ALCANDRE
D'un art si difficile Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile ; Et depuis sa prison, ce que vous avez vu. Son adultère amour, son trépas imprévu.
N'est que la triste fin d'une pièce tragique Qu'il expose aujourd'hui sur la scène publique, Par où ses compagnons en ce noble métier Ravissent à Paris un peuple tout entier.
PRIDAMA>'T
J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'était que feinte ; Mais je trouve partout mêmes sujets de plainte. Est-ce là cette gloire et ce haut rang d'honneur Où le devait monter l'excès de son bonheur ?
Et ici la belle réponse, la fière déclaration d'Al- •ondre, c'est-à-dire de Corneille :
Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre Est en un point si haut que chacun l'idolâîre. Et ce que votre temps voyait avec mépris Est aujourd'hui l'amour de tous les grands esprits. L'entretien de Paris, le souhait des provinces. Le divertissement le plus doux de nos princes, Les délices du peuple et le plaisir des grands : Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps : Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde Par ses illustres soins conserver tout le monde. Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau De quoi se délasser d'un si pesant fardeau. Même notre grand Roi. ce foudre de la guerre, Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois Prêter l'œil et l'oreille au Théâtre françois :
C'est là que le Parnasse étale ses merveilles ; Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles, Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard De leurs doctes travaux lui donnent quelque part...
Et Pridamant converti n'a plus qu'un désir : voler vers Paris pour y aller applaudir son Clindor. Ainsi le généreux Corneille a payé son tribut de reconnaissance à Mondory, à Richelieu, au Roi, aux Muses. Le Théâtre français est-il déjà parvenu au point où le poète ici nous le montre ? Pas encore, mais c'est grâce à lui qu'il en approche, et c'est par lui, demain, avec le Cid, qu'il y atteindra.
Le Cid ! Au cours d'une seule année, voir le poète passer de la comédie romanesque et bouffonne au drame véridique et passionné, du fanfaron Tueur-de- Mores à l'héroïque vainqueur des Mores, de la chimère à la vie, et de l'apprentissage tâtonnant à la maîtrise absolue, quelle surprise ! Je sais bien qu'il y a deux ans l'Angélique de la Place Royale, par sa douloureuse ardeur, annonçait un peu Chimène, et que, hier, le capitan de V Illusion lançait parfois des vers qui, la parodie un instant oubliée, auraient presque pu sonner dans la bouche de Rodrigue ; je sais bien aussi — et nous l'avons vu ensemble — que de pièce en pièce, depuis Mélite, Corneille n'a pas cessé d'acquérir quelque nouvelle vertu de conception, de force ou de style... N'importe : l'écart entre la meilleure de toutes ces pièces et celle qui, dans les derniers jours de décembre 1636, illumina de sa gloire le Jeu de paume du Marais, est tel, qu'il faut ici redire avec Jules Lemaître : « Le Cid, expliqué par l'œuvre antérieure, mais inexplicable par sa soudaine, éblouissante, immense supériorité, est un de ces phé-
nomèiies qui montrent le mieux qu'aux grandes révolutions littéraires, après qu'on en a bien déterminé les préparations, les conditions, le moment, il y a encore une cause mystérieuse, imprévoyable, irréductible, providentielle si vous voulez, et sans qui tout aurait avorté : le génie d'un homme. »
Oui. Pourtant, cela dit, un problème se pose entore : pourquoi seulement à cette date, en la trenlièjne année du poète, cette subite manifestation d'un génie qui préexistait, mais qui, alors, surpasse le talent d'un bond si prodigieux qu'entre ce talent et ce génie, malgré toutes les « préparations », il semble que toutes les transitions soient inexistantes ? N'y aurait-il pas eu alors, dans la vie intérieure de Corneille, un de ces ébranlements profonds qui accroissent un homme en dégageant ses puissances virtuelles, en achevant de le révéler à lui-même, et qui font par là ce miracle de le promouvoir, tout à coup, à une inattendue et suprême destinée ? Je le crois, et que ce fut, après deux années d'inquiétudes d'esprit et de troubles de cœur dont témoignent l'étrange amertume de la Suivante et les sentiments singuliers qui apparaissent dans la Place Royale, la rupture avec Catherine Hue, le mariage de la jeune fille, l'évanouissement définitif d'un long rêve de jeunesse et d'amour.
