fantastique où la force tendue de sa volonté se confond avec la toute-puissance de sa magie ! A Sénèque, Corneille a pris des mots, c'est-à-dire à peu près rien, comme on voit.

Ce sont surtout des beautés de cette sorte qu'il faut chercher dans une œuvre qui, sous le rapport de la conception et de la conduite, est la moins originale des pièces de Corneille : Médée est un aboutissement plutôt qu'un point de départ, sauf pour la splendeur du verbe, où nous sentons que l'instrument du poète est désormais accordé pour les plus hauts sujets tragiques, en attendant qu'il en rencontre un véritablement beau, véritablement humain. Celui de Médée est le type même de ce qu'on appelle au théâtre un «faux bon sujet », celui que l'on croit bon parce qu'il comporte un rôle « à effets ». avantageux pour une grande actrice. C'est pourquoi, d'ailleurs, il y a toujours eu au moins une Médée par siècle : Longepierre n'avait pu en refuser une à M^*® Clairon, ni Ernest Legouvé à M°ie Ristori, ni Catulle Mendès à M^^e Sarah Bernhardt. Et il y en aura encore dans tous les siècles à venir, tant qu'il se trouvera une « étoile » désireuse de commander aux éléments, de provoquer les dieux, d'accabler les hommes sous ses malédictions et ses ironies, d'embrasser et de poignarder ses enfants, de voir brûler sa rivale et de s'envoler triomphalement, au cinquième acte, parmi les éclairs au lycopode et les projections électriques. Mais aucune Médée sans doute ne restera jamais au répertoire, puisque celle même de Corneille n'a pu s'y inscrire.

Elle n'avait d'ailleurs pas eu, de son temps, un durable succès, faute, peut-être, d'une assez prestigieuse tragédienne : on ignore qui joua le rôle d'original ; on sait seulement, grâce à une lettre de Balzac à Boisrobert, du 3 avril 1635, que le rôle ingrat de Jason

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fui iuteq)rété par Mondory, dont Balzac fait un éloge enthousiaste : « Le son de sa voix, accompagné de la dignité de ses gestes, ennoblit les plus communes et les plus viles conceptions. Il n'est point d'âme si bien fortifiée contre les objets des sens, à qui il ne fasse violence, ni de jugement si fin qui se puisse garantir de l'imposture de sa parole. De sorte que s'il y a en ce monde quelque félicité pour les vers, il faut avouer qu'elle est dans sa bouche et dans son récit ; et que, comme les mauvaises choses y prennent l'apparence du bien, les bonnes y trouvent leur perfection. » Il semble, décidément, que Mondory ait été un très grand acteur plein de pensée, à la Talma. Dans la dernière pièce que Corneille donnera avant le Cid, au commencement de 1636, dans V Illusion Comique, il fera plus que de lui confier un rôle, celui de Clindor : ce sont un peu ses aventures de fils de famille entraîné, malgré l'opposition des siens, vers la vie redoutée du théâtre, qu'il mettra en scène.

La dédicace de V Illusion Comique présente ainsi la pièce : « Voici un étrange monstre que je vous dédie. Le premier acte n'est qu'un prologue, les trois suivants font une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie ; et tout cela, comme ensemble, forme une comédie. Qu'on en nomme l'invention bizarre et extravagante tant qu'on voudra, elle est nouvelle. » Oui, certes, et plus ingénieuse encore que ne le ferait supposer la définition de Corneille, car le prologue, la comédie et la tragédie n'y sont point successifs, mais concentriques : à l'intérieur du prologue, complété par lin épilogue qui en est la suite exacte et qui boucle la pièce, il y a la comédie ; et à l'intérieur de la comédie, il y a la tragédie : cela est comparable, en

