PAULINE
Hélas ! c'était lui-même et jamais notre Rome
N'a produit plus grand cœur ni vu plus honnête homme.
Puisque tu le connais, je ne t'en dirai rien.
Je l'aimai, Stratonice : il le méritait bien ;
Mais que sert le mérite où manque la fortune ?
L'un était grand en lui, l'autre faible et commune ;
Trop invincible obstacle, et dont trop rarement
Triomphe auprès d'un père un vertueux amant !...
Il possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée ;
Je ne lui cachais point combien j'étais blessée :
Nous soupirions ensemble et pleurions nos malheurs ;
Mais, au lieu d'espérance, il n'avait que des pleurs ;
Et malgré des soupirs si doux, si favorables,
Mon père et mon devoir étaient inexorables...
Le reste, tu le sais : mon abord en ces lieux
Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux ;
Et comme il est ici le chef de la noblesse.
Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse.
Et par son alliance il se crut assuré
D'être plus redoutable et plus considéré :
Il approuva sa flamme et conclut l'hyménée.
Et moi, comme à son lit je me vis destinée,
Je donnai par devoir à son affection
Tout ce que l'autre avait par inclination.
Qui parle ici ? N'est-ce pas Catherine Hue ? Et de qui parle-t-elle ? N'est-ce pas de Corneille ? — Oui, et c'est toute leur histoire, jusqu'au jour où se présenta le plus riche et mieux établi Thomas du Pont, avant la protection de Richelieu, avant le triomphe du Cid. Mais attendez la suite, si vous doutez encore. Vous ^•ous rappelez le songe de Pauline, où elle a cru voir Sévère lui apparaître, vivant, victorieux, glorieux, protégé par César, et lui disant de pleurer l'époux qu'elle lui avait préféré... Là-dessus, l'entrée de Félix, et cette nouvelle qu'il apporte : Sévère n'est point mort ; bien plus,
Il est le favori de l'empereur Décie...
Il vient ici lui-même. ■ — ■ Il vient ! — Tu vas le voir...
0 ciel ! en quel état ma fortune est réduite !
Car s'il vient sous prétexte d'offrir un sacrifice aux dieux pour de nouv-elles victoires, il doit venir pour épouser Pauline. Et en quelle disgrâce ne tomberat-il pas, lui Félix, quand Sévère saura qu'il a marié sa fille à Polyeucte après la lui avoir refusée ?
Il nous perdra, ma fille ! ■ — ■ Il est trop généreux. — • Il nous perdra, ma fille. Ah ! regret qui me tue De n'avoir pas aimé la vertu toute nue !... Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnait sur lui...
— Mon père, je suis femme et je sais ma faiblesse... Je ne le verrai point. — Il faut le voir, ma fille, ■ Ou tu trahis ton père et toute ta famille.
Quel mélange, que les romantiques ont cru inventer, de la comédie et du drame !... Et Pauline finit par consentir à revoir Sévère. Et Sévère a appris de Fabian qu'elle était mariée, lui qui « n'avait aimé son bonheur que^pour la mériter ».
Fabian, je la vois. — Seigneur, souvenez- vous...
— Hélas ! elle aime un autre, un autre est son époux.
Et les voici en présence, pour la plus admirable qui soit des scènes d'amour héroïque et déchiré: