‹ Pierre CorneilleChapitre 29 sur 55 · LA QUERELLE DU CID. — « HORACE · texte numérisé non relu

LA QUERELLE DU CID. — « HORACE

Les frères Parfait, dans leur Histoire du Théâtre Français, écrivent : « Semblable à un coup de foudre, la première représentation du Cid... causa une surprise universelle, répandit une consternation générale parmi les auteurs dramatiques, et fit connaître les subliines talents de M. Corneille, qui, dès ce moment, fut reconnu le maître de tous ceux qu'il avait regardés comme ses rivaux. » Le propre de la consternation, c'est d'être muette, et les auteurs consternés d'abord se turent ; mais c'est aussi un état qui ne dure guère, et ces anciens rivaux à qui, d'une si foudroyante façon, venait de se révéler leur maître, ne furent sans doute point longtemps sans retrouver leurs esprits et sans y découvrir des sentiments tout contraires à ceux que, dans la surprise universelle, manifestait si spontanément, eux exceptés, l'universelle admiration. Toutefois ils hésitèrent quelque temps à laisser voir leur aigreur et leur jalousie, par prudence : les lettres d'anoblissement du roi, l'applaudissement de la reine, les trois représentations données au Louvre et les deux chez le Cardinal-Ministre, voilà bien de quoi faire hésiter les envieux les

plus braves et les engager à refréner leur bravoure — tel Matamore — jusqu'au mornent où ils pourront sans danger lui lâcher la bride. Ce n'est pas qu'on ne puisse au besoin contredire à l'opinion de la reine et du roi, si, au fond, celle du Cardinal-Ministre ne s'y est point sincèrement ralliée ; ce qu'il ne faudrait pas, ce serait de courir le risque d'offenser le toutpuissant Richelieu, si c'était vraiment par admiration pour le Cid, et non pour faire sa cour à Louis XIII et à Anne d'Autriche, qu'il a voulu qu'on représentât chez lui la pièce. Mais on peut douter de cette admiration : somme toute le grand Annand n'est-il pas, lui aussi, un confrère, dont, récemment, V Aveugle de Smyrne n'a guère réussi, et qui à cette heure, à en croire les bruits, ne laisse pas de peiner rudement sur la Grande Pastorale, dont il a déjà écrit cinq cents vers de sa propre main, auxquels vers M. Chapelain, dit-on, n'a pas donné une approbation bien entière ?.. Ces soupçons que l'on pouvait avoir sur les mauvais sentiments du Cardinal à l'égard de Corneille deviennent peu à peu des certitudes. « Il ne faut pas demander, —dit le circonspect et timide Pellisson — si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses concurrents. Plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en avait pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux de cette nature, et surtout ceux où il avait quelque part, entièrement effacés par celui-là. Pour moi je n'examine point si cette âme, toute grande qu'elle était, n'a point été capable de cette faiblesse. » Le cardinal de Retz, lui, qui n'a pas peur d'examiner, n'hésite pas à qualifier son Éminentissime confrère de: «Lu très grand homme, qui avait au- souverain degré le faible de ne pas mépriser les petites choses. » Et Fontenelle, écho de son oncle, dira franchement : « Il souleva les auteurs contre cet ouvrage, ce qui ne dut pas être très difficile, et il se mit à leur tête. » A leur

tête, non, mais derrière eux, les encourageant à marcher.

Ils n'attendaient qu'une occasion : c'est l'imprudent trionipîiateur lui-même qui la leur fournit, en laissant imprimer sur deux feuilles volantes, au début de 1637, cette Excuse à Ariste dont nous connaissons déjà les confidences d'amour qui s'y trouvent, mais où aussi on put lire cette fîère apologie, spirituellement tempérée par les vers qui l'encadrent :

Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous :

Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous ?

Et puis la mode en est, et la Cour l'autorise.

Nous parlons de nous-même avec toute franchise ;

La fausse humilité ne met plus en crédit.

Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit.

Pour me faire admirer je ne fais point de ligue ;

J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue,

Et mon ambition, pour faire plus de bruit,

Ne les va point quêter de réduit en réduit ;

Mon travail sans appui monte sur le théâtre :

Chacun en liberté l'y blâme ou Tidolâtre.

Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,

J'arrache quelquefois trop d'applaudissements ;

Là, content du succès que le mérite donne.