Songez que, d'après les recherches de Gosselin, ce mariage eut lieu au plus tard en 1637, et que si on le reporte un peu en deçà, on tombe justement dans la période pendant laquelle, après avoir achevé V Illusion, Corneille élabore le Cid ; songez aussi que V Excuse à Ariste, où il nous parle de Catherine et nous dit :
Je me trouve toujours en état de l'aimer,
Je me sens tout ému quand je l'entends nommer,
vers dont la tendre tristesse assure assez qu'ils ont été composés peu après « le malheur » qu'ils rap-
lu> PIERRE CORNEILLE
pellent, a paru en 1637, au lendemain du Cid ; et vous reconnaîtrez, je pense, ^^ue mon hypothèse n'est guère hasardeuse. Alors, qu'arriva-t-il ? Il arriva ceci : celui qui venait d'être supplanté par un Thomas du Pont quelconque ; celui qui, — tous les contemporains en témoignent — « avait l'air fort simple et fort commun », était « timide et d'une con- \ ersation pesante », et dont « l'extérieur n'avait rien <{ui parlât pour son esprit », celui qui, vers le mêrhe temps, confessait, avec un mélancolique sourire :
J'ai la plume féconde et la bouche stérile,
Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville ;
celui-là, fidèle encore au souvenir d'un grand amour, mais sachant trop qu'il n'était point fait pour la séduction amoureuse, se retira modestement et orgueilleusement en lui-même, s'y sentit accru à la fois par le renoncement et par la douleur, et se constitua, comme un refuge et pour une revanche, un théâtre idéal où ne s'agiteraient plus que des âmes assez fortes pour toujours demeurer maîtresses de leur destin. Ah ! s'il pouvait rencontrer maintenant un sujet où les amants seraient, non plus un instant séparés, comme dans ses comédies, par quelque malentendu, quelque fourbe, quelque incompatibilité d'humeur ou quelque médiocre considération de fortune, mais par quelque haut scrupule de conscience, par quelque conflit tragique entre le devoir et l'amour ! Ah ! comme il aimerait, à cette heure, non pas encore à sacrifier l'amour au devoir, mais à les ct»ncilier, après une lutte héroïque, pour le bonheur de deux êtres également nobles et beaux, à qui la fiction serait plus clémente que ne vient de l'êlre la vie à Cathe^-inf Hue et à Pierre Corneille !
Et voici que ce sujet se présente, à l'heure nécessaire. On connaît l'histoire : M. de Chalon, secrétaire des commandements de la reine-mère, conseille au poète d'apprendre l'espagnol, s'offrant à lui traduire
déjà quelques passages d'une pièce de Guilhem de Castro. Cette pièce, c'est la Jeunesse du Cid{lasMocedades del Cid), comédie en trois journées, publiée à Valence en 1621, peu remarquée alors et vite tombée en oubli dans le propre pays de l'auteur, où elle n'entrera dans la gloire qu'après avoir inspiré, que pour avoir inspiré Corneille.
