‹ Pierre CorneilleChapitre 52 sur 55 · PRUSIAS · texte numérisé non relu

PRUSIAS

Ah ! Madame !

ARSlNOÉ

Oui, Seigneur, cette heure infortunée Par vos derniers soupirs clora ma destinée.

Et à la représentation, cette pompe même du langage, par le contraste qu'il forme avec la bassesse du sentiment, contribue à l'effet coinique, égal à celui du dialogue franchement bouffon de Molière :

BÉLINE

S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.

ARGAN

M' amie !

BÉLINE

Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre...

ARGAN

Ma chère femme !

BÉLINK

La vie ne me sera plus de rien.

ARGAN

.H'amour !

BÉLINE

Et je suivrai vos pas pour vous faire connaître la tendresse que j'ai pour vous.

Molière ayant, comme nous le verrons, mis la tragédie de Corneille au répertoire de sa troupe, l'imitation n'est pas douteuse. Et nous" voyons combien, pour le mélange des tons dans le drame, les romantiques \)nt été devancés par Corneille.

Le dénouement de Nicomède, ce sera — in abstraclo, puisque je ne peux raconter la pièce — ^le triomphe du héros combatif et magnanime amenant, par l'admiration qu'il inspire, son frère Attale à le comprendre et à l'aimer, à se dévouer même pour lui ; son ennemi politique Flaminius, à lui déclarer, sans pouvoir renoncer à un antagonisme de principes, une haute et flatteuse estime personnelle ; le misérable couple enfin, de son père et de sa marâtre, à ressentir du remords et de la honte. Mais il semblera que ce soit lui qui, par une dernière ironie peut-être, bien délicate, leur demande pardon de l'humilité où maintenant il les retrouve ; car Nicomède réalise pleinement en lui-même ce « généreux » que Descartes définissait, deux ans plus tôt, dans son Traité des Passions de VAme, et qu'il avait dû, d'ailleurs, concevoir d'après les. précédents héros de Corneille : « Ceux qui sont les plus généreux, et qui ont l'esprit le plus fort, en sorte qu'ils ne craignent aucun mal pour eux et se tiennent au delà du pouvoir de la fortune, ne sont pas exempts de compassion lorsqu'ils voient l'infirmité des autres hommes et qu'ils entendent leurs plaintes... Le principal objet de la pitié des plus grands hojnmes est la faiblesse de ceux qu'ils voient se plaindre, à cause qu'ils n'estiment point cju 'aucun accident qui puisse arriver soit un si grand mal qu'est la lâcheté de ceux qui ne peuvent souffrir avec constance ; et bien qu'ils liaïssent les vices, ils né haïssent point pour cela ceux qu'ils y voient sujets. » — C'est pourquoi Nicomède ne hait point Arsinoé ni Prusias qui tout à l'heure r voulaient le faire mourir ou le livrer aux Romains ; et c'est pourquoi il soulève en nous cette admiration que Corneille a voulu qu'il y soulevât, admiration

que Corneille seul a eu assez de hauteur dans le génie pour qu'elle nous soit, au théâtre, une émotion égale à n'importe quelle émotion d'autre sorte.

Comment, aussitôt après ce chef-d'œuvre — ^le dernier de ses chefs-d'œuvre — le poète a-t-il pu écrire la jjlus mauvaise, sans contredit, de toutes ses pièces, Pertharite, roi des Lombards ? Car si cette tragédie n'a été jouée qu'en 1652 et imprimée qu'en 1653, elle était achevée, comme le prouve la date du Privilège, dès 1651, l'année de Nicomède. Nous nous sommes déjà posé pareille question à propos de Théodore, sans trouver de satisfaisante réponse. Constatons simplement que le génie du poète est sujet à des éclipses ou, si vous voulez, à des aberrations, qui seront de plus en plus fréquentes et graves. Mais s'il fallait absolument en déterminer les causes, nous serions peut-être éclairés par un certain passage inquiétant de l'épître Au Lecteur qui est en tête d'Héraclius : « La vraisemblance n'est qu'une condition nécessaire à la disposition et non au choix du sujet ni des incidents qui sont appuyés par l'histoire... J'irai plus outre ; et quoique peut-être on voudra prendre cette proposition pour un paradoxe, je ne craindrai pas d'avancer que le sujet d'une belle tragédie doit n'être pas vraisemblable. » Engagé sur cette route, on risque d'aller loin, mais* en tournant le dos à la tragédie véritable, fondée sur la vérité des passions, pour arriver au pur mélodrame, fondé sur la singularité des situations. Et Corneille se méfiera d'autant moins qu'il se tiendra pour exempt de ce reproche lorsqu'il aura traité des sujets appuyés sur l'histoire, donc, vrais quoique invraisemblables, donc

croyables, quoique, dans le sens ordinaire du mot, incroyables.

