LE POÈTE DE <^ L'IMITATION
Si Ton aurait tort de prendre à la lettre la phrase malicieuse de Voltaire assurant que « nous devons en France l'Opéra et la Comédie à deux Cardinaux », il n'en est pas moins vrai que la passion de Mazarin pour l'Opéra fut égale à celle de Richelieu pour la Comédie, et que la vogue, l'éclat, la dignité même, dans une certaine mesure, de ces deux genres de spectacles ne furent point sans devoir quelque chose à l'intérêt que lui portèrent, tour à tour, chacun de ces deux princes de l'Eglise. Mazarin, qui baragouinait le français, ne pouvait sans doute avoir pour notre théâtre parlé le même amour que son très « littéraire » précédesseur ; mais il arrivait, avec tous les goûts de soiî p'ays d'origine, de cette Italie où, non en des salles de fortune mais sur des scènes construites et machinées à cet usage, le théâtre chanté, avec toutes les pompes qui en semblaient inséparables, avait atteint depuis longtemps un degré de perfection encore inconnu en France. Voulant en donner une idée à sa nouvelle patrie, il résolut de faire représenter, au Palais-Royal, devant la Régente et le Roi, pendant 1p rarnaVal de îfî'+7, une « tragi-comédie
d'Orphée, en musique et vers italiens », qui dépasserait en splendeur tout ce que jusqu'à présent on aurait vu. Pour y donner place aux machines du « sorcier italien », de l'architecte-décorateur-machiniste Giacomo Torelli, on dut démolir en partie la grande salle, insuffisante encore ; et quand tout fut prêt, la Cour se trouva là réunie connue elle l'avait été, six années avant, pour la Mirame du précédent Cardinal-Ministre. Hélas ! l'insuccès fut pareil : on s'ennuya, on bâilla, on dormit, et dès le lendemain les Mazarinades, en leurs couplets, faisaient déjà rimer cet Orphée avec Morphée. Toutefois, comme la magnificence des décorations et le prestige des changements à vue avaient enchanté tout le monde, à commencer par le petit roi, âgé de huit ans, Mazarin ne se tint pas pour battu : il résolut de préparer, pour le carnaval suivant, un spectacle qui réjouirait davantage encore les yeux, s'il était possible, mais qui serait capable par surcroît de ravir l'esprit et les oreilles : une pièce française, mi-parlée, mi-chantée, où l'on utiliserait les machines de VOrfeo. dont l'inventeur se tiendrait à la disposition du poète pour réaliser toutes ses imaginations, si extraordinaires . qu'elles pussent être. Et il pria Corneille d'être ce poète, lui faisant verser deux mille quatre cents livres d'avance, en même temps que quatorze mille au sieur Torelli.
Corneille se mit à l'œuvre, sur le sujet d'Andromède, pris dans les Métamorphoses d'Ovide, et excellemment propre à motiver toutes les somptuosités et fantasmagories. D'Assoucy, le poète burlesque, rimeur détestable, mais musicien meilleur, mit des notes sur les paroles destinées au chant et composa les symphonies des entr''actes, ce pourquoi, sot personnage, il" se crut un jour autorisé à écrire : « C'est moi qui ai donné l'âme aux vers de V Andromède de M. de Corneille. » L'œuvre était terminée dès la fin de 1647, mais le rni toniba malade de la
petite vérole ; et le 20 décembre, Conrart écrivait à Félibien que les préparatifs de la représentation étaient suspendus : « Depuis la guérison du roi, M. Vincent a dégoûté la reine de ces divertissements, de sorte que tous les ouvrages ont cessé. » — M. Vinvent — -inclinons-nous — n'est autre que Vincent de Paul, dont le grand cœur ne pouvait aisément comprendre que, surtout au lendemain d'une pareille épreuve personnelle, Anne d'Autriche songeât à se divertir parmi les calamités d'un temps où, à la famine et à la peste, commençaient de s'ajouter les premiers troubles civils de ce qu'on allait bientôt appeler la Fronde.