Par d'illustres avis je n'éblouis personne ;

Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,

Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans ;

Par leur seule beauté ma jîlume est estimée ;

Je ne dois c[u'à moi seul toute ma renommée,

Et pense quelquefois n'avoir point de rival

A qui je fasse tort en le traitant d'égal.

Mais insensiblement je donne ici le change.

Et mon esprit s'égare en sa propre louange ;

Sa douceur me séduit, et m'en laisse abuser

Et me vante moi-même au lieu de m'excuser.

Ces vers — et peut-être aussi la nouvelle d'une parodie du Cid que Richelieu venait de faire jouer chez lui par ses valets et ses marmitons — donnèrent le signal des hostilités. Les passages dont affectèrent

l'être choqués des rivaux de qui pas un ne se serait i (intenté d'être traité d'égal par Corneille, n'étaient ])eut-être pas les seuls dont ils avaient senti la piqûre ; ar je devine un reproche, d'une ironie attristée et (ui dut leur être sensible, dans les deux v-ers où le poète nous dit qu'il a quelquefois arraché trop d'applaudissements sans que ses amis y aient parti lipéle moins du monde. C'est qu'il n'avait pas attendu, l»our s'apercevoir des effets de leur jalousie et des Ira-liisons de leur amitié, que tout cela se fût ouvertement manifesté par des attaques publiques. Je croirais même volontiers que leurs vilenies sournoises n'ont pas peu contribué à lui faire composer cette Excuse à Ariste, si dispersée en apparence, en réalité si une, et d'un si grand prix, puisqu'elle est, en l'année capitale de sa vie, la confession de son es- ]»rit et de son cœur, à l'heure où s'éloigne l'amour et où la gloire est venue, qu'ils ne pourront pas lui arracher sans doute, mais qu'ils ne lui permettront du moins qu'empoisonnée.

Ah ! la laide et l'écœurante histoire ! Ceux qui attaqueront et insulteront les premiers, ce sont justement ceux à qui Corneille aura donné sa confiance et fait l'honneur de les aimer, ceux qui, de leur côté, naguère, quand ils ne craignaient pas trop encore d'être par lui dépassés, protestaient le plus emphatiquement de leur admiration pour lui : Mairet, Scudéry, Claverèt. Tous les trois, en 1634, avaient écrit, à la louange de la' Veui>e, des vers qu'on peut lire ei> tête de la première édition de cette comédie :

Rare écrivain de notre France, Qui le premier des beaux esprits.

As fait revivre en tes écrits L'esprit de Plaute et de Tcrence...

disait Mairet, l'auteur, alors célèbre, de Sylvie et de Sophonisbe. Claverèt, l'obscur auteur de V Esprit fort, proclamait :

La Renommée est si ravie Des mignardises de tes vers, Qu'elle chante par l'univers L'immortalité de ta vie...

Quant à Scudéry, le poète vantard de Lygdamon et de V Amant libéral, c'est « aux Dames » qu'il s'adressait en leur montrant la Veuve :

Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles ; Remarquez son éclat à travers de ses voiles... Clarice vient au jour : votre lustre s'éteint. Il faut céder la place à celle de son teint, Et voir dedans ces vers une double merveille : La beauté de la Veuve et l'esprit de Corneille.

Voici, maintenant, après le Cid, comment ils parlent. Mairet d'abord, en vers, au nom du « vrai Cid espagnol » :

Ingrat, rends-moi mon Cid jusques au dernier mot ; Après tu connaîtras, Corneille déplumée. Que l'esprit le plus vain est aussi le plus sot. Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.

Puis, en prose, quand le Cid eut été imprimé, après avoir dit que les acteurs avaient fait tout le succès de la pièce au théâtre, mais qu'elle échouait chez les libraires, où sa Syhie, à lui, triomphe : « Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si vous ne le savez déjà, que Rodrigue et Chimène tiendraient possible encore assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre des Marais, s'ils n'eussent point eu l'efîronterie de venir étaler leur blanc d'Espagne au grand jour de la galerie du Palais. » — Et il reproche à Corneille cette pièce qui, lui dit -il : « Vous a valu de l'argent et la noblesse qui vous en restent, avec ce grand tintamarre de réputation qui vous bruirait encore aux oreilles, sans vos vanités et le malheur de l'impression. » — Le malheur de l'impression du Cid ! Puis, dans une brochure anonyme, il fait imprimer,

PIEHRE CORNEILLE 185

pour l'humiliation de ce nouveau noble, sa propre généalogie aux innombrables quartiers de noblesse allemande. Ailleurs, enfin, il parlera de « l'humeur vile et de la bassesse de l'âme »... de Corneille !

