‹ Pierre CorneilleChapitre 51 sur 55 · D. LOPE · texte numérisé non relu

D. LOPE

Vous le voyez. Madame, et la preuve en est claire : Sans doute il n'est pas noble.

D. ISABELLE

Eh bien, je l'anoblis.

Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit lils. Qu'on ne conteste plus.

D. MANRIQUE

Encore un mot, de grâce.

D. ISABELLE

Don Manrique, à la fin, c'est prendre trop d'audace. Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez ?

D. MANRIQUE

Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités ; Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.

D. ISABELLE, â CurloS.

Eh bien, seyez-vous donc, marquis de Santillanê,

Comte de Pennafiel, gouverneur de Burgos.

— Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos ?

Entendons-nous là du Victor Hugo ou du Cor-

.l'ille ? On songe à Charles-Quint, dans la crypte

d'Aix-la-Chapelle, relevant doiia Sol, la fiancée,

tombée à genoux, d'Hernani reconnu pour don Juan

d'Aragon :

Allons, relevez-vous, duchesse de Ségorbe,

Comtesse Albatera, marquise de Monroy

— Tes autres noms, don Juan ?

Mouvement pareil, même idée, même langage. D'ailleurs, dans la préface d'Hernani, Victor Hugo, lui aussi, s'acquitte de sa dette : l'auteur, dit-il, « prierait volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer de relire le Cid, Don Sanche, Nicomède ».

La suite de l'acte n'est pas moins saisissante : nouveau coup de théâtre quand la reine Isabelle — sur la réplique dépitée où D. Manrique a blessé à la fois sa dignité de reine et sa pudeur de femme en insinuant qu'elle aimait Carlos, — ^ déclare :

Vous devez respecter, quels que soient mes desseins, Ou le choix de mon cœur, ou l'œuvre de mes mains. Je l'ai fait votre égal ; et quoiqu'on s'en mutine, Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine. Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi : J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi.

Et elle donne sa bague au nouveau marquis :

Qui me rapportera l'anneau que je lui donne Recevra sur-le-champ ma main et ma couronne.

Stupéfaction des trois comtes, et, lorsque les voilà seuls en présence de Carlos, troisième coup de théâtre :

Je n'entreprendrai pas de juger entre vous,

dit Carlos ; avant que vous me récusiez, je me récuse mais c'est

...afin de vous donner Un juge que sans honte on ne peut soupçonner :

Ce sera votre épée et votre bras lui-même.

Comtes, de cet anneau dépend le diadème :

Il vaut bien un combat ; vous avez tous du cœur,

Et je le garde... — A qui, Carlos ? — A mon vainqueur.

Qui pourra me l'ôter l'ira rendre à la Reine :

Ce sera du plus dign« une preuve certaine.

Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu ;

Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.

Il n'y a nulle part une exposition plus brillante, plus rapide, et qui promette davantage. Si les actes suivants valaient le premier. Don Sanche serait un chef-d'œuvre de plus. Par malheur, les actes suivants, quoique fort jolis, languissent un peu et se passent surtout en subtiles conversations amoureuses ou en examens de cas de conscience raffinés, par qui est écartée la perspective des trois duels dont le sang aurait nécessairement empêché la pièce d'être une comédie. Comment la reine de Castille et l'aventurier Carlos pourraient-ils bien arriver au mariage, qu'ils souhaitent sans qu'il leur soit permis de le croire possible, de le vouloir ? Voilà le problème qui nous intéresse. Nous le croirons un instant résolu quand, au quatrième acte, nous apprendrons que, selon la rameur publique, Carlos ne serait autre que Don Sanche, l'héritier légitime du trône d'Aragon. Nous croirons tout perdu quand nous apprendrons que Carlos se sait lui-même fils d'un pêcheur, et qu'il vient de tomber dans les bras de ce pêcheur. Et tout sera sauvé enfin, quand, par la découverte d'un écrin « qui s'ouvre sans clef, au moyen d'un ressort secret » et qui renferme des cheveux, un billet, des pierres précieuses et des portraits justificatifs, il sera révélé que Carlos est bien décidément Don Sanche, substitué jadis, en l'absence du pêcheur, à un enfant mort-né. Ainsi, grâce à ce moyen qu'on appellera plus tard « la croix de ma mère », la reine de Castille pourra épouser le faux Carlos, tandis que la reine et la princesse d'Aragon, qu'avertissait depuis le commen-

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cernent cette « voix du sang » non moins précieuse aux mélodramaturges modernes que « la croix dcf ma luère » elle-même, auront retrouvé en lui, l'une un lils et l'autre un frère.