Un an plus tard, la Fronde est dans son plein, la misère aussi. Tous les théâtres ont fermé. Que sont devenus les interprètes ordinaires de Corneille ? Les pamphlets et chansons, qui, en vers ou en prose, semblent éclore chaque matin entre les pavés du Paris populaire, vont nous donner de leurs nouvelles. Une de ces Mazarinades, parlant de M^^® Bellerose, actrice de l'Hôtel de Bourgogne, nous dit : « Cette Rodogune, cette impératrice de nos jeux, se voit . dans un état bien contraire à sa pompe théâtrale. Elle est réduite, il y a déjà assez longtemps, à ne se plus mirer que dans un losange de vitre cassée, ou dans un seau d'eau claire, parce qu'il a été nécessaire qu'elle ait vendu son miroir pour avoir du pain. » Et qu'est devenu Jodelet, le joyeux Cliton du Menteur et de sa Suite P Une autre Mazarinade de 1649 nous apprend qu'il a recruté, pour faire sous son commandement le coup de feu derrière les barricades, ou pour charger à cheval contre les « Mazarins », ses confrères des deux troupes rivales : ses camarades du Marais et leurs concurrents de l'Hôte!,
Si bien qu'eux tous, jusqu'aux portiers, Ont cuirasse et sont cavaliers, Témoignant bien mieux leur courage En personne qu'en personnage.
Si bien, aussi, que Dorante, à son tour, aurait pu être surpris d'entendre Cliton, — mais lui, sérieusement et sans mentir,
Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés, Vedette, contrescarpe et travaux avancés.
Et, bien entendu, dans cette Fronde tragi-comique, le capitaine Jodelet a pour général le chef des mutins, le futur cardinal de Retz, Paul de Gondi, coadjuteur de l'archevêque de Paris, archevêque -de Corinthe, et très singulier élève de saint Vincent de Paul. Quel mélange !
A Rouen, la peste a enlevé, en 1647, dix-sept mille personnes. En 1649, les frondeurs, dont les chefs en Normandie sont le duc et la duchesse de Longueville, ont pillé et détruit les blés. Tous les gens de quelque aisance ont fui la cité, sauf Corneille, menacé plus qu'un autre, étant du parti royal, mais attaché à ses fonctions, à ses devoirs, et qui se sera contenté d'éloigner de la contagion sa femme et ses enfants en les envoyant à Andely ou à Petit-Couronne. Le 6 mars, nous le voyons écrire à son grand ami de Hollande, Constantin Huygens, seigneur de Zuylichem, qui naguère a publié, en tête d'une édition elzévirienne du Menteur, des vers tant latins que français à la louange de cette comédie, et qui vient de lui envoyer le recueil de ses poésies latines : « Votre présent m'a été très cher... mais j'avais honte de vous en rendre grâces sans m'en revancher en quelque sorte, et j'espérais que cet hiver me mettrait en état d'accompagner mes remerciements de quelque pièce de théâtre qui du moins eût été considérable par sa nouveauté. Les désordres de notre France ne l'ont pas permis et ont resserré dans mon cabinet ce que je me préparais à lui donner. » Il s'agit de V Andromède. Le moment approche, pourtant, où elle pourra être représentée. Le 18 août 1649, le roi et sa mère rentrent dans Paris ; la tranquillité, momentanément, du moins, est
rétablie ; les esprits veulent se détendre ; les théâtres s'ouvrent, et, en janvier 1650, l'œuvre de Corneille paraît enfin, non sur la scène du Palais-Royal, d'où les machines de Torelli ont été enlevées, mais sur celle du Petit-Bourbon, théâtre bâti entre Saint-Germain l'Auxerrois et le vieux Louvre — avec lequel il communique — et qui est prêté par le roi aux comédiens qu'il y appelle. La Gazette de France, dans son Extraordinaire — son Supplément — du 18 février, après nous avoir dit que des milliers de spectateurs ont déjà vu la pièce, quelques-uns dix ou douze fois, tant « il s'y découvre tous les jours de nouvelles grâces », ajoute : « Cette ravissante pièce, comme il paraît par son prologue, n'avait été faite que pour le divertissement des têtes couronnées et les principaux de la cour ; mais Leurs Majestés en ayant eu le plaisir peu auparavant cet heureux voyage en Normandie, d'où nous Les attendons de jour à l'autre, Leur bonté l'a voulu communiquer à ses peuples ; et les plus considérables de cette ville n'ont pas plus tôt vu le champ ouvert à un divertissement si innocent, qu'il y en a eu peu de toutes conditions, ecclésiastiques et séculières, qui ne l'aient voulu prendre. » — Laissons de côté, pour un moment, le voyage de Normandie dont il est ici parlé, qui suivit de près la première représentation, et qui fut de grande conséquence pour Corneille, et attachons-nous seulement, une minute, à ce Prologue auquel fait allusion la Gazette.