Claveret, lui, après avoir rabattu les prétentions de Corneille comme poète, poursuit en disant : « Reconnaissez en échange que vous êtes en prose le plus impertinent de ceux qui savent parler, que la froideur et la stupidité de votre esprit sont telles que votre entretien fait pitié à ceux qui souffrent vos visites, et que, pour le regard des belles-lettres, vous passez dans le beau monde pour le plus ridicule de tous les hommes. » — Et il conclut en déclarant à Monsieur du Cid (décidément cette noblesse leur tient à cœur) : « Il n'y a point d'outrage que je ne vous puisse dire avec justice. »

Scudéry ne descendra pas jusque-là : c'est un grotesque, mais ce n'est pas un goujat ; il se pique même de gentilhommerie raffinée. En tête à^^ Observations sur le Cid, il prend la peine de nous apprendre « qu'il est bon et généreux ; mais que, comme les combats et la civilité ne sont pas incompatibles, il veut baiser le fleuret dont il veut lui porter une botte franche. » Il avertit d'ailleurs honnêtement Corneille d'avoir à agir de même s'il lui répond, car « il ne souffrirait pas d'injures ». — Ainsi apparaît toujours, et jusque dans la moindre de ses préfaces, le capitaine Scudéry, un poing sur la hanche et l'autre à la poignée de sa colichemarde ! Enfin, il consent à prévenir ses lecteurs de n'avoir point à former sur lui un jugement faux : « Peut-être, sera-t-il (Corneille) assez vain pour penser que l'envie m'aura fait écrire ; mais je vous conjure de croire qu'un vice si bas n'est point en mon âme, et qu'étant ce que je suis, si j'avais de l'ambition, elle aurait un plus haut objet que la renommée de cet auteur. » Ceci dit, il entre en matière : « Je prétends donc prouver contre cette pièce du Cid : que le sujet n'en vaut rien ; qu'il choque les principales

règles du poème dramatique ; qu'il manque de jugement en sa conduite ; qu'il a beaucoup de méchants vers ; que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées, et qu'ainsi l'estime qu'on en fait est injuste. » Et il le prouva, par Aristote !

Corneille ne daigna répondre qu'à Scudéry, parce qu'il l'avait beaucoup aimé, et parce qu'il savait que quelques honnêtes vertus se cachaient en ce ridicule fantoche, Provençal illuminé qu'un hasard avait fait naître en Normandie. La Lettre apologétique ou Réponse du sieur P. Corneille aux Observations du sieur de Scudéry est un petit chef-d'oeuvre où se mêlent l'ironie devant le ridicule, la dignité devant l'offense, la raison devant la folie, finalement la tristesse un peu retenue et l'indulgence un peu hautaine devant la trahison d'une amitié déçue, mais non encore effacée. Elle est toute à lire, cette lettre ; mais je n'en citerai que quelques lignes, qui, touchant le dernier point principalement, jettent une si belle lumière sur ■ le fond de l'âme de Corneille :

« Les bons esprits trouvent que vous avez fait un haut chef-d'œuvre de doctrine et de raisonnement en vos Ohsercations. La modestie et la générosité que vous y témoignez leur semblent des pièces rares, et surtout votre procédé merveilleusement sincère et cordial vers un ami... Vous vous plaignez d'une Lettre à Ariste, où je ne vous ai point fait de tort de vous traiter d'égal, puisqu'en vous montrant mon envieux, vous vous confessez moindre... Si un volume d'Observations ne vous suffit, faites-en encore cinquante ; tant que vous ne m'attaquerez pas avec des raisons plus solides, vous ne me mettrez point en nécessité de me défendre ; et de ma part je verrai, avec mes amis, si ce que votre libelle vous a laissé de réputation vaut que j'achève de la ruiner. Quand vous me demanderez mon amitié avec des termes plus civils, j'ai assez de bonté pour ne vous la refuser pas, et pour me taire des défauts de votre esprit que vous étalez dans vos livres. Jusque-là je suis assez glorieux pour vous dire de porte à porte que je ne vous crains ni ne vous aime. Après