Pour découvrir des sujets de cette sorte, plus neufs que ceux que tout le monde a pu rencontrer dans Tite- Live ou dans Plut-arque,dans l'histoire grecque ou romaine, il n'hésitera pas à fouillerjes annales des peuples les moins connus, les livres des historiens les plus ignorés. Et c'est ainsi qu'il mettra la main sur le sujet de Pertharite, en conférant les Gesta Longobardorum de Paul Diacre avec les ouvrages de Flavius Blondus et d'Erycius Puteanus, d'honnête mais obscure mémoire. Encore, s'il s'en était tenu aux simples données historiques par eux fournies ! Mais, au contraire de ce qu'il avait fait si heureusement dans Niconiède en y violant quelque peu l'histoire pour l'humaniser, il ajoutera ici dés données qui la déshumaniseront, qui la barbariseront, si j'ose risquer ces barbarismes.

Rodelinde, crue veuve de Pertharite, roi des Lombards, et aimée de Grimoald, usurpateur du trône, est mise par celui-ci en demeure ou de l'épouser ou de voir mourir son fils. Si elle l'épouse, renonçant à être fidèle à la mémoire de son mari, elle assurera, dans l'avenir, la couronne à son enfant. Si elle n'y consent point, elle perdra cet enfant, mais elle aura gardé sa fidélité à Pertharite. Or, à quoi pensez-vous qu'elle se résolve ? Elle déclare à Grimoald : je vous épouserai, mais à condition que d'abord vous fassiez ; périr mon fds ! Et voilà bien la solution la plus absurde du monde, puisque ainsi Rodelinde sacrifie à la fois sa fidélité conjugale et son amour maternel. Mais savez-vous ce qui l'y décide ? C'est qu'ainsi elle rendra le tyran plus odieux encore au peuple et assurera plus rapidement sa perte ! Nous ne comprenons plus ; nous ne pouvons plus suivre le poète : il est, par trop, hors de cette vraisemblance morale qui, même à défaut de toute autre, est indispensable à l'intérêt dramatique.

On peut négliger de lire cette pièce éli-ange, à

PIEHKE CORNEILLE 'à'33

moins qu'on ne veuille savoir au juste le parti que, seize ans plus tard, en saura tirer Racine. Car vous avez reconnu déjà, dans la situation ci-dessus, l'une de celles d' Andromaque : l'alternative posée à la veuve d'Hector, ou d'épouser Pyrrhus ou de voir mourir Astyanax. Et l'autre situation capitale de la tra'gédie racinienne est aussi dans PertJiarite, quand Rdûige délaissée de Grimoald pour Rodelinde, comme Hermione l'est de Pyrrhus pour Andromaque, se promet à Garibalde, qui l'a demandée en mariage, comme Hermione se promet à Oreste, s'il lui rapporte la tête de l'infidèle qu'elle continue d'aimer. Seulement ce piètre Garibalde, n'étant pas amoureux d'Edûige, ne voulant l'épouser que par ambition, n'agira point comme le passionné Oreste ; et cette sitiiation-là, comme la précédente, avortera dans Corneille, avant d'aboutir dans Racine, par qui la vérité humaine y sera incorporée.

