‹ Pierre CorneilleChapitre 47 sur 55 · CLÉOPATRE · texte numérisé non relu

CLÉOPATRE

Je maudirais les dieux s'ils me rendaient le jour. Qu'on m'emporte d'ici : je me meurs, Laonice. Si tu veux m'obliger par un dernier service, Après les vains efforts de mes inimitiés, Sauve-moi de l' affront de tomber à leurs pieds !

Dans ce cinquième acte, les coups de théâtre ne se produisent plus seulement de scène en scène, mais de réplique en réplique, et, quand se taisent les paroles, de geste en geste : songez à la circulation, de main en main, de la coupe empoisonnée. Cela tient du prodige. On est angoissé, tendu, haletant. Est-on ému ? Oui, cérébralement, mais non cordialement. On n'est touché au cœur que par la souffrance et l'amitié des deux frères : Corneille est ici, et sera encore ailleurs le poète de l'amitié fraternelle, qu'il a si bien pratiquée dans la vie. Mais les deux femmes, si vraisemblables qu'elles soient dans cet Orient barbare où Corneille les évoque, ne sauraient nous toucher : elles ont trop peu de rapport avec nos âmes. Chose étrange : des deux, c'est la plus atroce, c'est Cléopâtre qui nous attire le plus. Corneille, dans son Discours sur le Poème dramatique, nous dira pourquoi : « Tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose de si haut qu'en même temps qu'on déteste ses actions on admire la source dont elles partent. » Admiration pour la puis-, sance et l'orgueil d'une volonté, réprobation pour l'horreur des crimes à quoi se sont appliqués cette volonté et cet orgueil. Cléopâtre vaut la Lady Macbeth de Shakespeare: « Sors de mon cœur, nature, » dit l'une. — « Ote-moi mon sexe, » dit l'autre ; et elle vaut l'Agrippine de Racine. Mais l'admiration esthétique ne se confondant plus ici avec l'admiration morale, comme elles se confondaient devant les noblesses de volonté d'une Chimène ou d'une Cornélie, d'un Polyeucte ou d'un Auguste, notre jouissance est d'une qualité moins rare, et l'œuvre aussi. C'est

encore un chef-d'œuvre pourtant, et, à coup sûr, le chef-d'œuvre du métier dramatique, car on ne l'a jamais poussé plus loin.

Comment, de si haut. Corneille a-t-il pu tomber, du jour au lendemain, aussi bas que dans Théodore vierge et martyre ? Déjà, la Suite du Menteur, après le Menteur, nous avait étonnés par sa faiblesse ; ici la chute est plus grande encore. J'ai relu, avec le plus vif désir d'y trouver au moins une belle scène ou quelques très beaux vers, cette tragédie sacrée, et je n'ai pu les y découvrir. Cette histoire de la jeune princesse Théodore que la méchante Marcelle, femme de Valens, gouverneur d'Antioche, fait condamner comme chrétienne, non pas à la mort, mais à la prostitution, afin de dégoûter d'elle son beau-fils Placide, sur lequel elle a jeté son dévolu pour lui faire épouser sa fille, est bien l'histoire la plus ennuyeuse du monde, et aussi la plus désobligeante, par les images fâcheuses auxquelles nous sommes ramenés avec insistance. Tout s'y passe en récits, mais il ne s'y agit jamais que de nous conter ce qui est advenu dans le lieu infâme où la pauvre Théodore a été conduite et d'où elle sortira finalement sans dommage, grâce à un certain Didyme, chrétien comme elle, qui lui a donné, pour qu'elle pût s'enfuir, ses habits d'homme, tandis qu'il revêtait, lui, ses vêtements de femme et prenait sa place. Ainsi, toute vouée à Dieu, aura-t-elle conservé, pour les noces célestes du martyre,

A l'Epoux sans macule une femme impollue,

comme elle se l'était promis en ce vers si bizarrem.ent archaïque.