Et nous serions un peu déçus, quoique satisfaits, par ces naïves et romanesques reconnaissances, si auparavant, lorsque nous pouvions croire encore à la basse extraction de Carlos, nous n'avions entendu sonner dans sa bouche quelques-uns des vers les plus cornéliens et les plus romantiques à la fois qui se rencontrent" dans Corneille :

Si ma naissance est basse, au moins elle est sans tache :

Puisque vous la savez, je veux bien qu'on la sache.

Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur,

De deux comtes jadis fut le libérateur ;

Sanche, fils d'un pêcheur, mettait naguère en peine

Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine ;

Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main

De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain ;

Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province,

Quoique fils d'un pêcheur a passé pour un prince.

Voilà ce qu'a pu faire et qu'a fait à vos yeux

Un cœur que ravalait le nom de ses aïeux.

La gloire qui m'en reste après cette disgrâce

Eclate encore assez pour honorer ma race.

Et paraîtra plus grande à qui comprendra bien

Qu'à l'exemple du ciel j'ai fait beaucoup de rien.

Est-ce assez beau ? Et ce que dit la reine de Caslille ne l'est pas moins :

Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père,

Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point.

D'être né d'un tel père et de n'en rougir point,

Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance,

Emporte encor si haut une telle naissance.

Grandeur du sentiment, force de la langue, fermeté du rythme, sonorité de la rime, et, dans les deux derniers vers, splendeur de l'image donnant à la pensée

JV- PIERRE CORNEILLE

un corps visible et glorieux qui la prolonge et qui l'achève... Que manque-t-il vraiment à une telle forme du Verbe, et quel artiste y a dépassé Corneille ? Mais CCS idées hardies, qu'il fallait bien que le public applaudît avant d'apprendre que Carlos n'était pas un simple soldat de fortune, et yqui auraient continué de valoir par elles-mêmes, n'eût-il pas été reconnu pour gentilhomme et pour prince au dénouement, ces idées ne furent pas du goût de tout le monde. Quand le poète écrira l'Examen de sa pièce, après nous avoir averti, selon sa loyale habitude, qu'il doit « ce qu'a de fastueux le premier acte » à une comédie espagnole, el Palacio confuso, et la double confidence du cinquième au roman français de Don Pelage, — très peu de chose en réalité, - — il y dira : « Elle eut d'abord grand éclat sur le théâtre ; mais une disgrâce particulière fit avorter toute sa bonne fortune. Le refus d'un illustre suffrage dissipa les applaudissements que le public lui avait donnés trop libéralement, et anéantit si bien tous les arrêts que Paris et le reste de la Cour avaient prononcés en sa faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans la province, où elle conserve encore son premier lustre. » Quel illustre suffrage lui manqua ? Celui de Cftndé, a-t-on dit ; mais n<în : outre que, surtout à cette date, la figure d'un soldat victorieux lui ressemblant, et pouvant protéger ou desservir une reine, aurait été plutôt pour lui plaire, il était, depuis le 18 janvier 1650, en prison, où il devait rester treize mois ; il n'avait donc pu entendre la pièce. Le suffrage d'Anne d'Autriche ? Mais tout ce romanesque à l'espagnole était bien pour ravir, au contraire, celle qui n'avait pas demandé que Mazarin fût de sang royal pour lui donner à gouverner non seulement son royaume, mais son cœur. Reste le suffrage de Mazarin lui-même, du ministre à qui ces applaudissements, à certains passages, devaient tout naturellement paraître dangereux, en ces heures de fermentation