Corneille apprend donc la langue castillane, si tant est qu'il n'en ait point déjà quelque teinture : en ce temps-là, sous une reine espagnole, toute la société polie la parle et toute notre littérature en est comme imprégnée. A Rouen, autour de lui, ce sont les nécessités du commerce qui obligent une foule de gens à la parler, car chaque jour y arrivent des navires venus de la péninsule ; des rues entières, proches des quais, y sont à ce point peuplées d'Espagnols que l'une s'appelle rue des Espagnols et une autre rue d'Espagne. Chose plus curieuse encore : ce ne sont pas seulement des commerçants et des matelots qui viennent de là-bas et qui passent : ce sont aussi, et pour s'y établir et faire souche, de grandes familles de la noblesse, dont on retrouve encore les noms sur les dalles tumulaires des églises : on dirait qu'entre les fils des Wikings et les fils des Conquistadors, entre ces deux races de navigateurs, de soldats et de colonisateurs, il y ait une particulière attirance, en même temps qu'une afiinité de génie. C'est ainsi que du vivant de Corneille, qui l'a pu connaître, un Heredia, descendant de celui des compagnons de Cortez qui avait fondé Carthagène des Indes, épousait à Rouen la fille d'un seigneur d'Ouville, président à mortier au Parlement de Normandie. Et maintenant leur arrière-petit-fils, le somptueux poète des Trophées où il a chanté — d'après le Romancero — la Revanche de Diego Laynez et le Triomphe du Cid, repose, comme il l'a voulu, auprès de sa mère, au pays de ses ancêtres maternels, sur cette colline de Bon-Secours où, le jeudi, les maîtres de Corneille con-
17w PIERRE COR.NEILLi:
duisaient à la promenade l'enfant qui devait écrire le Cid. Un jour, j'y montai avec le maître parnassien et nous entrâmes au cimetière : « Voici ma tombe », me dit-il. Puis, me montrant au loin la statue du Pont de Pierre : « D'ici, on voit Corneille. »
« Dès que Corneille eut mis le pied sur cette noble poésie d'Espagne — a écrit Sainte-Beuve — il s'y sentit à l'aise comme en une patrie. Génie loyal, plein d'honneur et de moralité, il devait se prendre d'une afîection soudaine et profonde pour les héros chevaleresques de cette brave nation. » Oui. mais de l'œuvre de Guilhem de Castro, tout ne pouvait lui agréer. Lisez-la, et les raisons vous en sauteront aux yeux. D'ailleurs il faut la lire, pour mieux comprendre la nature et la grandeur du génie de Corneille.
La Jeunesse du Cid est moins un drame qu'une N chronique dialoguée où il y a, mais épars,les éléments, que Corneille a su y trouver, d'un drame que lui seul a su réaliser dans son enchaînement, sa condensation, sa progression, son unité, sa plénitude. Vous vous plairez, pourtant, à suivre le poète valencien pendant ces trois « journées » de la cornedia qui racontent trois années de la vie de Rodrigo de Bivar, le héros légendaire et national, depuis le jour où, en présence de Chimène et devant toute la cour, il est armé chevalier par le roi Don Fernando qui lui donne sa propre cuirasse, et par l'infante Doiïa Urraca, qui lui chausse les éperons, jusqu'au jour où, les épreuves des deux amants terminées, le roi ordonne que l'évêque de Plasencia les fiance le soir même. Vous retrouverez, en substance, beaucoup des scènes du Cid français. Au passage d'une centaine de beaux vers de Guilhem, un peu sautillants sur leurs huit syllabes, vous vous rappellerez une centaine des puissants alexandrins de Corneille. Que de différences vous frapperont aussi ! Partout des spectacles, des figurations, des tumultes : c'est en plein conseil royal que Don Diègue recevra le soufflet de Don Gormas ; et les épées des