Pertharite fut un désastre, et Corneille l'avoue dans ces lignes où, à la tristesse et à quelque amertume, se joignent un peu d'ironie et beaucoup de fierté :

La mauvaise réception que le public a faite à cet ouvrage m'avertit qui! est temps que je sonne la retraite... Il vaut mieux que je prenne congé de moi-même que d'attendre qu'on me le donne tout à fait; et il est juste qif après vingt années de travail, je commence à m'apercevoir que je deviens trop vieux pour être à la mode. J'en remporte cette satisfaction, que je laisse le théâtre français en meilleur état que je ne l'ai trouvé, et du côté de l'art et du côté des mœurs : les grands génies (!) qui lui ont prêté leurs veilles de mon temps y ont beaucoup cpntribué ; et je me flatte jusqu'à penser que mes soins n'y ont point nui : il en viendra de plus heureux après nous, qui le mettront à sa perfection et achèveront de l'épurer ; je le souhaite de tout mon cœur. Cependant agréez que je joigne ce malheureux poème aux vingt et un qui l'ont précédé avec plus d'éclat : ce sera la dernière importunité que je vous ferai de cette nature : non que

j'en fasse une résolution si forte qu'elle ne se puisse rompre, mais il y a grande apparence que j'en demeurerai là.

Corneille a bien raison de n'être pas plus affirma tif. Qui a triomphé au. théâtre ne jurera jamais sincèrement qu'il renonce pour toujours à y reparaître. Toutefois le poète en restera sept ans éloigné ; mais ce sera pour se révéler, avec non moins de génie qu'à la scène, ce qu'on ne sait plus assez qu'il fut aussi : \in grand poète lyrique.

Fontenelle écrira : « Après Pertharite, M. Corneille, rebuté du théâtre, entreprit la traduction en vers de V Imitation de Jésus-Christ. II y fut porté par des Pères Jésuites de ses amis, par des sentiments de piété qu'il eut toute sa vie, et sans doute aussi par l'activité de son génie qui ne pouvait demeurer oisif. Cet ouvrage eut un succès prodigieux, il le dédommagea de toutes manières d'avoir quitté le théâtre. » Il y a une grave erreur dans la première phrase : Pertharite échouait en 1652 ; or la première partie de V Imitation avait paru en novembre 1651 et l'Approbation des Docteurs avait été donnée dès août 1650, donc, non seulement avant les représentations de Pertharite, mais avant celles de Nicomède. La chute de Pertharite ne put donc, tout au plus, qu'engager plus fortement Corneille à poursuivre un travail dont le public attendait la suite avec avidité. Rectifier cette erreur, qui depuis deux siècles continue de courir, est indispensable, car il ne s'agit pas seulement ici d'un détail d'histoire littéraire, mais d'un point important pour la psychologie même du poète. Il n'entreprit nullement cette traduction ou plutôt cette paraphrase, comme une sorte de consolation à un échec,

PIERRE CORNEILLI. ;i:j;j

,' ni, non plus, — ainsi que d'antres l'ont insinué —

■ comme une pénitence imposée en expiation de ses écrits profanes, mais en pleine période de triomphe à la scène, et comme le témoignage naturel d'une piété qu'il ne crut jamais incompatible avec le culte d'un art dont il avait une conception si haute. En voulezvous la preuve ? Quand, après douze éditions par-

• tielles, il donna la version complète des quatre livres, dans le bel in-4° de 1656, il écrivit dans sa dédicace au pape Alexandre VII (Fabio Chigi), dont l'archevêque de Rouen lui avait communiqué les poésies latines :

Entre tant de choses excellentes, rien ne fit alors et ne fait encore tous les jours une si forte impression sur mon âme que les rares pensées de la mort que vous y avez semées si abondamment. Elles me plongèrent dans une réflexion sérieuse qu'il fallait comparaître devant Dieu et lui rendre compte du talent dont il m'avait favorisé. Je considérai ensuite que ce n'était pas assez de l'avoir si heureusement réduit à purger notre théâtre des ordures

; que les premiers siècles y avaient comme incorporées, et des licences que les derniers y avaient souffertes ; qu'il ne devait pas suffire d'y avoir fait régner en leur place les

: vertus morales et politiques et quelques-unes même des chrétiennes, qu'il fallait porter ma reconnaissance plus

■ loin, et appliquer toute l'ardeur du génie à quelque nouvel essai de ses forces qui n'eût d'autre but que le service de ce grand maître et l'utilité du prochain. C'est ce qui m'a fait choisir la traduction de cette sainte morale, qui par la simplicité de son style ferme la porte aux plus beaux ornements de la poésie, et bien loin d'augmenter une réputation, semble sacrifier à la gloire du Souverain Auteur tout ce que j'ai pu acquérir en ce genre d'écrire.

