AVANT-PROPOS
neille ! Hélyt> ! c'est alors la sinistre ifcuLre<^^(j-^j^ tobre 1870 ; les Allemands menacent la NormaV^jg Manteuffel approche, le lycée se dépeuple, et, bicm notre lycéen sera devenu un petit réfugié de Franc»» en Belgique. C'est à l'Athénée royal de Gand qu'ii^ entendra commenter Corneille ; et, le soir, sous l'abat-jour de la lampe unicjue, entre ses petites sœurs que gagne le somimeil et sa mère qui cherche anxieusement des nouvelles de France dans la dernière édition de V Indépendance belge ou de l'Étoile belge, il s'exalte, pour refouler sa mélancolie, en relisant le Cid et Horace, tandis que dans la rue, se tenant par le bras et chantant, passent des bandes d'ouvriers qui, parmi des chansons flamandes, font alterner, non sans quelque lenteur, mais d'une voix si juste et si chaude, leur Brahançonne et notre Marseillaise.
La paix est signée - quelle paix ! — les lycéens rentrent tous au lycée ; mais pendant six longs mois les envahisseurs souilleront encore la ville de Corneille, jusqu'à ce qu'aient été versés quelques milliards de la rançon. Le jeudi, à la promenade, il nous faudra frôler, sur les trottoirs, leurs odieux uniformes ; nous les rencontrerons faisant sonner leurs lourdes bottes et traîner leur sabre insolent, juscpie devant l'effigie de Jeanne d'Arc, jusque devant l'image équestre de Napoléon, jusque sur les dalles du Pont -de-Pierre où se dresse, pensif, le Corneille de David d'Angers,
Enfin, ils partent ! Et c'est alors, en « seconde », dans la classe de M. François Bouquet — celui que, avec moins d'irrévérence que d'amitié, nous appelons familièrement « le père Bouq » — l'instauration du culte quasi religieux de Corneille. Certes, nous ne nous doutons pas, ignorants comme nous sommes et modeste comme il est, que notre vieux professeur est un très éminent Corneilliste, qu'il a déjà publié, sur le poète, ries travaux d'imprirtrture et qu'il pré-
pare depuis longtemps un gros ouvrage sur les Points ob^turs de la vie de Corneille, qui, complétant et révisant les recherches des Taschereau et des Marty- Laveaux, demeurera le plus solide fondement de toute biographie cornélienne ; mais nous comprenons, dès l'abord, que Corneille est son dieu et qu'il va devenir le nôtre. De ses pièces principales, il nous fait, par écrit, étudier, analyser, raisonner l'enchaînement des scènes, le progrès de l'action, l'évolution des caractères. Ce n'est pas tout : pour que nous sentions, plus directement et plus sûrement que par n'importe quel commentaire, la splendeur du verbe et la puissance du dialogue, il distribue les rôles aux mieux disants et leur fait lire ainsi la tragédie à voix haute en se renvoyant les répliques, et c'est pour tous, en même temps qu'une leçon, une fête impatiemment attendue. A la dernière classe de l'année : « Mes amis, — nous dira-t-il, — quand vous ne m'aurez plus, vous continuerez, n'est-ce pas ? de pratiquer et d'aimer Corneille. Il n'y a pas de nourriture plus saine et plus forte ; promettez-moi de vous en souvenir, et alors, vous qui êtes jeunes, vous ne voudrez pas rester longtemps des vaincus. »
Nous restâmes longtemps des vaincus ; ainsi le voulurent les destins ; mais il me semble que, par-dessus les quelques générations résignées, presque consentantes, nées débiles au lendemain de la défaite, c'est la génération frémissante de ceux dont les quinze ans lisaient Corneille après le soufflet et l'insulte, qui a passé enfin l'épée de Don Diègue aux innombrables et sublimes Rodrigues des générations dernières, en ([ui elle croit reconnaître — mais délivrée, mais surpassée, mais transfigurée — sa jeunesse. Ce qui est sûr, c'est qu'elle a semé de son mieux le ferment cornélien autour d'elle, et que si quelquefois, aux temps de frigidité ou de tiédeur, il a sommeillé dans les ' veines françaises, il n'a jamais cessé du moins d'être au sang de France, prêt à se réveiller, les heures brû-