PIERRE CORiNEILLE 187

tout, pour vous parler sérieusement, et vous montrer que je ne suis pas si piqué que vous pourriez imaginer, il ne tiendra pas à moi que nous ne reprenions la bonne intelligence du passé que vous souhaitez. Mais après une offense publique, il y faut un peu plus de cérémonie : je ne vous la rendrai pas malaisée... »

Je ne parlerai pas de vingt autres attaques contre Corneille et le Cid, toutes anonymes, du reste, mais dont on a de nos jours quelquefois démasqué les auteurs : parmi les plus abjectes, celle du poète normand Charleval, dont je ne saurais pas même citer un vers, et celle qu'on peut attribuer à Scarron, alors ami de Mairet, et qui a pour titre : Avertissement en forme de prédiction à très bredouillant poète comique messire Mathurin Corneille, surnommé le Noble à la Rose, où le grand poète est traité de « gros cheval » dont on ne sait « quel foin il a mangé », d'âne à qui Mairet saura faire donner par ses laquais des coups de bâton « sur les aloyaux )\ enfin de : « esprit de fange, âme de savetier. » Ah ! il ne. fait pas bon, vraiment, d'avoir du génie et de n'être pas méconnu !

Cela tomba si bas dans l'ignominieux que Richelieu eut honte et fit écrire par Boisrobert à Mairet, qui vivait au Mans chez le comte de Belin, son prolecteur et celui de Scarron, une lettre où il était dit, après quelques politesses :

Vous lirez le reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le commandement de Son Eminence. Je ne vous cèlerai pas qu'Elle s'est fait lire avec un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le sujet du Cid, et que particulièrement une lettre qu'Elle a vue de vous lui a plu jusques à tel point qu'elle lui a fait naître l'envie de voir tout le reste. Tant qu'Elle n'a connu dans les écrits des uns et des autres que des contestations d'esprit agréables, je vous avoue qu'Elle a pris bonne part au divertissement ; mais quand Elle a reconnu que de ces contestations naissaient enfin des injures, des outrages et des menaces, Elle a pris aussitôt d'en arrêter le cours...

Elle ma commandé de vous écrire que si vous voulez avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre ancienne amitié... Jusqu'ici j'ai parié par la bouche de Son Eminence ; mais pour vous dire ingénument ce que je pensé de toutes vos procédures, j'estime que vous avez sutlîsamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanités et que ses faibles défenses ne demandaient pas des armes si fortes et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez un de ces jours son Cid assez malmené par les sentiments de l'Académie...

Et cela nous amène à parler de la fameuse intervention de l'Académie française qui mettra fin, ou presque, à la querelle, et qui avait été sollicitée par une lettre de Scudéry, où l'on pouvait lire : « Prononcez, ô mes juges, un arrêt digne de vous, et qui fasse savoir à toute l'Europe que le Cid n'est point le chefd'œuvre du plus grand homme de France, mais oui bien, la moins judicieuse pièce de M. Corneille mênie.» Richelieu, qui désapprouvait les turpitudes des ennemis du poète, mais qui n'eût pas été fâché de faire condamner honnêtement, et d'autant plus définitivement, le chef-d'œuvre par la Compagnie naissante dont il était le fondateur, approuva l'idée de Scudéry, et mit tout en action pour qu'il y fût donné suite. L'Académie, qui ne se souciait pointde se compromettre devant l'opinion, ni davantage de mécontenter le Cardinal, objecta d'abord que les lettres patentes même de sa fondation portaient : « Que les académiciens ne connaîtraient que des livres qui auraient été faits par eux et par autres personnes qui le désiraient. » Or, Scudéry ni Corneille n'étaient académiciens, et Corneille non seulement ne désirait pas soumettre son œuvre à l'Académie, mais cherchait tous les prétextes pour éviter de le faire. Après plusieurs lettres du factotum de Son Eminence, de Boisrobert, il laissa enfin tomber ces paroles bien normandes, qui ne signifiaient ni oui ni non, et grâce à l'ambiguïté des-