Vous voyez combien, parlant à ce pontife, d'ailleurs poète, il continue de se faire honneur de ses ouvrages dramatiques. Et dans la préface de deux autres éditions, il annonce aux « personnes dévotes » qu'il a renoncé à mettre envers un second ouvrage de piété, le Combat spirituel, et qu'il se contentera, pour le mo-

ment, de revoir ses pièces de théâtre, afin de les pouvoir bientôt réimprimer « en un corps plus supportable », avec quelques réflexions sur chaque poème. Son œuvre pieuse ne lui paraît donc aucunement une rupture d'avec son œuvre théâtrale, mais la poursuite plutôt, sur un plan supérieur, de son même dessein d'exalter et de purifier les âmes.

Pour être plongé, au moment d'entreprendre cette nouvelle tâche, dans la réflexion sérieuse dont parle l'épître à Alexandre VII, avait-il eu besoin de rencontrer dans les Musœ juvéniles de Fabio Chigi les pensées sur la mort qui s'y trouvent ? Certes non : outre que son esprit profondément religieux l'inclinait déjà vers ces sortes de pensées, le spectacle qu'il avait sous les yeux à pareille date était bien fait pour l'y ramener sans cesse. A Rouen, la peste régnait toujours, plus meurtrière encore que dans les premiers temps de la Fronde. L'année 1650, dit un document contemporain, « fut la plus funeste ». En 1651. le fléau, assure Guy-Patin, avait emporté dans la ville quatre mille personnes en quinze jours ; et il ne fut conjuré que l'année suivante. Or, c'est en 1651- 1652 que Corneille est trésorier de la paroisse Saint- Sauveur et qu'il fréquente, plus que jamais, cette église où sont enterrés plusieurs des siens, où maintenant, presque sans trêve, sonne le glas des pestiférés.

Sur les comptes, écrits delà main du poète, nous relevons les sommes allouées à l'officiant, aux chapelains, aux chantres, au sonneur des obits fondés par M. Corneille le père, pour qui, notamment, M. Le Vallois, prêtre et organiste, dit chaque vendredi une messe basse. Et je crois voir, dans cette atmosphère de chants liturgiques et d'encens, de tristesse et d'espérance, M. le Trésorier apporter au banc d'œuvre le petit voUime latin de V Imitatio, et, distrait un peu de l'office, écouter en lui-même la langue barbare, mais si expressive et si suave, des alinéas du moine inconnu, se transmuer en périodes d'alexandrins ro-

liiistes et graves, ou en strophes ailées et ferventes ;

0 ciel ! que l'homme est vain qui met son espérance

Aux hommes comme lui, Qui sur la créature ose prendre assurance, Et se propose un ferme appui Sur une éternelle inconstance !

Sers pour l'amour de Dieu, mortel, sers ton prochain

Sans en a von de honte, Et, quand tu parais pauvre, empêche que soudain

La rougeur au front ne te monte,

Pour le paraître avec dédain.

Nf fais pas fondement sur tes propres mérites : Tiens ton espoir en Dieu ;

1 •« lui dépend l'effet de quoi que tu médites,

Et s'il ne te guide en tout lieu, En tout lieu tu te précipites.

Ne dors pas, toutefois, et fais de ton côté

Tout ce que tu peux faire, Il ne manquera pas d'agir avec bonté,

Et de fournir comme vrai père

Des forces à ta volonté.

Quelle mélodie du r\thme, quelle sonorité du verbe, quelle plénitude de la pensée, quelle splendeur de l'image, et aussi quelle fermeté cornélienne ! Est-ce que tout cela est dans le texte inspirateur ? Non. Lis'ons-le en marge. Pour matière à la première strophe, nous y trouverons simplement : Vanus est qui spem suam ponit in hominibus aut in creaturis (Vain qui repose son espérance sur les hommes ou sur les créatures). De la sublime antithèse finale de Corneille, pas la moindre trace. Pour la seconde strophe, le texte dit seulement : <' Ne rougis pas de servir le? autres pour l'amour de Jésus-Christ, m de paraître pauvre en ce siècle !» : il n'y a là qu'un sage et tranquille conseil, mais rien qui soit, comme dans Corneille, un ordre de se commander à soi-même de ne pas rougir d^être pauvre, afin de paraître pauvre avec

dédain. Et c'est un peu d'orgueil stoïque ajouté ici à la simple fierté chrétienne : du Corneille encore. Encore de Corneille, seul, la saisissante image qui termine la troisième stance. Et dans la quatrième, à laquelle le latin n'offrait que ces quelques mots : « Fais ce qui est en toi, et Dieu aidera ta bonne volonté, » Corneille n'a pas trouvé suffisante cette « bonne volonté », honorable mais débile, et c'est la s'olonté sans épithète qu'il a mise à sa place en y ajou- 'lant ce mot et cette idée de force qui fait que, rien qu'en lisant le dernier vers à voix haute, on sent en soi comme une dilatation d'énergie.

