‹ Pierre CorneilleChapitre 55 sur 55 · HONGRIE · texte numérisé non relu

HONGRIE

Achève, et dis que tu veux en tout heu Etre l'effroi du monde et le fléau de Dieu. Étale insolemment l'épouvantable image J

De ces fleuves de sang où se baignait ta rage, Fais voir...

ATTILA

Que VOUS perdez de mots injurieux A me faire un reproche et doux et glorieux ! Ce Dieu dont vous parlez, de temps en temps sévère, Ne s'arme pas toujours de toute sa colère ; Mais quand à sa fureur il livre l'univers Elle a pour chaque temps des déluges divers. Jadis, de toutes parts faisant regorger l'onde, Sous un déluge d'eaux il abîma le monde ; Sa main tient en réserve un déluge de feux Pour le dernier moment de nos derniers neveux ; Et mon bras, dont il fait aujourd'hui son tonnerre, D'un déluge de sang couvre aujourd'hui la terre.

HONORIE

Lorsque par les tyrans il punit les mortels. Il réserve sa foudre à ces grands criminels Qu'il donne pour supplice à toute la nature Jusqu'à ce que leur rage ait comblé la mesure. Peut-être qu'il prépare, en ce même moment, A de si noirs forfaits l'éclat du châtiment, Qu'alors que ta fureur à nous perdre s'apprête, Il tient le bras levé pour te briser la tête. Et veut qu'un grand exemple oblige de trembler Quiconque désormais t'osera ressembler.

Dites si jamais Corneille fut un plus splendide et dIus puissant poète qu'en de tels vers ? Et, croiraiton, quelle prescience !

Sans m'expliquer, j'ai assuré qu'était grande la conception historique de la pièce ; en peu de mots, la voici. Au lendemain de sa défaite des Champs Catalauniques, — la bataille de la Marne en 451, aux mêmes lieux qu'en 1914, — Attila essaie de diviser, pour les vaincre et dominer à son tour, les Francs et les Romains qui, unis, l'ont vaincu. S'alliera-t-il aux Francs contre les Romains ou aux Romains contre les Francs, et cela, en cimentant l'alliance qu'il aura choisie par le moyen d'un mariage, soit avec Honorie, sœur de Valentinien, soit avec Ildione, sœur de notre Mérovée ? Corneille n'ignore pas le peu qu'est

encore, à cette date, le roitelet Mérovée, mais il tient avec raison pour son droit de poète de l'appeler déjà le « roi de France » et de pouvoir ainsi, dans la superbe consultation du premier acte, où il résume l'idée de la tragédie, « opposer la France naissante au déclin de l'Empire ». C'est là que se trouvent, dans la bouche de Valamir, consulté comme Ardaric par le Toi des Huns, ces vers célèbres :

Un grand destin commence, un grand destin s'achève ; L'empire est prêt à choir et la France s'élève ;

tandis qu'Ardaric, non moins convaincu que son ami de l'illustre avenir promis par les destins à la nation française, opine pourtant que :

... S'il est glorieux, Seigneur de le hâter,

Il l'est, et plus encor, de si bien l'arrêter.

Que la France, en dépit d'un infaiUible augure.

N'aille qu'à pas traînants vers sa grandeur future :

de sorte que c'est deux fois un hymne à la France que Corneille fait chanter par eux, dans leur contestation même.

Je ne raconterai pas la pièce, dont l'un des graves défauts est la façon déplorable dont elle se termine. L'histoire offrait deux dénouements entre lesquels Corneille pouvait choisir. Les chroniqueurs sont d'accord sur ceci : Attila mourut le soir de son mariage avec Hdione ; mais ce fut, selon Marcellin, d'un coup de couteau qu'elle lui porta, comme une autre Judith, tandis que, selon Jornandès, ce n'aurait été que d'un vulgaire mais incoercible saignement de nez, causé par les vapeurs du vin et des viandes. Corneille commence par nous montrer Ildione résolue à poignarder Attila la nuit de ses noces, vengeant ainsi sa nation et l'humanité tout entière outragées ; et au dernier acte nous la voyons en effet, prête à se tenir parole, marcher à l'autel avec Attila. Mais à peine sont-ils sortis ensemble qu'Ardaric surgit pour nous

apprendre, en un récit plein de minutieux détails, que le roi des Huns vient de succomber à une hémorragie nasale, déterminée, un peu plus noblement que dans Jornandès, par un violent accès de colère... Et il ne reste plus qu'à unir, en d'heureux mariages,les deux petits rois aux deux princesses. On voit combien la robuste tragédie, qu'arrête de la sorte un accident fortuit, au lieu que la conclue un dénouement logique et d'ailleurs préparé, trompe notre dernière attente et, presque ridiculement, avorte. Quel dommage !.,. Mais dans cent vingt-six années, une arrière -petite -fille de Corneille, sur un autre monstre, achèvera le geste suspendu d'Ildione.

