POMPÉE ». — « LE MENTEUR «. — «LA SUITE DU MENTEUR
Dans l'Épître dédicatoire du Menteur, on lira : « Je vous présente une pièce de théâtre d'un style si éloigné de ma dernière (de Pompée) qu'on aura de la peine à croire qu'elles soient parties toutes deux de la même main, dans le même hiver. J'ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvaient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna et leur montrer que j'en saurais bien retrouver la pompe quand le sujet le pourrait souffrir ; j'ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d'autres qui, suivant l'humeur des Français, aiment le changement, et qui, après tant de poèmes graves dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m'ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu'à les divertir. »
L'hiver dont parle Corneille, c'est celui de 1641- 1642, le premier après son mariage, celui où, dans la sécurité du bonheur, son activité intellectuelle s'épanouit en sa plénitude. Ces lignes ingénues, pleines de modestie, car on voit qu'il y met les poèmes tragiques de ses confrères sur le même rang que les siens, mais pleines aussi d*une satisfaction toute naturelle, res-
pirent l'entière et joyeuse conscience qu'il a de pouvoir à son gré tout entreprendre, sûr de son métier dramatique aussi bien que de sa forme, à quelque genre qu'il les applique, à quelque sujet qu'il les emploie. Mais quels sont ces gens qui n'ont pas trouvé assez de puissance dans les vers de Polyeucte, choqués, évidemment, de cette souplesse et de cette familiarité qui s'y unissaient avec une si merveilleuse harmonie à la grandeur et à la force ? Je ne sais ; mais je sais qu'eux et leurs pareils, pendant deux siècles, pousseront la tragédie à se guinder ; et que le plus illustre et le plus fatal s'appellera Voltaire, lequel dans son Commentaire sur Polyeucte, guettant au passage tout vers qui ne lui paraîtra pas suffisamment pompeux, le qualifiera de « bas, négligé, rampant, trivial, comique, impropre, bourgeois, vicieux, indécent, barbare... » — et j'en passe! Tant et si bien que, de la tragédie de son temps à celle de la Révolution et de l'Empire, de Crébillon à M. de Jouy, du pompeux au « pompier », il n'y aura plus même un pas à faire. Dieu merci ! nous n'avons pas à craindre que Corneille en arrive jamais à rien qui approche de ce ton ; mais on peut regretter pourtant qu'on l'ait poussé dès lors d'un côté où il ne penchera que trop quelquefois : vers cette tragédie pleine d'ostentation oratoire dont Pompée va être le très beau, mais très dangereux modèle, et dont il dira fièrement en son Examen : « Pour le style, il est plus élevé en ce poème qu'en aucun des miens, et ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux que j'aye faits. »
Il ajoutera que toute la gloire ne lui en revient pas, qu'il en revient une bonne part à Lucain, où il a pris tout ce qu'il y a trouvé de propre à son sujet ; enfin, dit-il : « J'ai tâché pour le reste à entrer si bien dans sa manière de former ses pensées et de s'expliquer, que ce qu'il a fallu y joindre du mien sentit son génie.» Pour cent cinquante ou deux cents alexandrins plus ou moins imités, dans les narrations et discours d'une
pièce de théâtre, des pittoresques et grandiloquents hexamètres d'un poème épique, Corneille s'efface vraiment un peu trop : c'est qu'il a voué à cet autre Espagnol — Lucain est, comme Sénèque, un Hispano-Romain de Cordoué — une admiration extraordinaire, que, d'ailleurs, partagera longtemps son siècle, plus particulièrement, semble-t-il, en Normandie. Maint Normand, tel Malherbe, la professera en effet avant Corneille ; et dix ans après Pompée, la traduction de la Pharsale par Brébeuf, troisième poète normand, aura des éditions innombrables et, quand elle aura un peu passé de mode à Paris, elle restera, comme le rappelle un vers de Boileau, « la Pharsale aux provinces si chère ». Ne nous scandalisons donc pas trop d'apprendre que Corneille ait eu le tort de préférer Lucain à Virgile, ainsi qu'il le confessa un jour « non sans quelque peine et quelque honte », à un quatrième Normand, Daniel Huet, l'évêque d'Avranches. Pour s'expliquer, sans l'approuver, cette prédilection singulière, il suffit de songer que Lucain, selon le mot de Quintilien, « doit être compté parmi les orateurs plutôt que parmi les poètes », et que Corneille, en sa qualité de très éloquent poète dramatique, était tout naturellement attiré par ce poète-orateur, comme lui doué, par surcroît, du don de frapper ces vers-formules qui semblent plus faits encore pour la tragédie que pour l'épopée, et dont le plus célèbre est celui que, dans les Plaideurs, maître l'Intimé manquera d'autant moins de citer au milieu de sa plaidoirie que c'est devant un « Caton de Basse-Normandie » qu'il plaide :
Victrix causa diis plaçait, sed victa Catoni.