quelles il pourra toujours protester qu'il n'a pas consenti à la chose : « Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira, je n'ai plus rien à dire. » — L'Académie se défendit encore avec quelque courage, mais ne put pas ne pas céder quand Boisrobert, l'un des Quarante, leur eût rapporté ces paroles du maître : « Faites savoir à ces Messieurs que je le désire., et que je les aimerai comme ils m'aimeront. » Alors, on nomma deux commissions chargées de l'examen du Cid, et des Observations de Scudéry, l'une pour le gros, l'autre pour le détail de l'ouvrage. Pendant près d'une année on travaille. Chapelain — c'est lui qui tient principalement la plume, — arrive à une rédaction qu'avant de rendre définitive, on soumet au Cardinal. Celui-ci l'annote et la renvoie à l'Académie avec prière « d'y ajouter quelcfues poignées de fleurs ». L'abbé de Cérisy, auteur de la Métamorphose des Yeux de Philis en Astres, chargé de cet embellissement, ajoute des fleurs en telle profusion que Richelieu trouve maintenant qu'il y en a trop. Chapelain revoit le texte, non sans embarras, car il est ami de Corneille et veut aussi complaire au ministre. La rédaction définitive se ressent de cet embarras ; elle multiplie les critiques de détail, approuvant beaucoup de celles formulées par Scudéry, et aboutit à deux conclusions... contradictoires. La première est stupéfiante. Après avoir déclaré que le sujet est invraisemblable et immoral, l'Académie apprend d'abord à Corneille ce qu'il aurait pu faire pour éviter ces graves reproches : « Il y aurait eu moins d'inconvénient de feindre, contre la vérité, ou que le comte ne se fût pas trouvé à la fin le véritable père de Chimène, ou que, contre l'opinion de tout le monde, il ne fût pas mort de sa blessure... ; mais le plus expédient eût été de n'en point faire de poème dramatique. » Donc, il ne fallait pas écrire le Cid ! C'est énorme, n'est-ce pas ? Mais voici l'autre conclusion : « Encore que le sujet du Cid ne soit pas bon,

qu'il pèche par son dénouement, qu'il soit chargé d'épisodes inutiles, que la bienséance y manque en beaucoup de lieux, aussi bien que la bonne disposition du théâtre, et qu'il y ait beaucoup de vers bas et de façons de parler impures, néanmoins la naïveté et la véhémence de ses passions, la force et la délicatesse de quelques-unes de ses pensées, et cet agrément inexplicable qui se mêle à tous ses défauts, lui ont acquis un rang considérable entre les poèmes français de ce genre qui ont donné le plus de satisfaction. Si son auteur ne doit pas toute sa réputation à son mérite, il ne la doit pas toute à son bonheur, et la nature lui a été assez libérale pour excuser la fortune si elle lui a été prodigue. » - — Donc, il a tout de même bien fait d'écrire le Ciel. Et grâce au balancier fait de ces deux conclusions, qu'on voit osciller si élégamment dans la dernière phrase, Chapelain et l'Académie sont arrivés, non sans quelque péril et courage, au fin bout de la corde raide.

Personne ne fut content : ni Richelieu, qui trouva Corneille traité avec trop d'indulgence et qui le lui aurait peut-être laissé voir si le poète n'avait très heureusement dédié sa pièce à M"^® de Combalet, la future duchesse d'Aiguillon, nièce et favorite du Cardinal ; ni Chapelain, dont la correspondance montre assez qu'il n'était point très glorieux d'un ouvrage ain^i conaposé sovis la férule ; ni Scudéry, qui feignit seulement d^être satisfait. Quant à Corneille, il fallut les officieux conseils de Boisrobert pour qu'il renonçât à son projet de répondre à l'Académie, que, du moins, plus fier que Scudéry, il ne remercia point. D'ailleurs, en même temps que Boisrobert lui donnait ce conseil, il lui faisait tenir les libéralités du Cardinal. « Le moyen, dit Fontenelle, de ne pas ménager un pareil ministre, qui était son bienfaiteur ! Car il récompensait comme ministre ce même mérite dont il était jaloux comme poète ; et il semble que cette grande âme ne pouvait pas avoir de faiblesse qu'elle

PIERRE CORNElLf.i: 191

ne réparât en Jixême temps par quelque chose de noble. ')