populaire. Donc, le suffrage qui manque, je crois que c'est le sien ; et comme une simple désapprobation, loin de diminuer les applaudissements, les aurait plutôt accrus, je ne puis m'empêcher de penser que la " disgrâce « dont parle le poète, ce fut bel et bien une interdiction plus ou moins déguisée de jouer la pièce à Paris. Pour en être sûrs, songez que, l'année suivante, l'agitation populaire forcera la Reine à délivrer les Princes et à exiler le Cardinal, et que le peuple alors, à l'Hôtel de Bourgogne, quand Corneille donnera son Nicomède, couvrira d'applaudissements comme s'il y eût trouvé autant d'allusions au retour de Condé, tous les vers où il sera parlé des éclatantes victoires et de l'inattendu retour de ce prince de Bithynie,

... qui croit que ses conquêtes Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes.

Les allusions que les spectateurs vont découvrir dans cette nouvelle pièce, Corneille ne les y a pas voulii mettre ; mais à Rouen, comme à Paris, il vivait trop dans l'atmosphère agitée de la Fronde pour que, malgré lui, ses personnages n'en ressentissent point, à travers lui, quelque fièvre. Et il est possible même que les événements lui aient suggéré, par exemple, l'idée de cette sédition que soulève Laodice, au cinquième acte, pour la délivrance de Nicomède, sédition pareille à celle que M'"^ de Longueville venait de soulever en Normandie pour forcer la Reine à faire sortir de prison le duc de Longueville son mari, Conti et Condé ses deux frères. Ce qui est sûr, c'est que le poète, dans son horreur pour la guerre civile et dans son ferme attachement aux pouvoirs légitimes, ne put approuver qu'on se servît de ses vers pour acclamer les coupables qu'étaient ces

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rebelles. Au reste, quels rapports, sinon tout superficiels, entre la pure et fière et ferme conscience d'un Nicomède, une des plus belles incarnations de l'âme cornélienne, et Condé, ce soldat plein de génie, mais ce dangereux impulsif, ce féodal orgueilleux qui demain, parce qu'il n'aura pas été appelé à jouer un grand rôle dans l'État, parce qu'il sentira que, même de loin, Mazariii gouverne encore, ira soulever la Guyenne et s'allier à l'Espagne contre sa patrie et contre son roi ?

D'ailleurs, ce que Corneille a voulu, en écrivant Nicomède, il nous le dit avec exactitude en quelques lignes de son avertissement Au Lecteur où sont définis l'objet de la pièce, le caractère du protagoniste et le genre d'intérêt soulevé. Si l'on y ajoute quelques mots, tirés de l'Examen qu'il en écrira plus tard, nous posséderons une grande lumière sur l'éthique même, non seulement de sa nouvelle tragédie, mais de tout son théâtre :

Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissaient impérieusement avec les rois leurs alliés ; leurs maximes pour les empêcher de s'accroître, et les soins qu'ils prenaient de traverser leur grandeur, quand elle commençait à devenir suspecte à force de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius, qui rencontre un prince intrépide qui voit sa perte assurée sans s'ébranler et brave l'orgueilleuse masse de leur puissance lors même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses malheurs ; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme des spectateurs, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous commande de mendier pour leurs misères. {Au Lecteur, 1651.)

... Dans l'admiration qu'on a pour sa vertu, je trouve une manière de purger les passions dont n'a point parlé

Aristote, et qui est peut-être plus sûre que celle prescrite à la tragédie par le moyen de la pitié et de la crainte. L'amour qu'elle nous donne pour cette vertu que nous admirons nous imprime de la haine pour le vice contraire. La grandeur du courage de Nicomède nous laisse une aversion de la pusillanimité {Examen, 1660).