(Tardes se tireront, et l'agresseur se frayera un passage avec la sienne. Après, dans la salle d'armes du château de Don Diègue, vous verrez le vieillard, pour choisir, parmi ses trois fils, celui qui sera le plus apte à le venger, broyer d'abord, successivement, la main des deux plus jeunes, dont il ne tire qu'un affreux cri de douleur, et les chasser avec mépris parce qu'ils n'ont pas trouvé autre chose ; puis mordre jusqu'au sang le doigt de Rodrigue, qui, lui, va s'écrier : K Jour de Dieu, lâchez-moi ! Si vous n'étiez inon père, je vous donnerais un soufflet. » — « Ce ne serait pas le premier. » — « Comment ? » Et la suite est dans Corneille qui, à tous ces souvenirs delà légende barbare, lesquels par leur barbarie même, nous intéressent à la lecture mais nous feraient sourire à la scène, a substitué cette simple interpellation à Rodrigue, faite d'un seul hémistiche, et qui nous soulève : <t Rodrigue, as-tu du cœur ? » Souffririons-nous de voir Don Diègue se présenter devant le roi, pour défendre son fils, après s'être barbouillé av.ec le sang de don Gormas la joue que celui-ci avait souffletée ?... Mais je ne poursuivrai pas la comparaison, vous ayant conseillé de la faire vous-inême. Surtout, laissez-vous amuser par tout ce qui n'est qu'à Guilhem de Castro : ainsi par le galant dialogue entre Rodrigue passant à cheval, écharpe et plumes au vent, devant la maison de campagne de l'infante, et celle-ci qui, penchée à son balcon, lui rend en images pleines d'étoiles ses madrigaux pleins de fleurs. Amusez-vous aux batailles de cavalerie avec tambours, clairons, cris de guerre, rois maures qui se rendent, berger poltron qui s'est mis à l'abri en haut d'une roche, mais se réjouit d'avance de pouvoir raconter à son curé que les coups des chrétiens n'étaient point « poires molles » et, qu'ils pourfendaient les sectateurs de Mahom « comme on. ouvrirait un melon ! » Admirez, cela en vaut la peine, la scène où Rodrigue descend de son coursier Babieça pour se-
courir un lépreux qui n'était autre que Mon^t igiiria Saint- Jacques ayant pris cette forme. Etonnez-vous que Don Martin Gonzalez — le don Sanche de Corneille - — se batte contre Rodrigue moins pour savoir qui épousera Chimène que pour décider si la ville de Calahorra, çn litige, appartiendra à l'Aragon ou à la Castille : s'il est vainqueur, il aura la ville, et par-dessus le marché, la belle, qu'il ne connaît pas, mais que l'édit royal a promise au vainqueur. Chimène, avec la même anxiété que dans Corneille, attend l'issue du combat : un domestique alors vient annoncer qu'un gentilhomme arrive au palais, apportant, pour la lui donner, la tète de Rodrigue. Lamentation de la pauvre amante, supplication au roi de ne pas la marier à l'assassin de son amant. Coup de théâtre : c'est, avec la tête de Don Martin au bout d'une lance, Rodrigue qui entre ; quant à la tête de Rodrigue, qu'elle avait demandée, oubliant de spécifier s'il la lui fallait vivante ou morte, il la lui apporte... entre ses deux épaules ! Et sur cette bonne plaisanterie, vous voyez bien qu'il n'y a plus qu'à appeler l'évêque de Plasencia pour les fiançailles...
Ah ! grand, très grand, sublime Corneille !... — Mais, chut! le professeur hongrois, M. Guillaume Huszar, pourrait m'entendre, qui, voilà quelques années, dans un livre sur Corneille, écrit en français, ou presque, l'appelait « ce poète de grand talent, sans doute {sic), mais pour l'appréciation duquel les Français, qui ne sont pas impartiaux, ont tort de trouver qu'il n'y a pas d'expressions assez élogieuses dans le vocabulaire ». Naturellement, ce Guillaume le sacrifie à Guilhem. Ainsi avait fait — et en quels termes péremptoires! — son digne allié d'Allemagne, Herr Professer von Schack, cité par M. Ernest Martinenche dans son beau livre sur la Comédie espagnole en France : « Tout le mérite de Corneille consiste en quelques suppressions... Il a remplacé la poésie de. son modèle par une vaine déclamation. Au lieu de la lutte entre
PIE HUE CUHrs'ElLLE 173
l'honneur et l'amour, il n'a peiat qu'une coquetterie maladroite. (Incroyable, mais textuel !) Son Rodrigue n'est qu'un charlatan. Les fameuses unités l'ont entraîné aux plus formidables sottises. Bref, il a transformé un tableau riche et de vives couleurs en un sec et aride exercice sans lumière et sans ombre... » — Quoi ! von Schack, plus même
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ?