Le Cid une fois publié chez Courbé, à la fin de mars 1637, Corneille avait regagné Rouen, pendant que la pièce continuait de triompher à Paris, et mêm;e d'y susciter des tragi-comédies où d'obscurs poètes essayaient de s'approprier quelque chose de sa gloire en s'appropriant quelque chose de son sujet et de son titre : VOmhre du Comte de Gormas et la Mort du Cid, de Chillac, la Suite et le Mariage du Cid, d'Urbain Chevreau, la Vraie Suite du Cid, de Desfontaines... Des troupes de campagne promenaient le chefd'œuvre à travers les provinces et, dès la première année, il passait la Manche où, traduit par J. Butler, il était représenté à Londres, d'abord à la Cour, devant Leurs Majestés, puis au Cokpit Stage, à Drury-Lane. Mais ces satisfactions n'arrivaient pas à effacer de l'âme inquiète et mélancolique de Corneille l'impression de tristesse et de dégoût qu'y avaient laissées les viles attaques et les complaisants dénis de justice, et il en était venu à douter de lui-même. Tout le mal que lui avaient fait ses misérables ennemis, nous le pouvons savoir en lisant une lettre que Chapelain écrivait à Balzac, le 15 janvier 1639, pour lui apprendre un retour du poète à Paris : « Corneille est ici depuis trois jours, et d'abord m'est venu faire un éclaircissement sur le livre de l'Académie pour ou plutôt contre le Cid, m'accusant, et non sans raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus rien, et Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a rebuté du métier et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu, réchauffé et encouragé à se venger de Scudéry et de sa protectrice en faisant quelque

nouveau Cid qvii attire encore les suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas ce qui fait la beauté ; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre ; et il ne parle plus que de règles et de choses qu'il eût pu répondre aux académiciens s'il n'eût point craint de choquer les puissances, mettant au reste Aristote entre les auteurs apocr^"phes lorsqu'il ne s'accommode pas à ses imaginations. »

Si Corneille est revenu alors à Paris c'est pour porter devant le Conseil du Roi une opposition contre un certain François Hays qui, indûment et moyennant finance, avait obtenu une nomination de second avocat du roi au siège de la Table de Marbre, ce qui diminuait de moitié la valeur d'une charge dont les revenus étaient déjà si minces. Rentré à Rouen sans avoir obtenu gain de cause, il y trouva son père mourant. L'ancien maître des Eaux et Forêts s'éteignait le 12 février 1639. Voilà donc le poète devenu chef de famille. De ses six frères et sœurs, quatre sont vivants, mais deux n'ont plus besoin de lui ni de leur mère : Marie, qui a, en 1634, épousé maître Guillaume Ballan, écuyer, lieutenant de Robe longue en la Prévôté de Normandie, et Antoine, chanoine régulier de Saint-Augustin dans le prieuré de Saint-Thomas-le- Mart^^:', au Mont-aux-Malades-les-Rouen, qui, poète religieux, a vu son premier essai couronné en 1636, l'année du Cid, par les Palinods de sa ville natale. Mais il y a deux mineurs: Marthe, la future mère de Fontenelle, âgée de dix ans, et Thomas, le futur auteur dramatique, âgé de quatorze ans, qui est élève au Collège des Jésuites. Tous deux, de par la Coutume,sont sous la tutelle de M™® Corneille, mais Pierre devient en fait, dès ce jour, le guide et l'éducateur de son cadet; et c'est, de plus, sur lui seul que repose maintenant l'administration du patrimoine, administration assez difficile, vu que, si les biens-fonds qui le composent principalement, ne sont pas considérables, ils sont fort divisés, sinon à Rouen, où il n'y

PIERRE CORiNEILLE 193

a que les maisons de la rue de la Pie, du moins à Cléon, à Orival, à Petit-Couronne, au Val-de-la- Haye, pour les vergers, les prés, les terres labourables et les prairies. Le rapport en est médiocre ; et encore faut-il, pour chacune des parcelles, acquitter, soit aux religieux de Saint-Ouen, soit aux seigneurs des divers villages, les redevances féodales dont la curieuse énumération se retrouve dans les aveux, c'està-dire dans les actes de vassalité, que dut renouveler Pierre Corneille à la mort de son père, et qui tous ont été conservés. En les feuilletant on croit voir le grand homme noter qu'outre tant de sols et de deniers qu'il doit verser à telle date, il lui faut faire tenir, par exemple, au seigneur de Couronne, à la Saint-Michel, deux boisseaux d'avoine et cinq chapons, au seigneur et commandeur de Sainte-Vaubourg deux poules au terme de Noël et sept œufs au terme de Pâques. Et sous toutes ces archaïques minuties, la signature, avec parafe, de celui qui avait signé le Cid et qui va commencer d'écrire un second chef-d'œuvre, Horace.