Ildione, c'était M^^® du Parc... Ici, je dois ouvrir une parenthèse, pour avouer un autre défaut grave de la tragédie : le caractère d'Attila, qui presque partout se soutient dans le terrible et dans l'atroce, fléchit pourtant, par endroits, de la plus déconcertante manière, et nous entrevoyons alors, à notre grande surprise, un « Fléau de Dieu » sentimental et plein de délicatesse. L' Attila de l'histoire, qui possédait d'innombrables épouses, innumerabiles uxores, n'eût pas hésité à faire entrer dans son harem, et par la force, à la fois Ildione et Honorie. Corneille a eu grande raison d'écarter, comme il le dit, cette « pluralité des femmes », puisque l'hésitation de son héros entre les deux princesses, qui représentent deux peuples et deux avenirs, est le très beau fondement symbolique de son drame. Fallait-il qu'il allât plus loin et fît intervenir ici, toujours comme « ornement », l'amour ? Non ; mais que d'excuses ! D'abord on peut être assuré, que, sans cet ornement, les contemporains n'auraient pu supporter une telle pièce. Saint- Evremond, qui connaît, et du reste déplore la timidité de leur goût, écrit à M^^® de Lyonne, que, fort heureusement, le personnage a été joué par La Thorillière, acteur tempéré, au lieu de l'être par le tragique Montfleury, qui venait de mourir : « Un grand

11'^ PIERRE CORiNEILLE

comédien eût trop poussé un rôle assez plein de luimême, et eût fait faire trop d'impression à sa férocité sur les âmes tendres. » Jugez de leur épouvante si le roi des Huns n'eût pas même été amoureux ! Il le fut donc, et aussi parce que Corneille l'était lui-même. Mais parce que Corneille l'était, ce ne seront pas de pures fadeurs, comme celles autrefois débitées par César et Cléopâtre, qu'Attila fera entendre à Ildione : on y sentira frémir la sensibilité la plus vraie ; et si la psychologie du roi des Huns en deviendra d'autant plus déconcertante, une précieuse lumière en aura été d'autant mieux projetée sur la psychologie du poète. Des deux grands rôles de femmes, un seul pouvait convenir à M^^^ du Parc : ce ne pouvait être celui de la majestueuse et grave Honorie, la princesse romaine ; ce fut donc celui de la plus vive et plus active Ildione, la princesse française, cette Ildico que Jornandès qualifie de « jeune fille extrêmement belle, puella décora çalde î). Et c'est pourquoi, au moment même où nous voyons Attila pencher par politique — toujours, hélas ! la même situation ^ — vers le mariage avec Honorie, nous l'entendons qui confesse :

Mais d'ailleurs Ildione a pour moi tant d'attraits Que mon cœur étonné flotte plus que jamais. Je sens combattre encor dans ce cœur qui soupire Les droits de la beauté contre ceux de l'empire...

Et pour que, pas plus ici que dans les pièces précédentes, la chère Marquise n'ait à se demander à quelle adresse de tels vers sont envoyés, Corneille ira jusqu'à lui rappeler, dans leur pensée et presque dans leur texte, tous les vers qu'il lui dédiait en Normandie, voilà neuf ans. D'abord les tout premiers écrits pour elle, ceux du sonnet qu'un soir il avait perdu au jeu :

Je chéris ma défaite et mon destin m'est doux. Beauté, charme puissant des yeux et des oreilles...

vers qu'Attila n'hésite pas à reprendre :

0 Beauté, qui te fais adorer en tous lieux, Cruel poison de Vâme et doux charme des yeux, Que devient, quand tu veux, l'autorité suprême, Si tu prends, malgré moi, l'empire de moi-même ?

Puis ce passage du poème Sur le Départ de Madame la Marquise :

En vain de tout inoo. cœur la triste prévoyance

A voulu faire essai des maux de votre absence :

Quand j'ai cru le soustraire à des yeux si charmants,

Je l'ai livré moi-même à de nouveaux tourments.

Il a fait quelques jours le mutin et le brave.

Mais il revient à vous, et revient plus esclave...

ce qu'Attila se plaît à paraphraser en ces vers, plus délicieux encore :

Ah ! vous me charmez trop, moi de qui l'âme altière

Cherche à voir sous mes pas trembler la terre entière :

Moi qui veux pouvoir tout, sitôt que je vous voi,

Malgré tout cet orgueil, je ne puis rien sur moi.

Je veux, je tâche en vain d^ éviter par la fuite

Ce charme dominant qui marche à votre suite :

Mes plus heureux succès ne font qu'enfoncer mieux.

L'inévitable trait dont me percent vos yeux.