vérité, à ces petites boîtes japonaises qui sViicastrent les unes dans les aiitres, par rang de taille. Mais, avant de le montrer, succinctement, il faut que je dise im mot sur la réalisation scénique d'une pièce aussi complexe. Corneille, qui tendait de plus en plus vers l'vinité de lieu, vers le décor unique, sans y être encore tout à fait arrivé, retourne ici, par nécessité, aux naïves, mais commodes conventions du décor multiple, celui qui, d'une manière schématique, figure à la fois tous lés lieux où le poète promènera ses personnages, chaque lieu étant représenté soit par un simple portant, soit par la toile de fond qui, outre ce qu'elle représente, pourra être relevée pour qu'on découvre, derrière elle, quelque autre lieu encore. Or, il se trouve que dans le fameux manuscrit de Mahélot, un machiniste du temps, il y a le dessin du décor multiple de r Illusion Comique, réalisé depuis en une maquette qu'on peut voir à la bibliothèque de l'Opéra. Et voici, tant sur le décor que sur les accessoires nécessaires à la mise en scène, la précieuse note du consciencieux machiniste : « Il faut, au milieu, un palais bien orné. A un côté du théâtre, un autre pour un magicien, au-dessus d'une montagne ; de l'autre côté du théâtre, un parc. Au premier acte, une nuit, une lune qui marche, des rossignols, un miroir enchanté, une baguette pour le magicien, des carcans ou menottes, des trompettes, des cornets de papier, un chapeau de cyprès pour le magicien. » — Un seul des lieux où se passe la comédie n'est pas indiqué par le décor : la prison du 4^ acte ; mais — voyez jusqu'où allait la complaisance du public — il suffira que Clindor paraisse avec les « carcans ou menottes » aux mains pour qu'on croie le voir en prison ! Et maintenant, vous-mêmes, vous croirez voir toute la pièce. Un vieillard de Rennes en Bretagne, Pridamant, est depuis dix ans sans nouvelles de Clindor son fils, pour lequel il fut autrefois trop sévère et qui s'est enfui de la maison paternelle. En vain l'a-t-il partout

cherché : est-il mort ? est-il vivant ? Comment le savoir? Dorante, un voisin du malheureux père, lui a conseillé d'aller consulter là-dessus le fameux magicien Alcandre ; et c'est ce qui amène les deux amis dans une campagne de Touraine, près d'une grotte, la nuit, tandis que marche la lune et que les rossignols chantent :

Ce mage, qui d'un mot renverse la nature N'a choisi pour palais que cette grotte obscure. La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour, N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour, De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres. N'avancez pas : son art, au pied de ce rocher, A mis de quoi punir qui s'en ose approcher...

Le mage — il a cent ans — sort de la grotte, la couronne de cyprès sur la tête et, sans attendre que Pridamant le consulte, lui dit exactement ce qui l'amène, puis le rassure : son fils est vivant et lui reviendra plein d'honneur, encore que, dans les premiers temps de sa fuite, il ait fait de bien étranges métiers. Ici, ce couplet d'une étonnante couleur, dont Beaumarchais se souviendra pour son Figaro :

11 vous prit quelque argent, mais ce petit butin

A peine lui dura du soir jusqu'au matin,

Et pour gagner Paris, il vendit dans la plaine

Des brevets à chasser la fièvre et la migraine,

Dit la bonne aventure, et s'y rendit ainsi.

Là, comme on vit d'esprit, il en vécut aussi.

Dedans Saint- Innocent il se fit secrétaire ;

Après, montant d'état, il fut clerc de notaire.

Ennuyé de la plume, il la quitta soudain,

Et fit danser un singe au faubourg Saint- Germain,

Il se mit sur la rime, et l'essai de sa veine

Enrichit les chanteurs de la Samaritaine.

Son style prit alors de plus beaux ornements ;

Il se hasarda même à faire des romans.

Des chansons pour Gautier, des pointes pour Guillaume ;

Depuis, il trafiqua de chapelets de baume,

Vendit du mithridate en maître opérateur, Revint dans le Palais et fut solliciteur, Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes, Sayavèdre et Guzman ne prirent tant de formes.

Mais son père va voir quelle est, à cette heure, l'état de sa fortune : sur un coup de baguette du magicien, apparaît une somptueuse et princière garde-robe, si invraisemblablement riche que Pridamant a peine à croire que Clindor se puisse ainsi vêtir. Il le peut, réplique Alcandre :

Personne, maintenant, n'a de quoi murmurer

Qu'en public de la sorte il aime à se parer.

— A cet espoir si doux j'abandonne mon âme ;

Mais parmi ces habits, je vois ceux d'une femme ;

Serait-il marié ? — Je vais de ses amours

Et de tous ses hasards vous faire le discours.