Devant le jeune Louis XIV, en sa onzième année, devant Anne d'Autriche et le cardinal Mazarin, la toile se lève sur un superbe décor où, au sommet d'une montagne, le Parnasse, au delà de laquelle on voit la mer, Melpoméne, muse de la Tragédie, demande au Soleil, qui s'avance dans le ciel sur un char lumineux traîné par quatre chevaux, de vouloir bien s'arrêter un instant pour éclairer mieux la magnificence du spectacle qui va se dérouler aux regards;
mais le Soleil refuse de renouveler aujourd'hui le miracle qu'il a consenti de faire le jour où naquit Hercule ; il se réserve pour le jour où l'enfant-roi, devenu grand, remportera en personne sa première victoire. afin d'en être le témoin plus longtemps. Que, d'ici là, Melpomène prenne soin
... de le bien divertir Pour lui faire avec joie attendre les années Qui feront éclater les belles destinées Des peuples que son bras lui doit assujettir.
Et Melpomène de répondre : J'ai commencé déjà, et, sur ma sœur Calliope, muse de l'Épopée, qu'il inspirera un jour.
J'aurai du moins cet avantage Que déjà je le vois, que déjà je lui plais, Et que de ses vertus, et que de ses hauts faits Déjà dans ses pareils je lui trace une image. Je lui montre Pompée, Alexandre, César, Mais comme des héros attachés à son char. Et tout ce' haut éclat où je les fais paraître Les peint plus qu'ils n'étaient et moins qu'il ne doit être.
Après que le Soleil a évoqué les exploits non plus des antiques héros, mais de Henri IV et de Louis XHI, il invite Melpomène à monter sur son char. Alors le Dieu et la Muse chantent, à la gloire du roi et de sa mère, des strophes alternées dont les chœurs reprennent le refrain, et s'envolent ensemble, par un invisible artifice du sieur Torelli, pour aller répandre dans tout l'univers que « Louis est le plus jeune et le plus grand des rois ».
Idolâtrie et courtisanerie ? Non pas, mais religion sincère et hauts conseils donnés par l'évocation de tous ces exemples. Corneille, fidèle à son idée dominante, espère, attend, prophétise ici un roi qui saura non seulement combattre, mais gouverner par luimême, qui confondra, en sa personne, et la grandeur de la France et celle de la rovauté. Et songez aussi à
la date de cette fête, où, pour la première fois, pendant la première accalmie des troubles civils, on peut fêter, sans trop de pensées inquiètes, les glorieux événements qui, voilà une année et quelques mois, ont mis le royaume à la tête de tous les royaumes ; songez que, entre le printemps et l'automne de 1648, Turenne avait remporté nombre de victoires en Allemagne, chassé de ses États l'électeur de Bavière, marché sur Vienne ; songez que Condé avait délivré notre Nord en battant, à Lens en Artois, l'archiduc Léopold, frère de l'Empereur ; songez surtout que c'est le 24 octobre de cette annéelà qu'on a signé la paix de Westphalie, l'un des plus glorieux traités de notre histoire, celui qui nous donna la renonciation de l'Empire à tout droit sur Metz, sur Toul, sur Verdun, sur l'Alsace presque entière, qui mit fin à la suprématie de la maison d'Autriche et sauva, pour un temps, l'indépendance des petits Etats, la liberté politique de l'Europe. Songez à tout cela, et vous ne vous étonnerez point de ce que Corneille a fait dire aii dieu des vers et à sa propre muse dans l'enthousiaste prologue d'-.4ndromède.
La pièce ? Oh ! elle est assez simple : Cassiope, femme de Céphée, roi d'Ethiopie, a un tel orgueil de la beauté de sa fille Andromède que, le jour des fiançailles de celle-ci avec le prince Phinée son cousin, elle ose la comparer à Vénus sortie des ondes. Alors, on a vu surgir des flots, suscité par la jalousie des Néréides, un monstre marin — dans le genre de celui du récit de Théramène — qui, depuis, ravage et désole toute la contrée. L'oracle d'Ammon, consulté, a déclaré qu'il fallait, chaque mois, offrir à ce monstre une jeune fdle, tirée au sort parmi les plus belles, et que, lorsqu'il en aurait trouvé une à sa convenance, tous les malheurs seraient conjurés. Déjà il en a dévoré cinq, sans être satisfait encore ; le jour étant venu de tirer au sort la sixième, on tremblerait
pour Andromède, si Vénus, apparaissant dans une étoile resplendissante, ne venait prédire qu'
Andromède ce soir aura l'illustre époux
Qui seul est digne d'elle et dont seule elle est digne.