Un regard imprévu leur fait une victoire ;

Leur moindre souvenir l'emporte sur ma gloire :

Il s'empare du cœur et des soins les plus doux ;

Et f oublie Attila, dès que je pense à vous.

Oh ! oui, certes, ivttila est bien oublié, et ce n'est pas moi qui le fais dire à Corneille, en ce couplet si tendrement suave. Et ce n'est pas tout: dans les derniers vers que Corneille a écrits à Paris pour Marquise-Thérèse, quand il s'est aperçu qu'il allait être supplanté auprès d'elle par le « chagrinant rival », par Racine, nous l'avons vu s'essayera perdre toute jalousie, s'efforcer à l'acceptation de l'inévitable ; c'est pourquoi, s'y efforçant de même, Attila va dire à son confident Octar :

Fais qu'elle me dédaigne et me préfère un autre

Qui n'ait pour tout pouvoir qu'un faible emprunt du nôtre,

ce qui est moins la définition, par Attila, du petit roi goth Ardaric, que la définition du poète cV Alexandre par le- poète d'Horace et de Cinna. Et Attila continue :

Mais voir en d,' autres bras l'objet de tous mes vœux ! Vouloir qu'à mes yeux même un autre la possède !...

Ah ! il lui en coûte encore un peu, comme on voit, au grand Corneille ; mais, dans sa sagesse, il n'en est pas moins arrivé à un moment où, de sa résignation presque entière, il lui est devenu possible de tirer un thème de théâtre, et, pour un délicat, mélancolique et suprême hommage, il y fait chanter un souvenir qui, s'il ne lui est presque plus douloureux, lui reste et lui restera toujours infiniment cher.

Et maintenant, voulez-vous connaître comment se dénoua, dans le même temps que l'on jouait Attila, le conflit secret entre la belle actrice et ses deux poètes ? Ouvrez, aux Archives de la Comédie-Française, le précieux registre où le comédien Yarlet de La Grange, de la troupe de Molière, a noté au jour le jour les événements de son théâtre. A la date du vendredi 4 mars 1667, sur la page de gauche, vous lirez : Attila : pièce nouvelle de M. de Corneille l'aîné, pour laquelle on lui donna 2.000 livres, prix fait. Suivent les recettes des dix premières représentations. Puis, au milieu de la page de droite, ceci : M^^^ du Parc a quitté la troupe et a passé à l'Hôtel de Bourgogne, où elle a joué V A^ndromaque de M. Racine.

Adieu, belle Marquise ! Allez vers le rôle adorable, vers le génie naissant, vers la jeunesse ! Abandonnez, avec la pièce où il avait mis pour vous un peu de son cœur. M. de Corneille l'aîné, à cause de vous un peu triste, à qui du moins vous ne laissez pas de remords... Mais avant que s'achève la prochaine année, après

que vous aurez, sous les voiles noirs de la fidèle veuve troyenne, une dernière fois charmé les yeux et ravi les âmes, vous serez morte, d'avoir trop aimé M. Racine.

C'est à Pâques que M^^^ du Parc est passée à la troupe rivale. Après les fêtes, avec une autre Ildione, Attila poursuit sa carrière jusqu'à la trentième représentation ; mais le poète, qui laissera trois ans s'écouler sans écrire une pièce nouvelle, a maintenant l'esprit hanté d'une autre chose que du sort de sa tragédie et que du départ de sa très chère actrice : les préparatifs de la guerre de Flandre sont presque achevés, et demain il aura deux fils sur le front.

Pendant leurs années d'apprentissage, il n'a pas été sans grand souci au sujet de leur avenir militaire. Pour être officier, on devait être noble ; or, en septembre 1664, un Édit — succédant à d'inefficaces Déclarations sur la recherche des usurpations de noblesse, déclarations qui ne pouvaient inquiéter les Corneille — avait porté révocation pure et simple « des lettres de noblesse accordées atix particuliers depuis l'année 1634 » ; et celles des Corneille ne dataient, comme nous savons, que de 1637. Cette fois, la mesure les atteignit. Alors, celui dont le génie avait, au temps du Cid, fait remonter l'anoblissement jusqu'à son père, et qui en voyait aujourd'hui retirer l'honneur et les avantages non seulement à lui-même, mais à sa descendance, pensa que ce qu'il avait de mieux à faire était de s'adresser, avec sa confiance habituelle, à son roi ; et c'est ce qu'il fit, ne voulant d'ailleurs invoquer que la dignité de son art, en ce sonnet superbe :

La noblesse, grand Roi, manquait à ma naissance : Ton père en a daigné gratifier mes vers, Et mes vers anoblis ont couru l'univers Avecque plus de pompe et de magnificence.

Ce fut là, de son temps, toute leur récompense, Dont même il honora tant de sujets divers Que, sur ce long abus tes yeux enfin ouverts, De ce mélange impur ont dû purger la France.