Non. Mais attendez un peu, ^■ous qui lisez cela et qui déjà vous indignez contre ce Boche, car vous allez voir aussitôt, comme au cirque, ce grotesque se précipiter lui-même, sans le vouloir, du haut de son imbécillité pyramidale et, sans le savoir, ses lunettes d'or brisées, tomber juste à genoux aux pieds de Corneille. Nous n'ignorons, ni vous, ni moi, tout ignorants que nous sommes, que l'une des plus frappantes marques du triomphe obtenu par le Ciel, fut que Juan Bautista Diamante, qui avait quatre ans lorsque la pièce française fut jouée, la traduisit vingt-deux ans plus tard en espagnol sous le titre de El Honrador de su Padre [VHonoreur de son Père). Mais le savant von Schack l'ignore et, croyant que c'est au contraire Corneille qui, en même temps qu'il pillait Guilhem, a traduit Diamante, proclanie non moins péremptoirement que plus haut : « El Honrador de su Padre, dans la vitalité organique de toute sa composition, dans la disposition artistique supérieure de ses matéiùaux où l'on ne rencontre aucun détail oiseux qui arrête la rapidité de l'action ; pour toutes ces qualités, je le répète, il l'emporte sur l'œuvre de Guilhem de Castro, sans manquer d'ailleurs d'un coloris poétique brillant et original. ^> - — Et voilà rendues à Corneille par von Schack en personne, bien comiquementet bien malgré lui, toutes les vertus, sans en oublier une, qu'il lui avait déniées tout à l'heure !
Inutile que vous lisiez Diamante ; mais quand
174 l'IERRE CORNEILLE
Guilhem de Castro, après vous avoir diverti, et justement parce que, dans le sens étymologique du mot, il vous aura diverti, vous aura déçu en vous dispersant, vous relirez, pour la vingtième fois, j'espère, le Cid de Corneille. Ici, toute la lumière est concentrée sur le couple immortel: Rodrigue. Chimène. De tout ce qui ne nous parlait pas d'eux dans las Mocedades, plus rien ici ne reste. Tous les personnages qui gravitent autour d'eux n'existent plus que pour les rapprocher tour à tour et les écarter l'un de l'autre : le Comte, Don Diègue, Don Sanche ; — -ou pour nous parler d'eux quand ils ne sont pas là : l'Infante, Léonor, Elvire ; — ou pour les unir à la fin : le Roi. Dans l'âme des deux amants, rien que deux sentiments, toujours en présence, l'amour et l'honneur : l'amour involontaire, irrésistible, absolu, sur lequel seraient sans pouvoir aussi bien la mort que la vie ; l'honneur, qui aspire sans cesse à égaler l'amour et à se fondre avec lui. Et l'honneur n'est plus ici le simple point d'honneur à l'espagnole, parfois superstitieux, égoïste, fondé sur l'opinion d'autrui, c'est-à-dire sur la vanité, et qu'on voit, dans Calderon ou dans Lope, autoriser le meurtre d'un innocent pour une simple apparence d'atteinte à une dignité personnelle: ici, l'honneur se fonde sur la solidarité morale des êtres du même sang, sur la dignité de la famille et, par extension, de la Patrie. Quand Chimène nous dit, pour s'exciter à poursuivre Rodrigue, meurtrier de son père, qii'elle a :
Sa gloire à soutenir et son père à venger.
nous sentons bien que. s'il ne s'agissait que de sa propre gloire, elle céderait vite ; mais la sienne et celle de son père n'en font qu'une, comme n'en font qu'une celle de Rodrigue et celle de Don Diègue. C'est parce que l'honneur ainsi conçu a de si puissantes et de si saintes assises, cju'il mérite que les deux amants ne cessent de s'efforcer de le maintenir au nivfnu immuable rie Ifur i^mnur : et ce qui ost par-
ticulièrement beau, c'est que, pour cela, ils ne cessent de s'appliquer l'un et l'autre à appuyer l'honneur sur l'amour, en même temps qu'ils appuient l'amour sur l'honneur :
Qui m'aimait généreux me haïrait infâme.