Et c'est ainsi presqu'à toutes les pages ; il y a peu de versets qui n'aient subi cette transposition, cette transnmtation cornélienne. Le faut-il regretter ? Pourquoi ? Nous n'en avons pas moins à notre portée, soit le latin original, soit l'une de ces traductions en prose où, faute de mieux, on peut retrouver, plus exactement rendus ({ue par Corneille, la lettre et l'accent du vieux livre, celui de tous les livres qui est descendu le plus avant dans les plus nobles secrets de la vie intérieure. Mais, par Corneille, à une grande œuvre du xiii® siècle s'est adjointe une grande œuvre du XVII® siècle, avec sa beauté différente, avec sa vertu particulière. Cette vertu particulière, substituée ou surajoutée, c'est peut-être celle-ci : de la méditation, le vers de Corneille ne laisse pas seulement l'action découler d'elle-même, il l'en fait brusquement saillir et surgir : c'est l'âme d un poète tragique, et mêlé à la vie, rejoignant et modifiant celle d'un religieux contemplatif retiré dans la paix d'un m n a stère.

Encore, si le mystérieux pouvoir du verbe cornélien augmente la vertu active du vieux texte, ne faudrait-il pas croire que l'auteur de Vlmitatio soit un pur méditatif ou contemplatif, et qu'il ne pousse jamais directement à l'exercice de la volonté : il y a mêmF, chez lui. tel passage. qui semble déjà contenir

PIERRE DoliNKlI.LE ri.'.'.t

toute la philosophie du théâtre de Corneille, ou. si vous l'aimez mieux, cette tendance essentielle de ses personnages : parvenir à la maîtrise de soi, pour des fins raisonnables et supérieures. J'en suis frappé à tel point que je me demande même si une lecture précoce et assidue de V Imitatio n'auront pas eu sur la formation de son génie une part considérable. Voyez, par exemple, ce que, touchant la lutte contre l'amourpropre. Dieu dit à l'âme fidèle, au chapitre lui du livre m : « 5r temetipsuni perfecfe viceris, cœtera faciliiis suhjugabls. Perfecla victoria est de semetipsu triumphare. Qui enim semetipsum suhjectum tenet, ut sensuaiitas rationi, et cunctis obediat rniti, hic K>ere victor est sui, et dominus mundi. » — Ici, Corneille ne paraphrase point, il traduit avec une littéralité surprenante, absolue, par cette strophe :

Tout le reste aisément avoura sa défaite Si tu sais de toi-même aisément triompher : Le combat est fini, la victoire est parfaite Quand Tamour-propre fuit ou se laisse étouffer. Qui se dompte à ce point qu'il tient partout soumise Sa chair à sa raison et sa raison à moi

Ne craint plus aucune surprise Et demeure le maître et du monde et de soi.

Déjà vous vous rappelez les vers fameux d'Auisnste :

Je suis maître de moi coiuine de l'univers. Je le suis, je veux rêtrt*...

Et si vous avez Nicomède encore présent à la mémoire, vous vous souvenez de ce que Laodice proclame de sa dignité, qui consiste d'abord en ceci :

A vivre indépendante et n'avoir en tous lieux D'autres maîtres que moi, la raison, et les dieux.

Les trois termes y sont et s'y échelonnent, comme dans le verset latin et comme dans Ipr vers français

qui le traduisent. Seulement, dans le livre ascétique, l'asservissement du moi ne tend qu'à son humiliation, et « demeurer le maître du monde » signifie seulement qu'on n'a plus rien à en craindre, parce qu'on a résolu de n'en plus rien attendre ; tandis que chez les héros de Corneille qui, eux, ne sont point retraits en une cellule pour travailler à leur salut personnel, mais qui sont mêlés au siècle pour le régir, la victoire remportée sur eux-mêmes ne va pas sans orgueil, et, par l'affermissement de leur volonté, c'est à une domination réelle sur autrui qu'ils aspirent, à laquelle ils sont appelés par quelque « illustre » devoir d'État ou par quelque ambition grandiose.