Par cet illustre soin mes vers déshonorés Perdront ce noble orgueil dont tu les vois parés. Si dans mon premier rang ton ordre me ravale.

Grand Roi, ne soufîre pas qu'il ait tout son effet, Et qu'aujourd'hui ta main, pour moi si libérale. Reprenne le seul don que ton père m'ait fait.

C'était parler comme il fallait : par un Certificat en date du 24 novembre 1665, Le Tellier, secrétaire d'État, attestait que Sa Majesté lui avait « commandé de comprendre les sieurs Pierre et Thomas Corneille au rôle de ceux qu'Elle a estimés, en considération de leurs services, de confirmer en leur noblesse )) ; et Corneille pouvait enfin, en toute sécurité, acheter pour le plus jeune de ses deux soldats, l'ancien page de la duchesse de Nemours, un brevet de lieutenant de cavalerie au régiment de Carcado, et pour l'aîné, Pierre, un brevet de capitaine dans les Chevau-légers de la Maison du Roi.

A ce moment nous apparaît un Corneille presque inconnu, un Corneille qui n'a plus seulement le cœur guerrier pour le compte de ses généraux de tragédie, d'un Sertorius, d'un Pompée, d'un don Sanche, mais pour son propre compte et parce qu'il est le père, plein de fierté, de deux officiers qui demain, vers la frontière des Flandres, vont marcher au baptême du feu.

La guerre avait été décidée en principe dès 1665, à la mort de Philippe IV. Le roi d'Espagne ne laissait pour héritier qu'un enfant de quatre ans, Charles II,

l'iLiUiL coRiNEilll: 41 :

ne d'une seconde femme ; or, selon la coutume des Pays-Bas espagnols, c'était aux enfants du premier lit, donc à Marie-Thérèse, reine de France, que devaient revenir ces provinces, attendu que si elle avait renoncé, en se mariant, à ce droit de dévolution, ce n'avait été que sous certaines conditions jamais remplies et qui maintenant ne i^ouvaient plus l'être. Quel but magnifique, pour la première campagne de Louis XIV, que ce rattachement à la couronne de contrées plus qu'à demi françaises, prolongements naturels de notre territoire, où notre langue était parlée, et qui n'avaient dû qu'à des vicissitudes politiques d'appartenir, durant quatre siècles, à des maîtres étrangers et lointains ! Jamais campagne n'aura été mieux préparée. Ce ne sont plus, à cette heure, des armées pareilles auxbandes déguenillées et pillardes des premiers temps du règne qui vont se mettre en marche ; Louvois, devenu ministre, a tout réformé : organisation, équipement, discipline ; il a tout prévu : ravitaillement, hôpitaux, transports, étapes. Enfin, pendant toute l'année 1666 et les premiers mois de 1667, l'armée nouvelle a été incessamment exercée en des revues et manœuvres auxquelles a présidé le roi en personne et qui frappèrent d'admiration les contemporains. Corneille, pour sa part, les a suivies avec un intérêt si passionné qu'il n'a pu se défendre de les évoquer l'année suivante, non seulement au début d'un long Poème sur les victoires du Roi en Vannée 1667, — très librement imité d'un poème latin du P. de la Rue, — mais jusque dans im passage ajouté, après les représentations et avant l'impression, au texte de son Attila même. C'est pourquoi, dans la scène où Octar fait au roi des Huns le portrait de Mérovée, qui est, en toute évidence, une image anticipée de Louis XIV, on peut lire :

Je l'ai vu dans la paix, je l'ai vu dans la guerre. Porter partout un front de maître de la terre...

r.^ PIERRE CORNEILLE

Et ses illustres soins ouvrir à ses sujets L'école de la guerre au milieu de la paix.

Dans le Poème, Corneille nous montrera de même son roi qui, à Compiègne, à Quilles, à Maisons, à Saint-Germain,

Se délasse à courir de quartier en quartier, Endurcit et soi-même et les siens au métier, Les forme à ce qu'il faut que chacun cherche ou craigne Et par de feints combats apprend Vart quil enseigne.

Et comme à l'une de oes revues, « proche Conflans )\ — dit le continuateur de la Muse historique de Loret — on a vu, « dessus un petit Bucéphal », le Dauphin, âgé de six an? à peine, caracoler pour la première fois devant les troupes, le bon Octar,'au portrait de Mérovée. ajoutera celui de « son jeune prince », galopant, l'épée à la main, à la tête « d'un gros de cavaliers »,

Qu'enorgueilUt l'honneur de marcher sous son nom.

Et si je n'en cite que trois autres vers, c'est pour in'arrèter sur un alexandrin sublime :

Il montre un cœur si haut sous un front déhcal

Que dans son premier lustre il est déjà soldat :

Le corps attend les ans, mais l'âme est toute prête.