Mais le combat, mais l'effort est surtout dans l'âme de Chimène, car après que Rodrigue a rempli son cruel devoir en tuant le Comte, nous ne tremblons plus que pour son bonheur : il ne manquerait à aucun devoir en épousant Chimène. Chimène seule a le droit de croire qu'elle manquerait au sien en épousant Rodrigue ; et le merveilleux problème à résoudre, ce sera d'arriver, non pas à effacer peu à peu ce devoir de l'âme de Chimène — Chimène en serait diminuée — mais à faire qu'il se confonde fmalejiient en elle avec son amour. N'est-ce pas déjà fait quand, après la victoire de Rodrigue sur les Mores, à la fausse nouvelle qu'il a péri dans le combat, elle laisse échapper le cri de détresse qui révèle à tous à quel point sa passion est plus forte que ce qu'elle appelait « sa gloire » ? Peut-être ; d'autant qu'à présent Rodrigue s'est haussé encore à ses yeux de tout ce qu'il vient d'accomplir, non plus pour son honneur familial, mais, élargissant son devoir, pour sa patrie. Pourtant elle veut s'imposer à elle-même une dernière épreuve, après laquelle sa conscience n'aura plus rien à reprocher à son cœur ; et c'est pourquoi elle demande qu'un cavalier, dans un duel, se fasse son champion contre l'adoré assassin de son père, promettant sa main à son vengeur. — Non, dit le roi paternel, «au \ ainqueur > :
Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.
Et c'est alors, dans une seconde scène entre les amants, qui ne doit rien, celle-là, à Guilhem de Castro ni à personne, le cri éperdu de l'amante :
Sdrs vainqueur d'un rombat dont r.Viiménp est le prix !
17r. l'iEliHE LXtl-tiNElLLl.
et, là-dessus, le cri, d'avance triomphal, de Rodrigue :
Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte ? Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans !...
N Et, il ne reste plus, dans l'admirable scène finale,
(|u'à y rendre assurée l'union des deux amants, mais, — exquise pudeur de Corneille — union reculée jusqu'au temps où Rodrigue, par de nouvelles victoires, Chimène par une nouvelle attente, auront achevé de mériter cette récompense et d'expier ce que, sur leur amour, hier il y avait eu de sang, ce que, pour leur bonheur, demain il faudra d'oubli.
Pour parler du Cid, ce sont les plus beaux mots de la langue française qui reviennent obstinément sous la plume : devoir, amour, honneur ; la famille, le pays, la gloire. Ils circulent incessamment dans la pièce, ils la commandent. Tout y est généreux, passionné, ingénu. Jamais on n'a respiré sur la scène un air plus vivifiant et plus pur : celui des altitudes de l'âme. Lorsque, enfant, on lit pour la première fois le Cid, on se sent un homme ; quand on le relit, vieillard, on se retrouve à vingt ans : la fleur de la jeunesse du poète vous a rendu la fleur de la vôtre.
Au point de vue du théâtre, le Cid est à part. C'est la dernière et la plus belle des tragi-comédies, et c'est le premier et le plus beau des drames romantiques. La poésie dramatique y accueille l'épopée et l'ode : il y a le récit du combat contre les Mores, notre plus ardente page épique ; il y a les stances de Rodrigue, au lyrisme éclatant et mélodieux ; et jamais le dialogue n'a mieux traduit le mouvement, la marche, l'action. Rappelez-vous ces répliques qui se croisent comme des épées dont, à tout contact, jailliraient des étincelles :
A moi, Comte, deux mots. — Parle. — Ote-moi d'un doute. Connais-tu bien Don Diègue ? — Oui. — Parlons bas ; écoute. Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, La A'aillance et l'honneur de son temps, le vsais-tu ?
— Peut-être. — Cette ardeur que dans les yeux je porte, Sais-tu que c'est son sang ? le sais-tu ? — Que m'importe !
— A quatre pas d'ici, je te le fais savoir.
— Jeune présomptueux ! — Parle sans t'émouvoir. Je suis jeune, il est vrai, — mais aux âmes bien nées, La valeur n'attend pas le nombre des années...
— Retire-toi d'ici. — Marchons sans discourir.
— Es-tu si las de vivre ? — As-tu peur de mourir ?
Quelle tension haletante et de tout l'esprit ce dut être, le premier soir, quand on entendit de tels vers ! Et c'est Corneille lui-même qui nous dit que, pour les deux entretiens que l'on sait, quand Rodrigue se présentait devant Chimène* « il s'élevait un certain frémissement dans l'assemblée, qui marquait une curiosité merveilleuse ». Et quelles larmes^ bientôt, ne durent pas couler en les écoutant !
— Que je meure. — Va-t'en. — A quoi te résous-tu ?
— Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère. Je ferai mon possible à bien venger mon père :
Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir. — 0 miracle d'amour ! — 0 comble de misères ? ■ — Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères ■ — Rodrigue, qui l'eût cru ? — Chimène, qui l'eût dit?
— Que notre heur fût si proche et sitôt se perdit ?
■ — Et que si près du port, contre toute apparence, In orage si prompt brisât notre espérance ?
Et quels frissons, à l'éclat de tel vers qui. lout à coup, fulgure :
Sortir d'une bataille et combattre à linstant ! Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.
ou
Les Mores, en fuyant, ont emporté son crime !
Le succès fut immense, inouï. On a cette lettre de Mondory, l'interprète de Rodrigue, à Balzac : « Je vous souhaiterais ici pour y goûter, entre autres plai-
17> 1'11:RHE L.OlUNEll.Ll,
sirs, celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement d'un Cid qui a charmé tout Paris. Il est si beau qu'il a donné de l'amoiir aux dames les plus continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au théâtre -public. On a vu seoir en corps aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la Chambre dorée et sur le siège des fleurs de lys. La foule a été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit que les recoins du théâtre, qui servaient les autres fois comme de niches aux pages, ont été des places de faveur pour les cordons bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de chevaliers de l'ordre. » •
« Il est malaisé — dira Pellisson — de s'imaginer avec quelle approbation cette pièce fut reçue à la Cour et du public. On ne pouvait se* lasser de la voir, on n'entendait autre chose dans les compagnies, chacun en savait quelque partie par cœur, on la faisait apprendre aux enfants, et en plusieurs endroits de la France, il était passé en proverbe de dire : ■( Cela est beau comme le Cid ! »
« Jamais pièce de théâtre — dit à son tour Fontenelle — n'eut un si grand succès. Je me souviens d'avoir vu en ma vie un homme de guerre et un mathématicien, qui de toutes les comédies du monde ne connaissaient que le Cid. L'horrible barbarie où ils vivaient n'avait pu empêcher le nom du Cid d'aller juscju'à eux. Corneille avait dans son cabinet cette pièce traduite en toute? les langues de l'Europe, hormis l'esclavone et la turque. Elle était en allemand, en anglais, en flamand, et, par une exactitude flamande, on l'avait rendue vers pour vers ; elle était en italien et, ce ([ui est plus étonnant encore, en espagnol. Les Espagnols avaient bien voulu copier eux-mêmes une copie dont l'original leur appartenait. »
C'est que Corneille, d'une pièce toute espagnole, avait fait une pièce toute humaine, d'une universelle humanité. Elle garda toujours sa prédilection. Dans
un petit meuble d'ébène, resté dans sa famille jusqu'au premier tiers du dernier siècle et qui, depuis, a été transmis jusqu'à moi par don ou par legs, il y a un tiroir qui porte, écrit de sa main : M'* (minute) du cid — avec un petit c très modeste : de tous ses manuscrits, Corneille n'avait sans doute voulu garder <[ue celui-là.
La pièce fut représentée trois fois au Louvre et deux fois à l'Hôtel de Richelieu. Trois mois après la première représentation, le 24 mars 1637, à la demande de la reine, Louis XIII conférait la noblesse à Pierre Corneille le père, pour lui et ses descendants, soi-disant à l'elîet de reconnaître ses longs services comme maître des eaux et forêts, « dont il s'est acquitté avec tel zèle et affection que ses services tendus et ceux que nous espérons de lui à l'avenir, nous donnent sujet de reconnaître sa vertu et ses mérites, et de les décorer de ce degré d'honneur, pour marque et mémoire de sa postérité ». Personne ne s'y trompa, d'autant qu'il y avait dix-huit ans que M. Corneille le père avait résigné ses fonctions et ne rendait plus aucun service. D'ailleurs les lettres de noblesse disaient aussi : « Pour ces causes et autres bonnes et justes considérations. » — qui étaient le génie et le triomphe de Corneille le fils.
En réalité la noblesse remontait du fils au père ; mais c'était trop que cette royale faveur couronnant le triomphe et le génie : au grand Corneille, on allait faire payer tout cela.