Malheureusement, il y a aussi, dans Lucain, beaucoup de mauvais goût et de boursouflure, dont seront contaminés çà et là, les vers de Corneille ; mais somme toute, Corneille a plus gagné que perdu à ce commerce. Ne regrettons donc pas que, au lieu de
s'en tenir aux récits des historiens, tant latins que grecs — Velleius Paterculus, Florus, Appien, Plutarque — où se trouvaient racontées les guerres civiles entre Pompée et César, il se soit surtout inspiré de Lucain pour mettre à la scène ce qui arriva lorsque Pompée, vaincu dans les plaines de Thessalie, à Pharsale, résolut d'aller demander asile à son obligé Ptolémée, roi d'Egypte, par lui rétabli naguère sur le trône, qu'il partageait avec sa sœur Cléopâtre.
Le sujet de la Mort de Pompée, — c'est le titre primitif de la tragédie ,■ — peut se résumer en quelques lignes. Un vaisseau approche d'Alexandrie, portant, avec Pompée fugitif, Cornélie sa femme et quelques amis restés fidèles. Ptolémée l'apprend et assemble, pour délibérer sur la conduite à tenir, — car accueillir Pompée, c'est se déclarer contre César, — un conseil formé de Photin, son premier ministre, d'Achillas, le chef de ses armées, et de Septime,un transfuge romain àsa solde. Malgré Cléopâtre, l'assassinatdu vaincu est décidé. Bientôt nous apprenons qu'il a été accompli, au moment où Pompée passait de son vaisseau dans la barque envoyée à sa rencontre, par les misérables qui l'avaient conseillé et qui comptent bien, comme leur maître, s'en prévaloir auprès de César, dont la venue est proche et entre les mains duquel ils remettront, avec la tête de son rival, Cornélie sa veuve. Mais César a l'âme plus haute que ne le croyaient Ptolémée et ses complices : il accueille avec horreur et indignation les assassins, avec admiration et pitié Cornélie, en même temps qu'il songe à mettre au plus haut rang la belle Cléopâtre, qui n'a pas trempé dans le crime et qu'il aime depuis le temps où elle est venue à Rome avec son frère pour réclamer le trône dont leur père avait été chassé. Ptolémée se sent perdu, d'autant qu'il sait que ce père a jadis remis à César un testament suivant lequel Cléopâtre aurait dû régner seule sur l'Egypte : après Pompée, que César donc, pendant qu'il en est temps encoie, soit assas-
siné à son tour. Mais la généreuse Cornélie, sachant le complot, ne veut pas être vengée de la sorte : elle avertit César et sauve la vie de l'ennemi généreux qui lui avait déjà rendu la liberté et qui va faire périr les meurtriers de son époux. Puis, quitte ainsi envers lui de grandeur d'âme, comme lui envers elle, elle lui annonce, en de sublimes adieux, qu'elle va maintenant susciter, dans tout l'univers, de loyaux, mais implacables vengeurs à Pompée.
