‹ Pierre CorneilleChapitre 3 sur 55 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Oh ! les premières, les lointaines, les enivrantes révélations de Corneille, à l'âge où l'esprit commence à se dilater par le rêve, où l'oreille commence à s'ouvrir aux enchantements du rythme, où le cœur, qui n'avait rien pressenti encore au delà de son puéril domaine, commence à deviner le vaste monde des âmes et à battre, dans un délice de découverte et de joie, pour mille sentiments inconnus ! Avoir pénétré d'abord sous la conduite de Corneille en la cité merveilleuse des passions et des pensées, c'est, y être entré par la porte d'honneur, avec toute la noblesse humaine. Et comment, de la mémoire, s'en pourraient effacer jamais la reconnaissance et le souvenir ?

Je me souviens d'un peliL garçon de huit uns nue, un soir d'octobre, sa mère conduisit, pour être interne, au lycée qui devait prendre un jour le nom de Corneille, mais qui s'appelait alors le Lycée Impérial de Rouen. Il avait le cœur bien gros et les yeux bicji huiiiides, en songeant à la séparation de tout à l'heure, à cette « première solitude » que Sully Prudhomme a si tendrement é\oqupp. « Allons, ne sois

pas triste, mon petit bonhomme, » — dit proviseur au néoph^'te, en lui tapotant les « sois fier plutôt ! Ne sais-tu pas que cet était autrefois le collège où Corneille fit s» le grand Corneille ? Oui, dans les classes oi vaille, tu travailleras ; dans les cours où il : joueras ; et tu prieras, le dimanche, dans ' chapelle où il a prié. » Et M. le provise.:, avec quelque solennité peut-être, mais avec plus de bonté encore, de dire à l'enfant beaucoup d'autres choses qu'il n'a pas retenues, s'il allait du moins retenir celles-là. Et quoique le « nouveau » n'eût qu'une idée très vague de ce que pouvait être l'illustre « ancien )> dont lui parlait M. le I*roviseur, encore qu'il brûlât de l'apprendre, il se mit déjà mentalement sous la protection de ce grand Corneille et se sentit un peu consolé.

Et voici devant ses yeux, conservé après tant d'années, le petit livre qui hii révéla un jour le poète, son Feu gère, comme il l'appelait, c est-à-dire les Morceaux choisis des classiques français, annotés par Léon Feugère, et si justement honorés d'une lettre écrite à l'auteur par S. E. M. Fortoul, ministre de l'Instruction publique et des Cultes, car il y avait là. on ne peut mieux choisies, soixante pages de Corneille. Humble et cher bouquin scolaire, que la librairie Jules Delalain marquait de ses deux cigognes, bouquin si l'empli de magiques vertus que l'écolier, la journée finie, l'emportait encore au dortoir pour le relire à la lueur clignotante et fuligineuse de la lanterne ; puis, le drap relevé au-dessus de sa tête, il s'en redisait les vers appris par cœur, peuplant d'images et de sonorités héroïques son étroit réduit d'ombre et de silence...

Quelle fortune ce sera lorsque, au passage dans les classes supérieures, on lui mettra entre les mains le Théâtre classique, où il trouvera non plus de simples fragments, mais quatre chefs-d'œuvre entiers de Cor-

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