HORACE
Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être, Et si vous m'égalez faites-le mieux paraître. La solide vertu dont je fais vanité N'adhiet point de faiblesse avec sa fermeté, Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière Que dès le premier pas regarder en arrière. Notre malheur est grand, il est au plus haut point, Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point : Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément cette gloire avec joie... Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.
CURIÂCE
Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue...
Et voilà tout à fait dressés maintenant devant nous, en face l'un de l'autre, deux personnages qui, sans cesser d'être des êtres vivants et vrais, sont
devenus les symboles de deux aspects du patriotisme, plus que jamais en présence à l'heure où nous sommes : celui qui, imprudent parce qu'il risque d'être faible, garde encore pendant la guerre un esprit de paix, met' encore la charité du genre humain presque en balance avec l'amour de la Patrie, et celui qui sans rien renier, mais pour mettre plus sûrement au service de la Patrie toutes ses volontés et toutes ses forces, repousse, écarte, ajourne et oublie tout ce qui n'est pas Elle. Corneille, dans sa grande âme, a bien tenu à nous montrer, des deux conceptions, l'égale noblesse, mais il n'a pas entendu les égaler en efficace, et, nous ayant conduits à l'instant du drame où l'on était en demeure de choisir, il a choisi pour nous : il a voulu nous faire aimer, estimer et plaindre Curiace, mais admirer, seul, celui qui, seul des deux, est apte et prédestiné à la victoire : Horace.
Pourtant il ne nous le peint pas, ainsi que tel critique l'a défini autrefois, comme « un fier à bras, un butor, une brute » : jusqu'à la minute où il sera dans le champ clos, Horace restera un homme et non sans tendresse en sa fermeté. Voici — dit-il à Curiace, avec à peine un peu d'ironie dans le premier vers :
Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.
Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme
A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme,
A vous aimer encor, si je meurs par vos mains.
Et prendre en son malheur des sentiments romains.
Puis, la succession des scènes dont chacune surpasse la précédente : celle où l'on verra l'amour de Camille, déjà coupable d'oublier la Patrie, essayer d'ébranler la résolution de Curiace ; celle où, Sabine et Horace les ayant rejoints, Sabine saura émouvoir non seulement son frère, ce qui est trop facile, mais son époux lui-même au point qu'après un long silence, Horace, l'inflexible Horace, laissera échapper
ces trois mots si tendres : « 0 ma femme ! » Mais, se reprenant aussitôt : « Que t'ai- je fait, Sabine ?... »
Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu Avec toute ta force attaquer ma vertu ? Du moins contente-toi de l'avoir étonnée... Aime assez ton mari pour n'en triompher point...