Le 1(3 mai iG67, le Roi quitte Saint-Germain avec la Reine; la Cour suit dans les carrosses, et les dames en sont : c'est le départ pour la guerre en dentelles.

L'Espagne cependant, qui voit des Pyrénées Donner ce grand spectacle aux dames étonnées. Loin de craindre pour soi, regarde avec mépris Dans un camp si pompeux des guerriers si bien mis. Tant d'habits, comme au bal. chargés de broderie, Et parmi des canons tant de galanterie. (. Quoi ? L'on se joue en France, et ce Roi si puissant Croit m'eiîrayer, dit-elle, en se divertissant ? » 11 est vrai qu'il se joue, Espagne, et tu devines : Mais tu mettras au jeu plue que tu n'imagines.

Oui, certes ; mais elle se piquera de mettre au jeu avec autant de « galanterie » que nous-mêmes ; et si, jieut-être, ses soldats ont moins d'élégance au dehors, ils n'en ont pas, au dedans, moins que les nôtres. Lorsque, dit une Relation, le comte de Bruay, qui commandait à Lille, sut l'arrivée de Louis XIV (levant ses murs, « il envoya prier le roi de ne pas trouver mauvais qu'il défendit la place jusqu'à la dernière extrémité. Il offrit de faire passer de la ville ut ce qui serait nécessaire au service de sa maison, promettant de ne point tirer du côté que Sa Majesté désignerait jDour son quartier. A quoi Louis répondit <fae son quartier serait tout le camp. ^^ — Par contraste, rappélez-vous, en 1914, le bombardement par avions de l' Hôtel-de-ville d'Anvers, sur l'ordre d'une brute impériale, dès qu'elle eut appris que là s'était réfugiée, avec les enfants royaux, la reine des Belges.

Le Louis XIV que nous montre Corneille a bien l'allure héroïque et chevaleresque de celui que nous présente alors l'histoire : il n'a rien du prudent personnage que Boileau, croyant le louer, manquera un jour de ridiculiser par cette « gaffe » immortellement proverbiale :

Louis, les animant du feu de son courage,

Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.

Non, dit Corneille :

Il n'est pas de ces rois qui, loin du bruit des armes, Sous les lambris dorés donnent ordre aux alarmes Et, traçant en repos d'ambitieux projets, Prodiguent à couvert le sang de leurs sujets ; Il veut dp sa main propre enfler sa renommée...

et le poète nous le fait voir, descendant aux tranchées, livrant assaut, bravant les bombes. C'est d'ailleurs au siège de Lille qu'il s'exposa tellement que Turenne menaça de se retirer s'il ne se ménageait davantage.

On ne sait pas assez ■ — et comment à l'heure où nous sommes, n'insisterais-je pas pour qu'on ne l'oublie plus jamais ? ■ — que Corneille fut en ce poème, quelquefois avec magnificence, le chantre épique de cette campagne de 1667. qui se déroula sur le territoire où la présente guerre se déroule et où elle continuera de se dérouler jusqu'aux victoires prochaines, destinées sans doute à porter les mêmes noms que celles qu'il a célébrées dans ses alexandrins : La Bassée, Armentières, Douai, Lille, Courtrai, Charleroi... victoires qu'il rattache aux anciennes et notamment à la journée glorieuse où Philippe- Auguste, en ces mêmes parages, terrassa « la superbe grandeur d'Othon » — - Othon de Brunswick, empereur d'Allemagne, —

Et du sang allemand fit ruisseler Bouvines.

A la fin, nous voyons Louis XIV entrant dans les villes conquises ; et ce n'est pas, à la façon des triomphateurs d'autrefois, traînant derrière son char le lugubre troupeau « des peuples soupirants et des rois enchaînés... »

Il entre, mais d'un air qui ravit tous les cœurs, En père dés vaincus, en maître des vainqueurs. « Peuples, repentez-vous de votre résistance ; Il ramène en vos murs la joie et l'abondance ; Votre défaite en chasse un sort plus rigoureux : Si vous aviez vaincu, vous seriez moins heureux. » On m'en croit, on l'aborde, on lui porte des plaintes, Il écoute, il prononce, il fait des lois plus saintes...