Si le thème est superbe, il est sévère aussi ; et Corneille le savait bien, qui nous dira : « J'ai voulu faire un essai de ce que pouvait la majesté du raisonnement et la force des vers, dénués de l'agrément du sujet. » La seule faute du poète est de ne s'en être pas tenu avec une absolue rigueur à ce programme dont l'héroïque austérité eût fait d'autant mieux éclater son génie, s'il n'avait pas cru la devoir tempérer par un agrément encore plus fâcheux qu'inutile : je veux parler de ce galant amour que César, devenu soudain un chevalier errant selon la leçon des Amadis, professe pour Cléopâtre, entre des scènes superbes où il nous apparaît, au contraire, dans toute sa vérité, dans toute sa fierté romaine. Ainsi, hélas ! nous l'avait présenté Cléopâtre. avant qu'il arrivât :
Chaque jour ses courriers M'apportent en tribut ses vœux et ses lauriers ; Partout en Itahe, aux Gaules, en Espagne, La fortune le suit et rameur l'accompagne ; Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux ; Et de la même main dont il quitta l'épée Fumante encor du sang des amis de Pompée, Il trace des soupirs, et d'un style plaintif Dans son champ de victoire il se dit mon captif.
\ Les « soupirs » et le « style plaintif » de César ! Ces choses-là nous remplissent de stupéfaction, tandis qu'elles ravissaient, il faut bien le dire, les contemporains de Corneille, qui retombera souvent en de pa-
rcilles fautes, à présent que dans ses tragédies l'amour ne sera plus, ainsi qu'il l'était au temps du Cid et de Polyeucte, au cœur de l'action, mais en marge, comme un simple ornement, ou comme une cause seconde des péripéties et de la catastrophe. Au surplus, ces intermittentes fadeurs du rôle de César, si elles gâtent deux ou trois scènes et, par malheur, le dénouement, sont comme noyées dans le grandiose de tout le reste. On pourrait — mais combien il y faudrait de pages ! — étudier Pompée comine le plus magnifique tableau de politique et d'histoire qui soit sorti de la main de Corneille ; car si Nicomède l'égalera en profondeur et le dépassera en perfection, il n'aura pas cet avantage de nous faire vivre à une heure aussi capitale de la politique romaine et de l'histoire du monde : l'heure où la République s'écroule, où l'Empire s'édifie, où l'ordre nouveau va s'établir aux dépens de la liberté séculaire, où, après l'asservissement des provinces, que gouvernent, par la protection de Rome, des rois méprisés, Rome elle-même va être asservie. Entre les deux factions rivales, défendant des principes rivaux qu'il sait également nécessaires. Corneille gardera l'impartialité la plus haute. Si nous le sentons d'abord avec l'ombre de Pompée et avec Cornélie, la veuve en qui s'incarnent maintenant la mémoire et la doctrine du vaincu de Pharsale, nous ne le verrons pas, ensuite, comme Lucain, ravaler la grandeur de César. Plus nous lisons Corneille, plus nous nous apercevons que la perpétuelle tendance de son génie, répondant à l'essentiel besoin de son cœur, c'est de chercher partout de grandes âmes ; c'est, quand il les a découvertes, mais parfois inégales à elles-mêmes, de les égaliser pour les magnifier davantage, ou plutôt de nous les montrer se magnifiant elles-mêmes en s'efîorçant d'effacer leurs tares, de régler leurs forces et de surmonter leurs faiblesses : ainsi, dans le récit d'un témoin du meurtre, nous montrera-t-il César au moment où on lui présente la tête de Pompée :
César à cet aspect, comme frappé du foudre,
Et comme ne sachant que croire ou que résoudre.
Immobile et les yeux sur l'objet attachés,
Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés ;
Et je dirai, si j'ose en faire conjecture,
Que, par un mouvement conforme à la nature,
Quelque maligne joie en son cœur s'élevait,
Dont sa gloire indignée à peine le sauvait.
L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise
Chatouillait malgré lui son âme avec surprise,
Et de cette douceur son esprit combattu
Avec un peu d'effort rassurait sa vertu.
S'il aime sa grandeur, il hait la perfidie ;
Il se juge en autrui, se tâte, s'étudie.
Examine en secret sa joie et ses douleurs,
Les balance, choisit, laisse couler ses pleurs.
Cornélie, elle, n'aura pas même à « se juger en autrui » — quel trait de psychologie ! — ni à choisir entre les tentations de-ses instincts et les injonctions de sa conscience. Il ne nous apparaîtra rien, dans Corneille, de tout ce que les historiens nous avaient appris sur elle : quelle était très belle et très lettrée, très savante en philosophie, en géométrie, en musique. Elle n'a plus ici qu'un aspect, qu'un caractère et qu'une attitude : elle est la Veuve, la veuve aux voiles sombres qui va les yeux fixés sur un unique devoir, dont sa générosité ne lui fait ajourner l'accomplissement c{ue pour qu'il soit plus sûrement et surtout plus noblement accompli, selon l'esprit de Pompée, de la République et d'elle-même.