Il fallait l'ingénuité de Corneille pour s'imaginer

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qu'il composerait sur un pareil thème un second Pohjeucte. La pièce ne fut jouée que cinq fois, et disparut. Confessant l'insuccès, il écrira d'abord, avec une ironie un peu piquée : « Dans cette disgrâce, j'ai de quoi congratuler à la pureté de notre scène, de voir qu'une histoire, qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise, se trouve trop licencieuse pour y être supportée. » Puis, il avouera les vraies raisons, notamment qu'il y a là « des caractères tramants qui ne peuvent avoir grand charme ni grand feu sur le théâtre ». Il confessera •enfin : « Celui de Théodore est entièrement froid : elle n'a aucune passion qui l'agite ; et là même où son zèle pour Dieu devrait éclater le plus, c'est-à-dire dans sa contestation avec Didyme pour le martyre, je lui ai donné si peu de chaleur que cette scène, bien que très courte, ne laisse pas d'ennuyer. » Alors ? — Alors, abandonnons une pièce que Corneille luimême, et presque sans regret, abandonne.

Si le poète avait mis une année à disposer le plan de Rodogune, il ne faut pas être surpris qu'il lui en ait fallu deux pour achever celui d'UMacIius, tragédie qui ne sera représentée qu'en 1647 : c'est la pièce la plus compliquée, la plus implexe, comme il dirait, qui existe au théâtre ; à côté de cette complication, celle de Clitandre, autrefois, était enfantine, et, hier, celle de Rodogune était presque élémentaire. Quiconque entreprendrait d'analyser Héraclius jetterait dix fois la plume avant que d'y être parvenu, et il aurait couvert plus de papier qu'il n'en aurait fallu pour transcrire la tragédie tout entière. Corneille ne me démentirait pas, lui qui, dans son Examen, convient que : « Le poème est si embarrassé qu'il de-

mande une merveilleuse attention. J'ai vu de fort bons esprits, et des personnes les plus qualifiées de la Cour, se plaindre de ce que sa représentation fatiguait autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire,- mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en remporter une entière intelligence. » Combien de fois ? — H y a des choses que, dit -il, « on ne peut comprendre que par une réflexion après que la pièce est finie, ou dans une seconde représentation ». Est-ce même suffisant ? Pas même, car dans son Discours des Trois Unités, il déclare que ces « grands e^orts empêchent souvent le spectateur de prendre un plaisir entier aux premières représentations, tant ils le fatiguent ». Il en faut donc plus de deux !! Et de tout cela, vous sentez bien que Corneille, au fond, est très fier : fier d'avoir accumulé toutes les difficultés imaginables et d'en être venu à bout, fier d'avoir, à force d'autorité et d'ingéniosité dramatiques, imposé au public, un peu écrasé mais docile, un peu ahuri mais béant, le déchiffrement laborieux d'un presque impénétrable logogriphe. Car c'en est un que cet ouvrage ; et il est fier aussi que ce soit « une pièce d'invention sous des noms véritables ». Tout est de lui en effet, sauf les noms et l'ordre de succession des trois empereurs qui occupèrent le trône de Constantiiiople au commencement du vu® siècle : Maurice, Phocas- et Héraclius, le premier massacré par le second et le second par le troisième, fils du premier.

C'est à peine si j'oserai vous indiquer l'invention initiale de Corneille, d'où découlera — et avec logique, ce qui est le miracle — l'enchevêtrement inouï de tout le reste. L'usurpateur Phocas a massacré non seulement l'empereur Maurice, mais, à l'exception d'une fille, Pulchérie, qu'il élève, tous ses enfants. Il le croit, du moins, d'autant que leur gouvernante, Léontine, lui a livré elle-mêmie, à ce qu'elle lui a dit, le dernier des fils qui restât après le ruas-