« Des lois plus saintes », n'est-ce pas ce que les , vaincus de la France ont attendu d'elle, toujours ? À Et je songe, à présent, non plus à ces entrées des brillantes armées royales de 1667 dans Douai, dans Cour- ; trai, dans Audenarde ou dans Lille, mais à celles des volontaires en haillons de 92 dans Mayence et dans ♦ Spire, dans Coblentz ou dans Trêves, parmi les accla- -

mations, les fleurs et les baisers, au chant de la Marseillaise, dont le refrain est repris en chœur par les vaincus. Et j'évoque la page illustre de Goethe, au sixième chant de Ilermann et Dorothée :

La guerre éclata ; les Français, en bataillons armés, arrivaient, mais ils ne semblaient apporter que l'amitié, et réellement ils l'apportaient ; ils avaient tous l'âme exaltée ; ils plantaient allègrement les gais arbres de la liberté. ...Ils promettaient à chacun son droit... Ils gagnèrent bientôt, ces Français prépondérants, d'abord l'esprit des hommes par leur ardente et vaillante entreprise, puis le cœur des femmes par leur irrésistible aménité. Le poids même de la guerre et toutes ses exigences nous paraissaient légers. L'espérance flottait devant nos yeux autour de l'avenir et attirait nos regards vers les voies nouvellement ouvertes.

Que pensez-vous de ces rencontres ? Comme Corneille avait dit : « il fait des lois plus saintes », Goethe disant : « Ils promettaient à chacun son droit » ; comme Goethe dira : « le poids même de la guerre nous paraissait léger », Corneille ayant dit :

Chacun des maux passés goûte le doux succès (la douce Et porte avec amour un joug reçu par force. issue)

Et Corneille de poursuivre aussitôt, et de conclure, par cette comparaison toute virgilienne et telle qu'il n'y en a pas de plus admirable dans Virgile :

C'est ainsi que la terre, au retour du printemps, Des grâces du soleil se défend quelque temps, De ses premiers rayons refuit les avantages, Et pour les repousser élève cent nuages : Le soleil plus puissant dissipe ces vapeurs. S'empare de son sein, y fait naître des fleurs, Y fait germer des fruits, et la terre, à leur vue, Se trouvant enrichie aussitôt que vaincue, Ouvre à ce conquérant jusques au fond du cœur, Et pleine de ses dons, adore son vainqueur.

Rattachez les vers du Poème sxir les Victoires à ceux du Prologue de la Toison (TOr, et vous verrez si Corneille n'a pas tout aperçu, tout discerné, tout chanté de ce qui est essentiellement, dans la guerre et dans la paix, à travers les siècles, la mission sacrée de la France.

Certes, dans ce Poème, Corneille doit beaucoup au latin de Charles de la Rue ; mais ce n'est pourtant pas assez qu'il dise : « Je ne l'ai pas traduit si fidèlement que je ne me sois enhardi plus d'une fois d'étendre ou resserrer ses pensées... » En maint passage il a fait plus, il a transfiguré l'original. Pourquoi, au lieu de voler de ses propres ailes, a-t-il voulu, cependant, s'appuyer sur autrui ? Sa préface va nous le dire : « Le public m'aura l'obligation d'avoir déterré ce trésor, qui, sans moi, serait demeuré enseveli dans la poussière d'un collège ; et j'ai été bien aise de pouvoir donner par là quelque rharque de reconnaissance aux soins que les pères jésuites ont pris d'instruire ma jeunesse et celle de mes enfants et à l'amitié particulière dont m'honore l'auteur de ce panégyrique. » Toujours, à côté de son « esprit sublime », le cœur délicieux de Corneille.

Cette marque de gratitude et d'affection .une fois donnée au parrain de son petit Charles tant pleuré, à l'ancien professeur de son lieutenant et de son capitaine. Corneille ne devra plus rien à personne dans une cpître Au Roi, sur son retour de Flandre, qui n'est plus seulement un panégyrique, mais aussi, mais surtout, une émouvante confession dû poète et du père à son souverain bien-aimé. Avec quelle sincérité dans la confidence, après qu'il lui a dit sa crainte de ne trouver plus assez de feu pour chanter les victoires nouvelles, il se laisse aller à la tristesse qui, depuis quelque temps, l'accable !

Que ne peuvent, grand Roi, tes hautes destinées Me rendre la vigueur de mes jeunes années !

PIERRE CORiNElLLE 423

Qu'ainsi qu'au temps du Cid je ferais de jaloux !

Alais j'ai beau rappeler un souvenir si doux,

Ma veine, qui charmait alors tant de balustres,

N'est plus qu'un vieux torrent qu'ont tari douze lustres ;

Et ce serait en vain qu'aux miracles du temps

Je voudrais accuser l'acquis de quarante ans :

Au bout d'une carrière et si longue et si rude,

On a trop peu d'haleine et trop de lassitude,

A force de vieillir un auteur perd sou rang,

On croit ses vers glacés par la froideur du sang,

Leur dureté rebute, et leur poids incommode,

Et la seule tendresse est toujours à la mode.