Nul ne doute que ce ne soit son fiancé Phinée, et l'on s'apprête à célébrer leurs noces, à la grande tristesse d'un chevalier errant — Corneille le qualifie ainsi — arrivé depuis peu en Ethiopie, qui cache sa mystérieuse origine et qui adore en secret la princesse : il est le propre fils de Jupiter et de Danaé ; il se nomme Persée. Bientôt, — Vénus n'aurait-elle pas dit vrai ? — ^on apprend que le sort a désigné Andromède pour la sixième vierge à offrir au monstre. Tandis que, dans un jardin délicieux, elle cueille des fleurs avec ses compagnes, une tempête éclate, et, parmi les éclairs et les tonnerres, Éole ordonne à deux de ses Vents de l'enlever par les nues. Elle disparaît, et, après un changement de décor, nous la retrouvons, attachée à un rocher que viennent battre les flots et vers lequel s'avance la Bête redoutable. Phinée, attendu, ne se montre pas, mais voici venir sur un cheval ailé, « dans un caracol admirable au milieu des airs », dit Corneille, le chevalier Persée, qui tue le monstre et délivre Andromède, cependant que les Néréides, furieuses, se plaignent à Neptune, et ne reprennent leurs jeux parmi les ondes- que lorsque ce Dieu leur a juré :
Qu'Andromède ici-bas n'aura jamais d'époux.
Cette prédiction et celle de Vénus, dont nous ne saurons qu'au dénouement le sens véritable, sont les très ingénieuses inventions de Corneille pour nous intriguer l'esprit et donner à ce conte mythologique un petit élément d'intérêt dramatique autre que celui d'un beau spectacle. Que Persée soit désormais préféré au piteux Phinée, qui s'est dérobé au péril, vous n'en doutez point. Phinée, poussé par Junon,
qui lui est apparue sur un char traîné par des paons, et qui ne pardonne point à son infidèle époux Jupiter d'avoir engendré jadis Persée avec une odieuse mortelle. Phir^ée, dis-je, forme un complot pour assassiner le vainqueur du monstre ; mais Persée, par l'effet ordinaire de la tête de Méduse fixée à son bouclier, change ses ennemis en statues de pierre ; et il ne nous reste plus qu'à connaître par quel moyen, sans que Vénus ni Neptune aient menti, Andromède aura l'époux digne d'elle, sans cependant avoir jamais d'époux ici-bas. 0 surprise et soulagement merveilleux !... Les nuages s'entr'ouvrent ; et, entre Neptune et Junon avec lui reconciliés, Jupiter parle :
Des noces de mon fils la terre n'est pas digne, La gloire en appartient aux cieux...
Et Andromède avec Persée, accompagnés de Céphée et de Cassiope, au chant des peuples d'Ethiopie, montent dans l'Empyrée où leurs corps, semés d'étoiles, ne se révéleront plus à la terre que sous l'aspect de quatre constellations splendides.