sacre, un petit garçon de quelques mois, qu'elle a déclaré être le plus jeune fils de Maurice, Héraclius, que Phocas a fait immédiatement périr comme les autres. Erreur : par dévouement à la dynastie détrônée, au lieu d' Héraclius, c'est son propre fils, Léonce, que Léontine aiivré et qui est mort ; et elle a sauvé Héraclius, qu'elle a élevé sous le nom de Léonce. Phocas, croyant qu'il doit à cette Léontine l'extermination définitive de la postérité mâle de son prédécesseur, lui a confié en récompense, au moment de partir pour une longue expédition contre les Perses, l'éducation de son propre fils, Martian, enfant de quelques mois, du même âge "qu'Héi'aclius. Et voici le dessein, souverainement tragique, de Léontine : l'enfant qu'on croit être son fils Léonce et qui est en réalité Héraclius, elle l'a élevé sous le nom de Martian, le fils que lui avait confié Phocas ; elle l'a rendu sous ce nom à Phocas dès son retour de Perse ; et, depuis, le tyran a tenu pour son fils véritable celui qui est, en réalité, le fils de l'empereur Maurice. Comme, seul, Héraclius, cru Martian, possède le secret de sa naissance, il voudrait tuer le bourreau de son père ; mais Léontine a formé un projet plus terrible encore : faire tuer Phocas par son propre fils, par le vrai Martian, à qui elle a fait croire qu'il était Héraclius et qu'il avait son père à venger. Ajoutez à cela que Phocas, pour consolider sa dynastie en y ralliant les derniers partisans de son prédécesseur, voudrait faire épouser à Héraclius, qu'il croit Martian, Pulchérie, fille de Maurice, ignorant que ce serait un inceste, puisque Pulchérie et Héraclius sont sœur et frère... Et vous arrivez ainsi, après mille détours, à la scène centrale où Phocas, apprenant que le légitime héritier du trône, Héraclius, a été sauvé, et voulant le faire périr, se trouve en présence de deux Héraclius : le vrai, qui sait l'être, et le faux, Martian, qui croit l'être. Ajoutez encore ceci : que ces deux jeunes gens, dont l'un a sauvé l'autre à la guerre, et qui s'aiment,

se veulent sauver mutuellement d'une condamnation qu'ils voient hésiter entre leurs deux têtes. Aucun ne consent à déclarer qu'il est l'Héraclius authentique. Enfin, faites entrer là-dessus Léontine, qui seule, aux yeux de Phocas, connaît le secret de leurs deux naissances, et est par lui sommée de le révéler sous peine de mort ; et ces vers fameux, tombés de sa bouche, porteront l'intérêt et l'angoisse à leur comble:

Devines si tu peux et choisis si tu l'oses :

L'un des deux est ton fds, l'autre ton empereur.

Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur.

Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse.

Craindre ton ennemi dedans ta propre race,

Toujours aimer ton fds dedans ton ennemi,

Sans être ni tyran ni père qu'à demi.

Tandis qu'autour des deux tu perdras ton étude,

Mon âme jouira de ton inquiétude ;

.Je rirai de ta peine ; ou, si tu m'en punis.

Tu perdras avec moi le secret de ton fils.

^ Je ne poursuis pas davantage. Qu'on me. dise cjue, dans tout cela, il y a des germes de décadence ; que Corneille tend de plus en plus vers les personnages hors nature ; qu'il penche de plus en plus vers le mélodrame, vers la science des combinaisons de faits substituées aux évolutions d'âmes ; qu'on lui fasse encore beaucoup d'autres reproches qui seront tous justes, comme ceux-là : je ne disconviendrai pas de leur exactitude et je garderai, moi aussi, une préférence marquée pour un tout autre genre de chefsd'œuvre ; mais le génie est toujours là, prêt à s'égarer, sans doute, sur une voie nouvelle et périlleuse, encore entier, pourtant, s'affirmant encore par la nouveauté de l'ordonnance, par la puissance de la conception et par la maîtrise de la forme.