Pierre Corneille, après son deuil filial, et parmi ses nouveaux devoirs, ayant chassé le découragement qui l'accablait encure au début de 1639, s'est remis à l'ouvrage. Les trois années pendant lesquelles il n'a 1 ien donné au public n'ont d'ailleurs pas été perdues pour la poésie : c'est au cours de ces trois années que, ayant beaucoup médité sur son art, mettant à profit certaines critiques judicieuses mêlées à tant d'autrc^^ qui ne l'étaient point, il a senti s'élaborer en lui uniforme nouvelle de la tragédie, moins libre sans doute que celle qu'il a donnée au Cid, plus soumise à ces règles dont il n'est pas encore bien assuré qu'elles se trouvent dans Aristote. mai? forme qui pourrait ron-

venir à tel sujet auquel s'appliqueraient, sans artifice ni gêne, ces fameuses règles dont on lui avait tant reproché l'inobservance.

^x Le sujet d'Horace était précisément celui-là. Aucun sacrifice à faire pour y observer les trois unités de temps, de lieu et d'action, dont d'ailleurs, soit dit en passant, tous les cuistres du royaume avaient parlé, après ceux de Hollande et d'Italie, sans que jamais poète eût encore trouvé chez nous le moyen de les appliquer complètement et sans que l'on y sentît la contrainte. Pour comprendre tout l'avantage qu'il y aurait ici à s'y soumettre, il suffisait à Corneille de se

s rappeler l'étrange parti que Lope de Vega, mettant à son habitude « les règles sous une triple serrure » avant d'écrire, avait tiré de la même histoire en son Honoré frère [el Honrado Hermano) qui est bien la plus folle des comédies de cape et d'épée, avec ses jeunes filles qu'on veut faire religieuses malgré elles, ses femmes déguisées en cavaliers, ses batailles, ses ambassades ; avec, dans la dernière journée seulement, le combat, mis en scène, des trois Romains contre les trois Albains, simple carnage sans la péripétie essentielle ; enfin, comme dénouement, Horace épousant la fille d'un sénateur qu'il a, par une ruse comique, enlevée sous les yeux mêmes de son bonhomme de père ! Au reste, Corneille avait-il lu cette comedia ? Cinq ou six vers, qui rappellent le texte espagnol, ont pu incliner à le croire ; j'en doute pourtant, vu qu'il n'aurait pas, ce me semble, manqué d'y prendre ce trait cornélien qui eût si facilement pris place dans son beau récit du 4® acte : le dernier des Horaces, resté vivant devant les trois Curiaces debout encore, devine l'angoisse des Romains qui croient déjà leur cause perdue ; alors, se tournant vers eux : « N'ayez pas peur, Romains ! Ne craignez rien pour la patrie. Je suis seul, il est vrai, mais je porte en mon cœur le courage de trois hommes, car les âmes de mes deux vaillants frères ont passé dany mon sein, j

Il n'y a guère dans Lope que ce trait qui soit vraiment beau et vraiment romain ; et il y en a, dans Corneille, de non moins romains, et de plus beaux encore, à toutes les pages. Ce que le poète français a mis, lui, sous triple serrure, c'est la pièce espagnole, pour ne garder devant les yeux qu'une simple et noble page de Tite-Live, celle où l'historien latin raconte comment finit la sanglante rivalité d'Albe et de Rome, après une guerre presque civile, puisque Albains et Romains sont du même sang et que Romulus et Rémus, les fondateurs de Rome, sont nés à Albe. Au moment où les deux armées vont en venir une fois de plus aux mains, le chef albain s'avance et propose que le différend soit à jamais tranché par le combat de trois champions d'une cité contre trois champions de l'autre. Dans chaque armée, il y a trois frères qu'on sait « égaux par l'âge et par la force » : les trois Curiaces pour Albe, et pour Rome les trois Horaces. Un seul Horace survit, après avoir, on sait comment, tué les trois Curiaces. « Là-dessus les deux armées se retirent dans leurs foyers. Horacie marchait le premier, portant devant lui la triple dépouille. Sa soeur, jeune vierge qui avait été fiancée à l'un des Curiaces, alla au-devant de lui jusqu'à la porte Capène ; et ayant reconnu sur ses épaules le manteau de guerre de son fiancé, cju'elle avait fait elle-même, elle dé- ^ noue ses cheveux et, en pleurant, elle appelle par son nom ce fiancé mort. L'âme violente du jeune homme se soulève à cette lamentation de sa sœur au milieu d'une si belle victoire et d'une si grande allégresse publique. Ayant alors pris son glai\e, et parmi des , reproches, il transperce la jeune fille : « Va, lui dit-il,'" avec ton amour hors de saison, vers ton fiancé, toi qui oublie tes frères morts, ton frère vivant et la patrie. »