Rien d'amusant comme de voir avec quel sérieux, dans l'Argument de sa pièce. Corneille s'applique à en justifier... l'ethnographie ; et je crois qu'il s'y amuse fort lui-même quand il se pique d'y justifier ceci : qu'il a fait des blancs de tous ces Ethiopiens, qui devraient être des nègres : « Ce n'est pas que les Mores ' les plus noirs n'aient leurs beautés à leur mode ; mais il n'était pas vraisemblable que Persée, qui était grec, fût devenu amoureux d'Andromède si elle eût été de ce teint. J'ai pour moi le consentement de tous les peintres, et surtout l'autorité du grand Héliodore, qui ne fonde la blancheur de sa Chariclée que sur un tableau d'Andromède. » Plus tard, dans l'Examen, il aura trouvé une raison plus scientifique : un texte de Pline révélant l'existence d'Ethiopiens blancs, Leuco-EtJiiopes. Le voilà donc tout à fait tranquille. Quant au reste de la couleur locale, il ne s'en pré-
occupe nullement, puisqu'il ne trouve rien à redire à cette Ethiopie telle que nous la montrent les gravures de Chauveau qui accompagnent l'édition in-4° de 1651 j où les monuments onl. des dômes dans le genre de celui du Val-de-Grâce ; où les jardins sont ornés de statues et bordés de charmilles taillées comme à Versailles ; où les orangers ne poussent que dans des vases, encore que nous nous trouvions entre le Tropique du Cancer et l'Equateur ; où les [irincesses, non moins que les déesses, sont vêtues à la dernière mode de la cour de France. Bien qu'ils aient fait époque, les décors, avec leur immuable perspective droite, leurs coulisses symétriquement posées i\ droite et à gauche, qu'il s'agisse de rochers, de bâtiments ou d'arbres, n'évoquent plus pour nous que le théâtre de Guignol, le seul où se soit perpétué ce système depuis que Servandoni, au xviii® siècle, a inventé la plantation oblique d'où sont sortis tous les prestiges de la décoration moderne. N'importe ! Corneille, comme tout le monde, fut ébloui par ces merveilles, dont au reste il avait dicté le programme au décorateur, au point qu'il en tira, pour lui-même, toujours bonhomme, cette charmante leçon de modestie :
Souffrez que la beauté de la représentation supplée au manque de beaux vers, que vous n'y trouverez pas en si grande quantité que dans Cinna ou dans Rodogune, parce que mon principal but ici a été de satisfaire la vue par l'éclat et la diversité du spectacle, et non pas de toucher l'esprit par la force du raisonnement, ou le cœur par la délicatesse des passions. Ce n'est pas que j'en aye fui ou négligé aucunes occasions, mais il s'en est rencontré si peu, que j'aime mieux avouer que cette pièce n'est que pour les yeux.
Il est bien vrai que les vers parlés ne sont ici que d'une jolie et précieuse élégance, et ne sauraient fortement toucher l'esprit ni le cœur ; mais Corneille n'a pas l'air de se douter de toutes les beautés nouvelles
qu'il apporte, ou de toutes les anciennes qu'il restaure. Pourtant il crée chez nous, avec Andromède, ce genre de la féerie poétique auquel les Anglais doivent le Songe d'une nuit d'Eté et la Tempête, et qui n'a pu fleurir en France après lui. De plus, il renoue cette alliance du drame et du lyrisme, de la poésie parlée et de la musique, telle qu'elle enchantait les Grecs au temps d'Eschyle et de Sophocle, telle que, à la lin de sa carrière, la renouvellera notre Racine avec Esther et Athalie. Enfin, dans la partie lyrique de l'œuvre, il se montre, par le choix des rythmes, par les retours des motifs verbaux, par tout ce qui peut inspirer, guider, soutenir un musicien, le maître de tous les librettistes passés, présents et futurs. N'estce rien que tout cela, en compensation de ce qui peut manquer au reste de l'ouvrage ? Tenez, pour finir, rien que ces trois strophes de l'hymne au galbe délicieux, à la ravissante mélodie de syllabes, que chantent à Vénus les Ethiopiens et les Ethiopiennes, l'orsque la déesse s'est envolée :
Ainsi toujours sur tes autels Tous les mortels
Offrent leur cœur en sacrifice !
Ainsi le Zéphyre, en tout temps, Sur tes palais de Cythère et d'Eryce Fasse régner les grâces du printemps !
Daigne affermir l'heureuse paix Qu'à nos souhaits
Vient de promettre ton oracle ;
Et fais pour ces jeunes amants, Pour qui tu viens de faire ce miracle, Un siècle entier de doux ravissements !
Dans nos campagnes et nos bois Toutes nos voix
Béniront tes douces atteintes ;
Et dans les rochers d'alentour, Le même Echo qui redisait nos plaintes Ne redira que des soupirs d'amour.
Non, vraiment, la guitare du sieur d'Assoucy n'avait pas besoin de prêter ses cordes à la lyre de M. de Corneille.