En face de ces âmes d'élite, les âmes abjectes d'un Photin, d'un Achillas, d'un Septime, et celle, en apparence un peu moins ignoble, mais, au fond, aussi basse et plus lâche peut-être, d'un Ptolémée : car le roi d'Egypte ne consulte ces vils courtisans que parce qu'il est d'avance assuré qu'ils lui conseilleront le meurtre de Pompée et qu'ils seront prêts à le perpétrer au premier signe. Et Corneille ne descend pas moins avant dans ces sortes d'âmes que dans les
autres ; et c'est ce qui fait que la scène de la consultation est un des plus beaux débuts de tragédie qui soient. C'est là que se déploie d'abord cette « majesté du raisonnement » dont parle le poète, raisonnement qui, par miracle, est, au suprême degré, de l'action, du drame. D'abord, l'exposé de la situation, fait par le roi, avec une hj^ocrite apparence d'admiration pour Pompée et d'un détachement absolu dans l'attente des conseils à suivre :
Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur, Vit ses prospérités égaler son grand cœur... Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde, Et veut que notre Egypte, en miracles féconde, Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui. Et relève sa chute, ou trébuche sous lui... Il faut le recevoir ou hâter son supplice, Le suivre, ou le pousser dedans le précipice. L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux, Et je crains d'être injuste ou d'être malheureux. Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie M'offre bien des périls, ou beaucoup d'infamie : C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser A quel choix vos conseils doivent me disposer.
Photin opine le premier, cynique d'abord, ne s'attachant qu'aux nécessités politiques ; puis, comme s'il avait honte et pour sauver la face, hypocrite, lui aussi, mais à la Tartuffe, en invoquant l'intérêt du Ciel ; pratique, enfin, en montrant que cet intérêt et celui de Ptolémée se confondent, ce qui rendra — il le sait — son raisonnement irrésistible :
Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées,
La justice et le droit sont de vaines idées...
Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis ?
L'espoir de son salut en lui-même était mis ;
Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu'il tombe.
Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe.
Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé,
Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé ?
Quand on veut soutenir ceux que le sort accable,
A force d'être juste on est souvent coupable...
Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux :
Rangez-vous du parti des destins et des dieux ;
Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage,
Puisqu'ils font des heureux, adorez leur ouvrage ;
Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux.
Et pour leur obéir, perdez le malheureux.
Pressé de toutes parts des colères célestes,
Il en vient dessus vous faire fondre les restes ...
Et vous pouvez douter s'il est digne de mort ?
Il devait mieux remplir nos vœux et notre attente,
Faire voir sur ses nefs la victoire flottante :
Il n'eût ici trouvé que joie et que festins ;
Mais puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins.
J'en veux à sa disgrâce et non à sa personne :
J'exécute à regret ce que le Ciel ordonne,
Et du même poignard pour César destiné.
Je perce en soupirant son cœur infortuné.
Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête
Mettre à l'abri la vôtre et parer la tempête.
Après cet abominable Photiii, le doucereux et plus hypocrite encore Achillas, qui feint la modération, demande qu'on respecte la tête de Pompée, précisément parce qu'elle a été épargnée par les dieux...
Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore... Ne pas le secourir suffit, sans l'opprimer...
Ainsi — continue-t-il en son raisonnement — vous n'aurez pas l'air d'être ingrat envers celui à qui vous devez votre trône, quoique, si l'on y réfléchit bien, « la bourse de César » ait fait plus pour cela, jadis, que la harangue de Pompée. Donc, vous marquerez votre reconnaissance à l'un et à l'autre en refusant vos ports à l'ennemi de César, mais en épargnant sa tête. Et alors cette conclusion, qui détruit tout ce qui précède et montre, le masque ôté, un Achillas plus abject encore que Photin :
S'il le faut toutefois, ma main est toute prête :
J'obéis avec joie, et je serais jaloux
Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups.
Il ne reste plus qu'à entendre l'avis du transfuge Septime. Celui-là, enfin, a le courage de son opinion et parle froid et serré, comme un avocat d'affaires, en même temps que comme un politique sans entrailles, mais qui, du moins, ne feint pas d'en avoir. Il est le plus machiavélique et le plus décisif de tous ; en vingt vers et en trois points, il a résumé, discuté, accru, rendant toute réplique impossible, toutes les argumentations des préopinants :
Vous pouvez, comme maître absolu de son sort,
Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort.
Des quatre, le premier vous serait trop funeste ;
Souffrez donc qu'en deux mots j'examine le reste.
Le chasser, c'est vous faire un puissant ennemi
Sans obliger par là le vainqueur qu'à demi.
Puisque c'est lui laisser et sur mer et sur terre
La suite d'une longue et difficile guerre,
Dont peut-être tous deux également lassés
Se vengeront sur vous de tous les maux passés.
Le livrer à César serait la même chose :
Il lui pardonnera, s'il faut qu'il en dispose,
Et s'armant à regret de générosité,
D'une fausse clémence il fera vanité,
Heureux de l'asservir en lui donnant la vie,
Et de plaire, par là, même à Rome asservie,
Cependant que, forcé d'épargner son rival,
Aussi bien que Pompée il vous voudra du mal.
Il faut le délivrer du péril et du crime.
Assurer sa puissance et sauver son estime,
Et du parti contraire en ce grand chef détruit.
Prendre sur vous le crime et lui laisser le fruit.
Quelle profondeur d'analyse ! Pas un de ces mots qui soit impropre, inutile ou" vague ; pas un de ces vers qui ne soit gros de pensée, pas un qui ne forme, avec les autres, la chaîne étroite, rigoureuse, infrangible du « raisonnement ». Et la chaîne est formée de même entre les trois discours, jusqu'à la conclusion
'iôO PIERRE CORNEILLE
qu'en tire Ptolémée, donnant à son ingratitude, à sa lâcheté, à son ignominie, la pieuse apparence d'une humble soumission à la fatalité des événements et à la décision des dieux, voire même cette couleur, plus reluisante : la glorieuse acceptation d'un rôle providentiel à jouer dans l'Histoire :
N'examinons donc plus la justice des causes, Et cédons au torrent qui roule toutes choses... Assez et trop longtemps l'arrogance de Rome A cru qu'être Romain c'est être plus qu'un homme. Abattons sa superbe avec sa liberté ; Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté, Tranchons l'unique espoir où tant d'orgueil se fonde, Et donnons un tyran à ces tyrans du monde. Secondons le destin qui les veut mettre aux fers, Et prêtons-lui la main pour venger l'univers. Rome, tu serviras ; et ces rois que tu braves, Et que ton insolence ose traiter d'esclaves. Adoreront César avec moins de douleur, Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur.
Et, là-dessus, il envoie les assassins à leur besogne.
Cherchez ailleurs, dans toutes les littératures, et aussi bien chez les philosophes et les moralistes que chez les poètes, des pages plus fortes que celles-là, où le verbe soit mieux au service de l'idée, où s'ouvrent plus de perspectives sur l'âme des individus et sur celle des peuples ; vous ne les trouverez point. Et quant aux orateurs, il les surpasse tous, n'est-il pas vrai ? en « majesté de raisonnement », et non moins en splendeur d'éloquence, le petit avocat bredouilleur, timide et gauche, à la Table de marbre de Normandie.
Mais vovis savez bien qu'il surpasse d'abord tous les poètes de théâtre quand il en arrive à ces moments de l'action où ce ne sont plus les petites âmes, mais les grandes qui sont affrontées. Et c'est pourquoi je ne veux plus que vous en ramener à la mémoire une preuve éclatante, par une citation dernière : quelques
vers seulement de la scène du cinquième acte entre Cornélie et César, lorsque Cornélie, prête à quitter l'Egypte sur la galère promise, et tenant entre ses bras l'urne qui contient les cendres du corps décapité de son époux, corps qu'on a brûlé sans honneurs sur le rivage, vient demander à César de lui rendre aussi la tête de Pompée. César l'accorde.