J'ai cité ce court passage afin qu'on voie le peu que Tite-Live a fourni à Corneille pour le grand rôle de Camille. Il lui a donné, de plus, des éléments du ' discours de l'Albain, rapporté dans la pièce par Cù-

riace ; ceux du combat qu'on y raconte ; enfin ceux de la plaidoirie du vieil Horace pour son fils, qui est, dans l'histoire, condamné par les duumvirs, puis, en appel, acquitté par le peuple, tandis que, dans la pièce, il est absous par le roi Tulle venu chez les Horaces pour honorer la maison du vainqueur et... respecter jusqu'au bout l'unité de lieu, sans invrai- \ semblance extrême. Et c'est tout. De ces quelques faits successifs, Corneille fera une action progressive ; de ces quelques noms ou indications, des caractères : de ces quelques paroles, un prodigieux dialogue ; de cette page de chronique, une tragédie.

. Et quelle tragédie ! Aucune — pour employer une

^ expression de Racine — n'est « moins chargée de matière » et cependant plus pleine de substance morale. " En aucune, avant Polyeucte, de plus hautes questions ne sont agitées ; et en aucune il n'y a plus de pathétique, d'un pathétique fondé non sur les vaines curiosités de l'imagination, mais -sur les graves perplexités du cœur et sur les inquiétudes pensives de la cons- \ cience. « La tragédie française est une crise », dira Napoléon à Goethe. Horace est la première qui réponde pleinement à cette juste définition ; et la crise, ici, sera d'autant plus émouvante qu'elle sera plus resserrée : une maison, une famille, un jour y suffiront, au delà desquels s'ouvrent pour l'esprit ces \ perspectives : la patrie, l'humanité, les siècles. '^ Le premier acte n'est qu'un prologue, avant la crise . et le dernier n'est qu'un épilogue, car la crise qui a commencé au second se termine au quatrième, et il ne reste plus alors qu'à nous rassurer sur les conséquences qu'elle aurait pu laisser derrière elle. Mais le prologue est déjà beau, qui nous montre combien sont forts les liens unissant, dans la maison du vieil Horace, la famille romaine et la famille albaine entre lesquelles surgira tout à l'heure le terrible événement qui les divisera. Nous y voyons rapprochés, en effet, Camille, sœur dn jeune Horace et fiancée de Curiace, Sabine,

sœur de Curiace et femme d'Horace, Curiace enfin, venu d'Albe pour annoncer cette bonne nouvelle : demain, après tant de sang répandu, un dernier combat, où ne seront plus exposées que six existences, tranchera le diflérend des deux peuples et ramènera entre eux la paix pour toujours. Et sur l'angoisse des coeurs tombe ainsi, en fin d'acte, une sérénité trompeuse qui n'en rendra que plus saisissant le premier coup de tonnerre de la tempête inattendue.

Il éclate et nous entrons dans le crescendo presque continu de l'émotion et du sublime. Rome seule encore a choisi ses trois champions, et ce sont les Horaces, dont Corneille, par une simplification hardie, ne nous montrera jamais qu'un, comme il ne nous montrera jamais qu'un Curiace, celui que voici, (|uand le rideau se relève, parlant à Horace :

Ainsi Rome n'a point séparé son estime :

Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime ;

Cette superbe ville en vos frères et vous

Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous.,.

Ce choix pouvait combler trois familles de gloire,

Consacrer hautement leurs noms à la mémoire ;

Oui, l'honneur que reçoit la vôtre de ce choix

En pouvait à bon titre immortaliser trois ;

Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme

M'ont fait placer ma sœur et choisir une femme.

Ce que je vais vous être et ce que je vous suis

Me font y prendre part autant que je le puis...

Mais comment ne songerait-il pas qu'avec de tels combattants Rome sera victorieuse, Albe vaincue et sujette ? Horace lui répond, avec modestie encore, mais une modestie où l'on sent déjà monter l'orgueil, que Rome aurait pu choisir mieux ; toutefois...

J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance Et du sort envieux quels que soient les projets, Je ne me compte point pour un de vos sujets. Rome a trop cru de moi. mais mon âme ravie Remplira son attente, ou quittera la vie,

Page 1