L'année d'Héraclius, Corneille fut élu à l'Académie française. Quoi donc, dix ans après le Cid il n'en était pas encore ? — - Non : successivement on lui avait préféré, en 1644, M. de Salomon, avocat général, et en 1646, M. Du Ryer, poète tragique, l'Académie ayant, ditPellisson, pris la résolution « de préférer toujours, entre deux personnes dont l'une et l'autre auraient les qualités nécessaires, celle qui ferait sa résidence à Paris. » Et l'historien de l'Académie continue : « M. Cnrnf>ille fut pourtant reçu ensuite (22 janvier 1647) au lieu (en remplacement) de M. Maynard, parce qu'il fit dire à la Compagnie qu'il avait disposé ses affaires de telle sorte qu'il pourrait passer une partie de l'année à Paris. M. de Ballesdens avait été proposé aussi ; et comme il avait l'honneur d'être à M. le Chancelier (Séguier), l'Académie eut ce respect pour son protecteur de députer vers lui cincj académiciens pour savoir si ces deux propositions lui étaient également agréables. M. le Chancelier témoigna qu'il voulait laisser une entière liberté à la Compagnie. Mais lorsqu'elle commençait à délibérer sur ce sujet, M. l'abbé de Cérisy lui présente une lettre de M. Ballesdens, pleine de beaucoup de civilités pour elle et pour M. Corneille, qu'il priait la Compagnie de vouloir préférer à lui, protestant qu'il lui déférait cet honneur comme lui étant dû par toutes sortes de raisons. »

Excellent Ballesdens, qui n'avais jamais rien écrit pour ton propre compte, ce qui ne t'empêcha pas d'être reçu ensuite, au contraire, mais qui, tour à tour avocat au Parlement et protonotaire apostolique, avais, comme laïque, fait imprimer vm Traité de Veau- de- vie, de M. Jean Brouant, médecin du roi, et réimprimer, avec quelques corrections, une traduction ancienne des Fables d'Esope, tandis que, comme ecclésiastique, tu avais édité les Gregorii Turonensis opéra pia, et présenté une supplique au cardinal de Vendôme, légat a latere, pour avoir la

permission de dire la messe avec une perruque ! Si considérables que soient tes titres, en tous genres, à l'éternelle mémoire, peut-être le plus grand de tous, est -il encore que tu te sois, un jour, effacé modestement devant M. Corneille, qui, sans toi, n'aurait peut-être jamais été de l'Académie.

François Ma\Tiard, le meilleur disciple de Malherbe, l'auteur des admirables stances de la Belle Vieille, eût mérité d'être loué par son successeur ; mais la coutume n'était pas alors que l'on fît^ dans le discours de réception, l'éloge de celui dont on prenait la place. Corneille se contenta donc d'ajuster, avec une gaucherie qui montre assez que ce genre d'éloquence n'était pas son fait, les panég^Tiques traditionnels que l'on distribuait autour de soi, et les non moins traditionnelles humilités que l'on se réservait à soi-même. Quant à sa promesse, assez peu précise, d'ailleurs, d'une résidence à Paris, il ne s'en inquiéta guère. Lorsque ses pièces l'obligeaient à venir passer quelque temps dans la capitale, il trouvait chez le duc de Guise, rue du Chaume, dans le bel hôtel où sont maintenant les Archives nationales, une hospitalité généreuse : «une chambre», dit Tallemant des Réaux, c'est-à-dire un appartement, « le couvert et la table», dira, en une phrase jalouse, l'abbé d'Aubignac. Il dut y séjourner longtemps en 1647,- car. outre l'élection académique et les représentations d'Héraclius, il avait eu, pour l'y retenir, les débuts, comme auteur dramatique, de son frère Thomas, dont il venait de faire recevoir par les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne la première comédie, les Engagements du Hasard. Enfin, c'est cette même année que Charles Le Brun peignit le plus populaire, sinon le plus ressemblant de ses portraits, celui que grava Ficquet au xviii® siècle et d'où sont dérivées presque toutes ses images modernes. Au premier abord, il semble moins sincère, plus flatté que celui gravé par Michel Lasne ; mais si l'on n'y retrouve plus cet air « fort simple et

fort commun » dont nous parle Fontenelle, on y trouve ce que Fontenelle nous signale aussi dans le visage de son oncle : « La bouche belle, les yeux pleins de feu, la physionomie vive, les traits fort marqués et propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste. » Et Le Brun a très bien pu, le saisissant à une heure de triomphe et de joie, jeter sur la toile ce Corneille-là, non moins véritable que l'autre.

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