Quelle amertume dans ce dernier vers ! Et après qu'il a parlé de lassitude, c'est de son « dégoût », c'est de sa « langueur » qu'il parle. Toutefois, il retrouve encore son ardeur et sa force quand il peut porter sur la scène quelque héros dont il a pris les traits à son roi ; alors, dit-il,

J'emprunte, pour en faire une pompeuse image. Un peu de ta conduite, un peu de ton courage, Et j'étudie en toi ce grand art de régner Qu'à la postérité je leur fais enseigner.

Et ici, sur cette transition tout aisée, ces admirables vers :

C'est tout ce que des ans me peut souffrir la glace ; Mais j'ai d'autres moi-même à servir en ma place. Deux fds dans ton armée, et dont l'unique emploi Est d'y porter du sang à répandre pour toi. Tous deux ils tâcheront, dans l'ardeur de te plaire. D'aller plus loin pour toi que le nom de leur père; Tous deux, impatients de le mieux signaler. Ils brûleront d'agir quand je tremble à parler. Et ce feu qui sans cesse eux et moi nous consume Suppléera par l'épée au défaut de la plume.

Puis, Corneille ne manque pas de rappeler que le roi a voulu les connaître, qu'ils lui ont plu, qu'il a même daigné lui en donner l'assurance. Tous deux, en effet.

font partie de cette armée dont l'aile gauche, sous le maréchal d'Aumont, tient le front entre la Lys et la mer, tandis que l'aile droite, de la Scarpe aux frontières d'Allemagne, est aux ordres du duc deCréquy ; au centre, Turenne commande. C'est à l'aile droite que Louis XIV a plus particulièrement suivi les opérations, et, des deux frères, c'est le lieutenant au régiment de Carcado qui a surtout comhattu sous ses yeux :

Le plus jeune a trop tôt reçu d'heureuses marques D'avoir suivi les pas du plus grand des monarques.

Trop tôt, parce que c'est dès la première semaine de juillet que, ayant encore « peu servi », il fut, dans une charge, blessé au talon par une balle, à ce siège de Douai où le roi lui-même faillit être tué dans la tranchée ; mais, ajoute Corneille :

Ceux qu'elle atteint au pied ne cachent point leur tête ; Sur eux à ta fortune ils laissent tout pouvoir Et s'offrent tout entiers aux hasards du devoir.

Et comme il s'est excusé de s'attendrir sur ses fils, on croit entendre parler, dans les deux émotions qui partagent son âme, le vieil Horace en personne :

Ah ! n'attendrissez pas ici mes sentiments !... Faites votre devoir .et laissez faire aux Dieux.

Une quinzaine de jours après avoir reçu cette blessure, le jeune officier était évacué sur Paris, pour être soigné chez ses parents, rue des Deux- Portes. Un peu de la paille du brancard sur lequel on l'avait transporté s'étant répandu devant la maison. Corneille fut assigné en simple police, au Cliâtelet, pour contravention à un arrêt du Parlement, comme le raconte le gazetier Robinet, dans sa Lettre en i>ers à Madame du 30 juillet 1667:

Mais il plaida si bien sa cause,

Soit en beaux vers (?) ou franche prose

IMERRE CORNEILLE 425

Qu'en termes gracieux la police lui dit : « La paille tourne à votre gloire.

Allez, grand Corneille, il suffit ! »

Le dénonciateur, qui eût eu droit à la moitié de l'amende, à quatre livres, en fut donc pour sa honte, grâce à un commissaire lettré, respectueux et bon enfant.

Le capitaine Pierre Corneille, lui, combattait à l'aile gauche, où les Chevau-légers de la Maison du Roi se distinguèrent devant Bergues, Furne et Armentières ; et c'est ce qui lui permit, comme l'a si justement remarqué l'érudit corneilliste rouennais M. Georges Dubosc, d'aller, entre deux batailles, se faire peindre à Dunkerque par Jean de Reyn, élève, ami et collaborateur de Van Dyck, retiré en cette ville depuis la mort du maître. Ce portrait, de grandeur nature, conservé pendant deux siècles dans la famille, fut acquis à la mort de M^^ Veuve de Corday, par Charles Vatel, l'historien de Charlotte, qui l'a légué à la bibliothèque de Versailles. C'est un chef-d'œuvre, en même temps qu'une relique. Puisqu'on ne le trouve point dans une des salles du Musée où telle tapisserie d'après Lebrun et telle toile de Van der Meulen évoquent les épisodes de la guerre de Flandre, qu'on ne manque pas de l'aller admirer à la Bibliothèque, où il a été mis à la place d'honneur qu'il mérite. On y croira voir, tant les traits du fils ressemblent à ceux du père dans la gravure de Michel Lasne, le poète lui-même a vingt-six ans, moins la gravité toute judiciaire de l'attitude et la timidité méditative du regard. Qu'il est beau, ce jeune capitaine, dans sa cuirasse d'acier bruni que coupe la blancheur d'une écharpe de soie, avec sa main gauche qui s'appuie, renversée, à la hanche, au-dessus de l'épée, et sa droite qui sort, si élégante, d'une manchette de dentelles, pour tenir, sur un meuble que recouvre une capote rouge aux galons d'or, sa fine

canne de commandement ! Le voilà, exactement, le « guerrier si bien mis » et « chargé de broderie comme au bal )), que nous a décrit son père en cette même année 1667. En 1671, il comniandiera la compagnie de Schleifî dans un régiment d'Alsace; et, en 1672, il sera du fameux passage du Rhin, où son père ne manquera pas de le signaler dans une autre narration épi(|ue :