Ou mieux, si Pridamant a l'âme assez hardie, Alcandre va faire apparaître devant lui, par le moyen de fantômes auxquels ne manqueront ni le geste ni la parole, toute l'existence de son fils, depuis le point où il l'a laissée dans son récit, jusqu'à l'heure présente, où Clindor a le droit de revêtir les magnifiques habits qu'on vient de voir. Et pour préparer les enchantements, le mage rentre avec Pridamant dans sa grotte.

Pendant les actes suivants, sous les yeux d' Alcandre qui se tient sur le côté du théâtre, à l'entrée de la grotte, toute la vie de Clindor va en effet se dérouler, comme sur un écran de cinématographe où les apparitions parleraient ; et, à la fin de chaque acte, le mage calmera les im.patiences ou les inquiétudes du père énm par ces spectacles. Vous voyez déjà comme la seconde action est insérée dans la première. La comédie occupe le deuxième, le troisième et le quatrième actes. Je ne vous la conterai pas en détail : qu'il vous suffise de savoir que Clindor, après tant de traverses que vous connaissez, voit la fortune commencer à lui sourire depuis que des hasards l'ont con-

l'IEHRE COHiNElLJ,E l(.(

duit à Bordeaux, où il est entré, en qualité de secrétaire, au service d'un guerrier fameux ou qui, du Hioins, se prétend tel, le capitaine Matamore : ce nom vous dit assez ce qu'il est en réalité. Nous voilà donc dans la capitale de la Gascogne, chez le seignr-iir Géronte, de qui la fdle Isabelle est courtisée par ci> Matamore, dont elle se moque, par le jeune Adraste, dont elle ne veut point, bien que son père le souhaite pour gendre, enfin par Clindor. qu'elle aime el dont elle est aimée. Ajoutez à ces personnages hi eamériste Lyse, toute dévouée à sa maîtresse, et de laquelle Corneille a fait <^-' vli < rorpii-; ni,.lit,MerntMii d'après son actrice :

L'esprit beau, prompt, aecort, l'humeur un peu railleuse, L'embonpoint ravissant, la taille avantageuse. Les yeux doux, le teint vif, et les traits délicats : Qui serait le brutal qui ne l'aimerait pas ?

Géronte, Adraste et Isabelle ne sont que le Père, l'Amoureux et l'Amoureuse déjà maintes fois rencontrés dans les comédies. Si Clindor, comme galant, n'a pas non plus grande originalité, en revanche, comme secrétaire du capitaine, qu'il berne sans relâche, d'accord avec Isabelle, il est plein d'une verve el d'un esprit très particuliers. Mais l'inattendu de h\ pièce, mais son éclat et sa vertu comiques, c'est le capitaine Matamore lui-même, caricature énorme et truculente, où Corneille, reprenant un type déjà consacré par le soldat fanfaron de Plante, par le Spa- \ cnto italien, par le Mata-Moros espagnol, par le capitaine Fracasse des tréteaux de l'Hôtel de Bourgogne, arrive à le hausser jusqu'au Iv-risme, dans la joie d'une ivresse verbale dont on ne trouverait guère d'exemple avant lui que chez Rabelais. Mais que citer des rodomontades extraordinaires de ce tranche-montagne, tant qu'il ne court aucun risqu et de ses tremblements, dès que le moindre pp--'*^--" j.»*^1»>^ï^<. t,.iK.-an.^- A.rs np la hagarrt=> pendant

que Géronte l'a menacé du bâton de ses valets s'il continue à faire les yeux doux à Isabelle.

.T'ai le sang un peu chaud et mes gens m' obéissent,

a dit Géronte en s'en allant. A cela, Matamore n'a rien répondu, mais, resté seul avec Clindor, reprenant la pose avantageuse de l'homme qui tout à l'heure déclarait, avec l'accent de Gascogne :

Quand je veux, j'épouvante, et quand je veux, je charme,

il s'écrie, sur le mode le plus solennel :

Respect de ma maîtresse, incommode vertu, Tyran de ma vaillance, à quoi me réduis-tu ? Que n'ai-je cent rivavix à la place d'un père. Sur qui, sans l'offenser, laisser choir ma colère !...

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