Pour réaliser, sous la forme d'un drame, ce double dessein de philosophie politique et de morale, quels éléments fouTnissait l'histoire à Corneille ? Rien que ceux-ci, trouvés dans Justin, dans Appien et dans Diodore de Sicile : un siècle et demi avant notre ère, Prusias, roi de Bithynie, allié des Romains, méprisé d'eux, d'ailleurs, tant sa servilité à leur égard était abjecte, résolut de faire assassiner son fils Nicomède afin de rapprocher du trône ses autres fils, qu'il avait eus d'une seconde femme et qu'on élevait, comme Nicomède lui-même, à Rome. 11 le rappela donc en Bithynie ; mais Nicomède, ayant appris les raisons de ce rappel, n'y rentra que pour détrôner son père et pour le tuer dc'sa propre main, Ainsi, dans l'histoire Nicomède est un monstre tout comme son père ; il est un élève des Romains, tout comme ses frères, dont les historiens ne nous ont rien dit, non plus que de leur mère, la seconde femme de Prusias, celle que Corneille a nommée Arsinoé. Entre ces personnages de même valeur, aucun conflit moral n'est possible ; au delà de cette aventure de famille, sanglante mais banale et, d'ailleurs, purement bithynienne, aucun horizon politique ne saurait apparaître. D'où Corneille a-t-il donc tiré tout ce que pourtant il a mis dans sa pièce de larges vues sur l'histoire et de hautes leçons pour les âmes ? De lui seul, de son seul génie, qui est à la fois celui d'un poète moraliste, d'un philosophe historien et d'un incomparable auteur dramatique. Voyez comme, pour réaliser le programme de tout à l'heure, ce triple génie s'est manifesté en présence d'une anecdote qui, par elle-même, était sans intérêt et sans portée.

D'abord, Corneille s'est souvenu d'avoir lu dans Tite-Live que c'est à Prusias qu'Annibal vaincu et fugitif était venu demander un asile, et qu'il avait bu le poison au moment d'être livré aux Romains par l'abominable traîtrise de son hôte. Puisque le grand Carthaginois était déjà mort au moment où s'éleva le conflit entre Nicomède et son père, comment faire renaître, en un autre personnage, cet illustre ennemi de Rome, pour l'opposer, dans un drame, à la fois à « l'orgueilleuse masse de la puissance romaine » et à l'ignominieuse humilité des rois asservis ? S'il renaissait dans la famille même de l'un de ces rois, et, mieux encore, au foyer même où l'hospitalité fut naguère trahie, quel élément d'émotion déjà, et, déjà, quel élargissement du sujet ! Qu'à cela ne tienne : Prusias n'aura eu que deux fils ; celui qui est né de son second mariage, Attale, aura seul été envoyé à Rome pour y être dûment domestiqué ; mais l'enfant de sa première femme, Nicomède, au lieu d'être l'élève des Romains, aura été l'élève d'Annibal, nourri par ce héros dans la fierté, dans le courage, et dans la haine pour les oppresseurs du monde. Nicomède ne trouvera-t-il, toutefois, en face de lui, que les trois personnes royales dont le poète imagine et nuance les caractères, c'est-à-dire un père avili, un demi-frère diminué, une marâtre ambitieuse et fourbe, tous trois également asservis aux Romains ? Non, il lui faut un plus puissant et plus digne adversaire, et Corneille le lui donnera en la personne de Flaminius, ambassadeur de la République auprès du roi de Bithynie, qu'il feindra, par une nouvelle et très heureuse dérogation à la vérité historique, être le propre fils du Consul de ce nom jadis battu par Annibal au bord du lac de Trasimène : admirable figure de diplomate, à la fois d'une courtoisie raffinée • et d'une énergie inflexible, élégant par tout ce qu'il est, redoutable par tout ce qu'il représente. Et ce que vous voyez maintenant s'affronter, de par la géniale imagination

du poète, ce ne sont pas seulement la magnanimilé de Nicomède et la pusillanimité de Prusias, d'Arsinoé, d'Attale, c'est, derrière ceux-ci et derrière Flaminius, la présence invisible de Rome, derrière Nicomède, la grande ombre d'Annibalet des ennemis de la domination romaine. De large,, le sujet devient donc immense dans l'ordre de l'histoire, comme ill'est dans celui du monde moral, où la lutte essentielle et la plus tragique sera toujours celle qui se livre entre la noblesse des magnanimes et la bassesse des pusillanimes.

