SÉVÈRE
Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu
Soulagerait les maux de ce cœur abattu !
Un soupir, une iarme à regret épandue
M'aurait déjà guéri de vous avoir perdue ;
Ma raison pourrait tout sur l'amour afîaibU
Et de l'indifférence irait jusqu'à l'oubli ;
Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre,
Je me tiendrais heureux entre les bras d'une autre.
0 trop aimable objet qui m'avez trop charmé,
Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé ?
Et vous savez la réponse de Pauline : « Je vous l'ai trop fait voir... »
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte...
charme d'autant plus fort qu'elle retrouve mainte-U nant cet amant si cher, environné de gloire — comme \^ Corneille après le triomphe du Cià et tel « qu'il n'a point déçu le généreux espoir qu'elle en avait conçu » — car toute la scène, mot par mot, se transpose, sans effort et comme d'elle-même, en une entrevue entre le poète et Catherine Hue retrouvée après son mariage.
Depuis longtemps, en me rappelant cette scène, je me disais qu'ils s'étaient certainement retrouvés en effet, tant on sent ici la vérité, la réalité, la vie ; mais \y je me demandais où. Je ne me le demande plus, depuis que j'ai lu tout à l'heure que le prieur du Montaux-Malades était Dom Jérôme de Bauquemare, et que, sans nul doute, Catherine allait au Prieuré visiter son oncle, et que Pierre y allait visiter son frère. Et je les vois; et j'entends, sous les arceaux du cloître ou entre les buis des allées, à un moment qu'on les a laissés seuls, toutes ces paroles,et la dernière évocation des souvenirs, et la suprême excuse, et les adieux :
Puisse le juste ciel, content de ma ruine Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline !
— Puisse trouver Sévère, apfès tant de malheur, Une félicité digne de sa valeur !
— - Il la trouvait eji vous. — Je dépendais d'un père.
— 0 devoir qui me perd et qui me désespère ! Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant !
— Adieu, trop malheureux et trop parfait amant !
Et ce sont aussi, notez-le bien, pour de longues années, les adieux de Corneille à la tendresse dans ses tragédies, où l'on ne trouvera plus, jusqu'à ce qu'il ait ressenti un nouvel émoi au cœur, que des amours de tête. Mais le soupir souhaité, il l'a obtenu ; il est sûr d'avoir été pleuré; et il va pouvoir, désormais, « se tenir heureux entre les bras d'une autre «.
Ici, dans Polyeucte, s'arrête l'intervention des sentiments intimes du poète. Après, le drame humain se rallie et s'amalgame défmitivement au drame sacré. Si je me suis étendu sur un rapprochement qui n'avait pas été fait encore, sachant que je ne pourrais pas analyser le reste de la tragédie, c'est que toute l'action, toute la progression, toute la majesté religieuse vous en sont si familières que c'est à peine si le rappel en est nécessaire, surtout quand on arrive à ce quatrième acte qui dépasse tout en splendeur : Polyeucte, après le brisement des idoles et la mort de Néarque, amené, prisonnier pour l'épreuve suprême de sa constance et de sa foi, dans le Palais de Félix ; et les stances imniortelles :
Source délicieuse en misères féconde Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ? Honteux attachement de la chair et du monde, Que ne me quittez- vous quand je vous ai quittés ?...
Et l'entrée de Pauline, et ses supplications au nom d'un amour conjugal qu'elle commence à ressentir proche de sa plénitude, et qui s'accroît encore quand, au généreux mais rien qu'humain Sévère, elle com-
pare le déjà surhumain Polyeucte illuminé par la grâce et qui prie pour que sa femme, avec lui, puisse monter au sein de Dieu :
— Quittez cette chimère, et m'aimez. — Je vous aime Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.
— Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas.
— Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.
• — C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire ?
— C'est peu d'aller au ciel, je veux vous y conduire.
— Imaginations ! — Célestes vérités !...
— Etrange aveuglément ! — Eternelles clartés !
Et l'entrée de Sévère, et le suprême sacrifice :
Possesseur d'un trésor dont je n'étais pas digne. Souffrez avant ma mort que je vous le résigne... Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous ; Ne la refusez pas de la main d'un époux : S'il vous a désunis, sa mort va vous rejoindre. Qu'iin feu jadis si beau n'en devienne pas moindre : Rendez-lui votre cœur et recevez sa foi ; Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi : C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte désire. Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire. Allons, gardes, c'est fait.
Et Pauline, restée seule avec Sévère :
Sévère, connaissez mon âme toute entière : Mon Polyeucte touche à son heure dernière...
« Mon Polyeucte ! » Car maintenant elle est toute à lui et ne parlera plus à Sévère que pour qu'il donne l'ordre de sauver Polyeucte. Dans le bouleversement de toutes ces consciences, des tentations passent encore : si Polyeucte mourait, Pauline redeviendrait libre, songe, une seconde seulement, le noble Sévère. S'il meurt, pense, avec quelque honte déjà, le malheureux Félix, ma fille épousera le favori de l'empereur. Mais au lieu de s'arrêter à cette pensée, il cherche à son tour, en présence de Pauline, à arracher Po-
lyeucte à sa croyance, en vain : c'est Polyeucte qui, par sa profession de foi inspirée, jette en eux lés germes de la grâce, que, pourtant, ils ne ressentent point encore. Félix menace, au nom de ses dieux :
Adore-les, ou meurs ! — Je suis chrétien. — Impie ! Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie. — Je suis chrétien. — Tu l'es ? 0 cœur trop obstiné ! Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.
Alors Pauline, éperdue :
Où le conduisez-vous ?