Tandis que la foule continuait de se presser aux représentations à' Andromède, Corneille rentrait en hâte à Rouen, pour y devancer le Roi et la Reine mère qui avaient quitté Paris le 1^^ février et que Mazarin rejoignait le 3 dans la capitale normande. En s'y montrant, les souverains et le ministre voulaient, comme le dit Taschereau, « déjouer les actives menées de la duchesse de Longueville et combattre l'influence que le duc son mari, malgré sa détention à Vincennes, exerçait encore dans cette province par ses partisans, en possession de la plupart des fonctions publiques. » L'un des plus dangereux était un certain Bauldry, procureur des Etats de Normandie. Le 15, il était destitué de cette charge, et une lettre de cachet adressée à l'hôtel de ville de Rouen déclarait que, « étant nécessaire de la remplir de quelque personne capable, et dont la fidélité et affection sont connues, Sa Majesté a fait choix du sieur de Corneille, lequel, par l'avis de la Reine Régente, elle a commis et commet à ladite charge, pour dorénavant l'exercer et en faire les fonctions jusqu'à la tenue des Etats prochains, et jusques à ce qu'il en soit autrement ordonné par Ladite Majesté ». Le prologue à^ Andromède, où Corneille affirmait une fois de plus son loyalisme, ne fut sans doute pas étranger à cette nomination. Dans une Apologie pour M. le Duc de Longueville, un partisan de Bauldry écrit : « On lui a donné un successeur qui sait fort bien faire des vers pour le théâtre, mais qu'on dit assez mal habile pour manier de grandes affaires. Bref, il faut qu'il soit
ennemi du peuple, puisqu'il est pensionnaire de M. de Mazarin. » La critique, peut-être juste, après tout, n'est pas fort méchante ; et la considération finale s explique assez par l'opinion politique de l'opinant. Corneille fut-il effrayé d'avoir à cumuler cette nouvelle fonction avec l'ancienne ? Toujours est-il que, trois jours après sa nomination, il résignait entre les mains de M® Alexandre Leprevost, avocat au Parlement de Rouen, son office d'avocat du Roi en la Table de Marbre, moyennant une somme de six mille livres tournois. Et comme, une année plus tard, la charge de Procureur aux Etats sera rendue au sieur Bauldry, lorsque le duc de Longueville, sorti de prison, aura recouvré la faveur royale. Corneille se trouvera, le 15 mars 1651, délivré de toute servitude professionnelle.
On peut supposer, sans grand risque d'erreur, que pendant l'année où il exerça les fonctions de Procureur aux Etats, Corneille, protégé de la Reine et du Ministre, mais aussi ami personnel des Longueville, et par-dessus tout bon Français appelant de tous ses vœux la concorde civique, fut plutôt un conciliateur bénin qu'un magistrat « à poigne ». A plus forte raison voulut-il concilier encore, — cette fois avec un bien spirituel haussement d'épaule, — quand on voulut le mêler, pendant une de ces accalmies de la Fronde qui aVaient permis les représentations d^ Andromède, à la frivole et néanmoins fameuse « guerre » qui, en 1649 et 1650, divisa le monde des salons et des ruelles en Uraniens et en Johelins, suivarit que l'on y était partisan du sonnet d'Uranie par Voiture, ou de celui de Job, par Benserade, les Uraniens ayant à leur tête le prince de Conti et les Jobelins la duchesse de Longueville : guerre « plus que civile », comme eût dit Tacite, puisque le prince et la duchesse étant le frère et la sœur de Condé, l'on voyait ainsi la Fronde se diviser contre elle-même. Cela reposait un peu, il est vrai, de la politique et des barricades ; mais quelle époque
singulière ! On sollicita Corneille de prendre parti. Pouvait-il résister aux instances de tant de belles dames intéressées dans la querelle et qui, comme jyjme ^Q Lude, la comtesse de Fiesque, la comtesse de Noailles (Noziane, de son nom de Précieuse) ne juraient que par Cléocrite, c'est-à-dire par Corneille ? Il commença par écrire un sonnet d'une ironie presque indignée, rapprochant ces ridicules discussions pour « deux méchants sonnets » de celles, si graves et terribles, qui venaient « de partager la France ». C'était trop ; il le sentit ; il reprit le sourire, et, se souvenant que, selon le dicton populaire, un vrai Normand ne répond jamais ni oui ni non, il répondit à la fin d'un second sonnet sur les deux sonnets rivaux :
Chacun en parle hautement Suivant son petit jugement ; Et s'il y faut mêler le nôtre,
L'un est sans doute mieux rêvé, Mieux construit et mieux achevé ; Mais je voudrais avoir fait l'autre.