« La tragédie française est une crise, » a dit, d'un mot définitif, Napoléon. Reste à déterminer cette crise, à engager le combat entre ces adversaires ; et Corneille en a merveilleusement choisi le lieu, l'heure, l'occasion. Nous sommes dans le palais de Prusias, où, entre lui et Arsinoé, se trouve la fiancée de Nicomède, Laodice, reine d'Arménie ; et Flaminius y arrive, ramenant de Rome le jeune Attale. Dans quel dessein ? Dans celui d'empêcher le mariage de Laodice avec Nicomède ; car celui-ci vient de conquérir à son père trois nouveaux royaumes, le Pont, la Galatie et la Cappadoce, et c'est déjà, aux yeux de la République, trop de nations unies sous un même sceptre. Que serait-ce si, en épousant Laodice, l'héritier du trône de Prusias, le disciple toujours victorieux d'Annibal, réunissait un jour sur sa tête, aux quatre couronnes de son père, celle d'Arménie ? Rome ne le peut permettre.

Le faible Prusias, jaloux des exploits d'un fils qui lui ressemble si peu et auquel il lui est pesant de trop devoir, ne souhaite pas davantage cette union, inais, comme Arsinoé, il veut que ce soit Attale qui devienne l'époux de Laodice, afin qu'il devienne aussi, en attendant mieux, roi d'Arménie. C'est alors qu'à l'improviste, quittant son armée, arrive Nicomède, qui trouve, conjurés contre lui et contre son amour pour Laodice, les sentiments et les intérêts de son

père, ceux de sa marâtre, ceux de son frère même, avec la toute-puissante volonté de Rome, incarnée en Flaminius. Ainsi naît la crise. Comment l'action va se dérouler d'acte en acte, de péripétie en péripétie, je ne le dirai point : il y faudrait trop de pages, et l'œuvre est de celles que ceux qui me font l'honneur de me suivre devront relire d'un bout à l'autre ou, à la première occasion, réentendre, puisqu'elle demeure au répertoire. Cette action, c'est la lutte de Nicomède tout seul — ^car la noble et fidèle Laodice n'est en quelque sorte que son double, son porte-parole lorsqu'il n'est pas en scène pour parler lui-même — sur toutes les forces hostiles contre lui liguées. Et pour se défendre, pour prévenir au besoin les attaques, il n'a qu'une arme, dont il est à peine croyable qu'elle lui suffise, et qui lui suffit cependant, tant il s'en escrime à miracle : l'ironie, au service d'une constante, d'une entière, d'une merveilleuse possession de soi-même : ironie railleuse, à fond d'indulgence, visà-vis du faible mais non pervers Attale; ironie transcendante et fière, vis-à-vis du très puissant Flaminius; ironie pleine de mépris et de menace, sous une couleur de déférence et de politesse, vis-à-vis de la fourbe et dangereuse Arsinoé ; ironie mêlée de quelque tristesse et de quelque respect, vis-à-vis d'un père qui ne tremble pas moins devant son fils que devant sa femme et devant l'envoyé de la République. Cette ironie, si diverse en ses nuances, et qui ne perd jamais son caractère héroïque, est une des grandes, originalités de l'ouvrage. Une autre est cette savoureuse union du tragique etdu comique, auquel l'ironie prête déjà, mais qui résulte aussi de la conception de deux rôles: celui de Prusias et celui d'Arsinoé, personnages d'une réalité vraiment extraordinaire, pétris de contrastes, échappant à l'horreu» qu'ils pourraient inspirer par le sourire qu'ils provoquent, et ainsi faits que tel bout de dialogue entre eux pourra passer, presque textuellement, aux rimes près, dans telle

scène correspondant o du Malade imaginaire entre le crédule Argan et Béline sa seconde et astucieuse épouse. Voyez plutôt : dans les deux pièces il s'agit pour la marâtre, au moyen d'hypocrites protestations d'amour faites à un mari imbécile et dominé, de perdre ou de spolier un enfant du premier mariage : Nicomède ici, là Angélique :

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