Au reste, l'humble religieux de V Imilation n'attend-il pas, tout comme l'orgueilleux héros des tragédies, une exaltation finale, méritée par sa victoire sur soi-même ? Assurément, mais ce sera hors de ce monde, auquel il a renoncé, et c'est de Dieu seul qu'il l'attend. Et si je poursuis cette comparaison, qui continue d'ailleurs de montrer la parenté d'âme entre Corneille et le pieux solitaire, c'est qu'il me revient invinciblement à l'esprit cette strophe sur les Pères de la Thébaïde :

L'éloignemeut, la haine et le rebut du monde

Les approchaient du Tout-Puissant

De qui l'amour reconnaissant

Couronnait leur vertu profonde.

Ils n'avaient pour eux que mépris ;

Mais ils étaient d'un autre prix Aux yeux de ce grand Roi qui fait les diadèmes ;

Et cet heureux abaissement, Sur ces mêmes degrés d'un saint mépris d eux-mêmes Élevait pour I^eur gloire un trône au firmament.

Ils sont de Corneille tout seul, ces trois derniers vers où l'abstrait et le concret s'unissent en une des plus prodigieuses images qui se puissent rencontrer dans toute notre poésie. Et c'est de cette manière

encore que Corneille s'ajoute à l'auteur primitif» dont, sans le savoir, par l'impulsion de sa propre nature, il tend à magnifier le verbe plus modeste. L'onciion première, il faut en convenir, y perd quelquefois ; quelquefois une marche puissante, une voix retentissante éveillent au loin, sous les arceaux du cloître, un écho que laissaient endormi les pas olissés du religieux qui s'-efïace, le chuchotement presque silencieux de ses élévations et de ses prières. -Vlors, comme dans la strophe qu'on vient de lire, ce n'est plus même dans le cloître que nous croyons être, c'est plutôt dans quelque cathédrale, lorsque soudain les grandes orgues y éclatent et s'y répandent en larges ondes sonores, tuba mirum spargens sonum. : ainsi le superbe chapitre, presque le seul que l'on ronnaisse grâce aux anthologies, qui commence par cette strophe :

Parle, parle, Seigneur, ton servitenr écoute : Je dis ton serviteur, car enfin je le suis : Je le suis, je veuxj'être, et marcher sur ta route Et les jours et les nuits.

Mais l'instrument de Corneille a tous les claviers, tous les registres. Ecoutez monter vers la voûte, en une im.ploration, l'accent pathétique de cette Voix Humaine :

Inefl'able splendeur de"^la gloire éternelle, Consolateur de l'âme en sa prison mortelle, En ce pèlerinage où le céleste amour, Lui montrant son pays, la presse dvi retour,...

« Combien dois-je encore attendre ?

Jusques à quand tardes-tu, 0 Dieu tout bon, à descendre Dans mon courage abattu ?

« Mon besoin t'en sollicite, Toi qui, de tous biens auteur, Peux d'une seule visite Enrichir ton serviteur.

312 riERRE CORNEILLE

« Viens donc, Seigneur, et déploie Tous tes trésors à mes yeux, Remplis-moi de cette joie Que tu fais régner aux cieux...

« Viens, mon Dieu, viens sans demeure : Tant que je ne te vois pas, Il n'est point de jour ni d'heure Où je goûte aucun appas.

« Ma joie en toi seul réside, Tu fais seul mes bons destins, Et sans toi ma table est vide Dans la pompe des festins.

« Sous les misères humaines.

Infecté de leur poison Et tout chargé de leurs chaînes.

Je languis comme en prison ;

« Jusqu'à ce que ta lumière Y répande sa clarté, Et que ta faveur entière Me rende à la liberté ;

« Jusqu'à ce qu'après l'orage \

La nuit faisant place au jour

Tu me montres un visage

Qui soit pour moi tout d'amour. »

Et de la voûte, d'au delà même de la voûte, semble-t-il, va descendre ^ présent la Voix Céleste :

Me voici, je viens à ton aide ; Je viens guérir les maux où tu m'as appelé. Et ma main secourable apporte le remède

Dont tu dois être consolé.