Puis il mit la dernière main à son Don Sanche d'Aragon et l'alla donner à l'Hôtel de Bourgogne. C'est encore, après la féerie lyrique d'hier, quelque chose de très nouveau qu'il apporte et qu'il nomme, cette fois, une Comédie héroïque : Comédie, parce que « on n'y voit naître aucun péril par qui nous puissions être portés à la pitié ou à la crainte » ; héroïque, parce que, comme s'ils figuraient dans une tragédie, « tous les acteurs y sont des rois ou grands d'Espagne ». Pour nous, et par le style et par l'intrigue. Don Sanche est le premier de ces drames où, aux environs de 1830, avec une couleur et des noms plus ou moins exactement empruntés à l'histoire, se dérouleront
des aventures purement romanesques ; c'est, en 1650, la plus frappante apparition de ce qu'Emile Deschanel appellera un jour « le Romantisme des Classiques ». Voyez plutôt :
Jadis, le roi d'Aragon, Don Fernand, chassé de ses États par l'usurpateur Don Garcie, et sur le point de mourir, pour dérober son fils nouveau-né. Don Sanche, au fer des assassins, a chargé son favori, Don Raymond de Moncade, de le faire nourrir secrètement. Qu'est devenu l'enfant depuis cette époque lointaine ? Sa mère même, Doiia Léonor, reine dépossédée d'Aragon, l'ignore, car Don Raymond, seul possesseur du secret, a disparu dès ce moment-là. Léonor et sa fille, la princesse Elvire, se sont alors réfugiées à Valladolid auprès de Doiia Isabelle, reine de Castille, non sans espoir de recouvrer bientôt leur royaume, car un vaillant chevalier de naissance inconnue (comme Persée), un certain Carlos, est en train de le reconquérir victoire à victoire. Quand la pièce commence, Carlos se trouve aussi à la cour de Valladolid : un penchant mystérieux incline vers lui la princesse d'Aragon ; et il n'est pas moins visible que la reine Isabelle, en âge d'être mariée, ressent pour lui une tendre émotion, à laquelle son rang ne permet pas qu'elle s'abandonne, d'autant que le jour est venu où, entre les trois grands de Castille, les trois comtes que les Etats ont désignés comme étant les plus dignes de la couronne, elle doit choisir un époux pour en faire un roi, si l'un des trois lui plaît assez pour qu'elle daigne le hausser jusqu'à elle. Et voilà réunis dans la salle du trône, auprès d'elle, la reine et la princesse d'Aragon, devant elle les trois comtes — Don Lope, Don Manrique, Don Alvar — ^ enfin, Carlos et toute la cour.
D. ISABELLE
Avant que de choisir je demande un serment. Comtes, qu'on agréera mon choix aveuglément ;
Que les deux méprisés, et tous les trois peut-être,
De ma main, quel qu'il soit, accepteront un maître,
Car enfin je suis libre à disposer de moi ;
Le choix de mes États ne m'est point une loi :
D'une troupe importune il m'a débarrassée
Et d'eux tous sur vous trois détourné ma pensée,
Mais sans nécessité de l'arrêter sur vous.
J'aime à savoir par là qu'on vous préfère à tous :
^'ous m'en êtes plus chers et plus considérables ;
J'y vois de vos vertus les preuves honorables,
J'y vois la haute estime où sont vos grands exploits,
Mais quoique mon dessein soit d'y borner mon choix,
Le ciel en un moment quelquefois nous éclaire.
.Je veux, en le faisant, pouvoir ne le pas faire,
Et que vous avouiez que, pour devenir roi.
Quiconque me plaira n'a besoin que de moi,
Quelle belle entrée en matière ! Et c'est merveille aussi de voir de quelle façon, avec des caractères différents mais une même galanterie élégante et respectueuse, les trois prétendants répondent et prêtent le serment demandé. Ici — dit Corneille — - les trois reines prennent chacune un fauteuil et, après que les trois comtes et le reste des grands se sont assis sur des bancs préparés exprès, Carlos, y voyant une place vide, s^y veut asseoir et Don Manrique Ven empêche.
Tout beau, tout beau, Carlos ! d'où vous vient cette audace! Et quel titre en ce rang a pu vous établir ?
— J'ai vu la place vide et cru la bien remplir.
— Un soldat bien remplir une place de comte !
— Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte...
Et la reine Isabelle l'autorisant à parler, Carlos rappelle tout ce qu'il a fait pour l'Aragon son pays, et aussi pour la Castille alliée, et il conclut :
Tel me voit et m'entend et me méprise encore. Qui gémirait sans moi dans les prisons du More.
D. MANRIQUE
Nous parlez-vous, Carlos, pour don Lope et pour moi ?