De mon trône j'ai vu tes larmes ; J'ai vu de tes désirs l'amoureuse langueur ; J'ai vu tes repentirs, tes douleurs, tes alarmes.

Et l'humilité de ton cœur...

Et le sublime dialogue continue jusqu'aux grands accords de l'action de grâces finale. Puis il semble

que, l'ofiice terminé, le moine s'étant délivré par ce chant, sur les ailes de la musique, il ait regagné son étroite et chère cellule et que, là, l'âme repliée, il se soit repris à méditer uniquement quelques règles de «agesse humaine, toutes simples, mais dans l'obédience desquelles s'élaboreront, pour bientôt s'élancer encore de cette âme ainsi reposée et fortifiée, des élans nouveaux vers le divin :

O plaisirs passagers ! Si jamais nos pensées

De vos illusions n'étaient embarrassées,

Si nous pouvions bien rompre avec le monde et vous,

Que par cette sainte rupture

L'âme se verrait libre et pure Et se conserverait un repos long et doux !...

Le monde et ses plaisirs s'écoulent et nous gênent ; Et quand à divaguer nos désirs nous entraînent. Ce temps qu'on aime à perdre est aussitôt passé ;

Et pour fruit de cette sortie

On n'a qu'une âme appesantie Et des désirs flottants dans un cœur dispersé.

Quelle pensée et quelle mélodie ! Quelle langue, où tous les mots, — -y compris ceux que, coinme « gêner », nous avons laissé s'aveulir, ou que, comme « divaguer », nous avons laissé gauchir, — gardent la plénitude de leur sens originaire, leur plus entier pouvoir d'expression et, au delà, prennent, par le secret du rythme, une indéfinie puissance de suggestion morale, imaginative ou intellectuelle ! Je voudrais que, chaque matin, les jeunes hommes qui se destinent à la poésie lussent un chapitre de cette Imitation cornélienne, comme le plus merveilleux des toniques du style, en vue d'acquérir la force d'écrire des vers qui contiennent, d'abord, tout ce que contient la plus forte prose, et, en plus, tout ce que la plus forte prose ne saurait contenir. S'ils s'en trouvaient découragés, au moins y auraient-ils gagné le dégoût des vides et amorphes bégaiements,

344 PIERRE CORNblLLE

ânonnements et balbutiements des faux maîtres. Peut-être le suprême degré de l'art de penser en vers, de formuler et de chanter à la fois, est-il, chez Corneille, plus encore dans ce livre que dans les plus robustement écrites de ses tragédies les plus fameuses. Mais je sens que Corneille pourrait m'en vouloir si je vantais davantage en lui l'artiste incomparable, quand il n'a voulu être ici qu'un guide ingénu, désintéressé, enthousiaste, conduisant, entraînant les âmes par le secours efficace d'un art. où il se sait maître, jusqu'aux plus hautes régions de l'esprit, de la conscience et du cœur. Et de cela, je transcrirai du moins ce témoignage que je découvre au quatrième chapitre du troisième livre, comme par lui caché — parce qu'il y parlait de lui-même — entre ' des vers dont il avait emprunté la substance :

Je le veux, ô mon Dieu, si je fais quelque bien, Pour en louer ton nom qu'on supprime le mien, Que l'univers entier par de communs suffrages Sur le mépris des miens élève tes ouvrages, Que même en celui-ci mon nom soit ignoré, Afin que le tien seul en soit mieux adoré, Que ton Saint-Esprit seul en ait toute la gloire, Sans que louange aucune honore ma mémoire, Et que puisse à mes yeux s'emparer qui voudra De la plus douce odeur que mon vers répandra.

Si le vœu du grand moine anonyme — ama nesciri — avait pu se réaliser, il était trop tard pour que se réalisât le vœu pareil du poète : de son vivant, trentequatre éditions différentes attestèrent le prodigieux succès de son livre. Au siècle d'après, l'ouvrage fut abandonné, presque oublié ; mais on y est revenu, il est en voie de retrouver tout son lustre ; et c'est un surcroît de lumière et de gloire que ne doit plus cesser de jeter jamais, sur le nom de son auteur, l'/mtfaf ion de Jésus-Christ, traduite et paraphrasée en vers français par Pierre Corneille.

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