De la Maison du Roi l'escadre ambitieuse Fend après tant de chefs la vague impétueuse. Suit l'exemple avec joie ; et peut-être, grand Roi, Avais-je là quelqu'un qui combattait pour toi : Tu le sais, il suffit.

Non seulement Louis XIV le savait, mais il s'en souviendra même si "bien que lorsque le capitaine Corneille prendra sa retraite, en 1690, il lui conférera, le même jour qu'à Racine, la dignité recherchée de son Gentilhomme ordinaire.

Autant les vers Au Roi nous montrent Corneille fier de ses deux soldats, autant nous l'y voyons mélancolique et presque amer lorsqu'il nous y parle du délaissement de ses tragédies. L'épître dut être écrite au lendemain du triomphal succès d\Andromaque,en novembre 1667. S'il y évoque le souvenir du Cid, c'est qu'il se rend compte que la pièce nouvelle apporte à son tour la révélation d'un art nouveau, qui pourra détourner du sien la faveur publique. Et s'il y parle de « la seule tendresse toujours à la mode », c'est que, tout extraordinaire que cela paraisse, les contemporains ne furent aucunement frappés par la passion furieuse d'Hermione et s'attachèrent surtout aux tendres douleurs de la veuve d'Hector, qui firent « pleurer plus de six larmes », à M^^ de Sévigné elle-

même, pourtant cornclienne jusqu'au fanatisme. Encore, lorsqu'elle écrivait cela, n'avait-elle entendu interpréter le personnae,'e que par une Andromaque « de campagne », à Vitré ; mais à Paris, celle dont le jeu et la voix faisaient pleurer tout le monde, nous savons que c'était, — ô mélancolie encore pour Corneille ! — M^^^ du Parc, la transfuge qui, stylée par Racine dans un rôle beaucoup plus en harmonie avec sa nature gracieuse, avouons-le, que les rôles vigotireux et presque mâles de Corneille, se surpassa.

C'est avec amour, on peut le dire, que son poète le lui avait fait apprendre. Leur liaison était publique, et peut-être y avait-il même là plus qu'une liaison. Dans une déposition, aussi invraisemblable qu'abominable, faite à la torture, onze ans plus tard, par l'empoisonneuse la Voisin, se trouve, touchant Racine, un passage auquel on peut du moins accorder quelque créance : « De Gorle (belle-mère de la Du Parc), lui a dit (à la Voisin) que Racine, ayant épousé secrètement la Du Parc, était jaloux de tout le monde... » Je ne suis pas éloigné de croire à ce mariage secret, quand je vois relevée, à la date du 22 mai 1668, sur les registres de la paroisse de Notre-Dame de Grâce de Passy, une marque d'intimité singulière : à cette date, quand M^^^ du Parc est déjà grosse de l'enfant de Racine dont la naissance lui coûtera la vie, sa fdle, la petite Marie-Anne, s'est rendue à cette église pour un baptême où- elle est marraine. Racine étant parrain.

Quoi qu'il en soit de ces brèves amours, le dénouement tragique en approche : six mois et demi plus tard, la malheureuse femme va mourir en couches, comme nous le saurons par Brossette, à qui Boileau, le plus intime ami de Racine, l'a confié. Alors on lira sur les registres de Saint-Roch : « Du dit jour (13® de décembre 1668), Marquise-TJiérèse de Gorle, veuve de feu René Berthelot, vivant sieur du Parc, Vune des comédiennes de la troupe royale, âgée d^environ trentecinq ans, décédée le onzième du présent mois rue de Ri-

chelieu j son corps porté et inhumé aux Religieux Carmes des Billettes de cette çilIe, à Paris... »

Dix épitaphes en vers, recueillies par l'abbé de Tralage et qui se trouvenl,H la bibliothèque do l'Arsenal, dans les manuscrits de cet amateur de théâtre, attestent, en même temps que l'extraordinaire beauté, que l'irrésistible séduction de la pauvre Marquise, les universels regrets c|ue causa sa mort. Le 15 décembre, la lettre en vers du gazetier Robinet raconte ses obsèques et, parmi

Les adorateurs de ses charmes

Qui ne la suivaient pas sans larmes,

elle mentionne particulièrement « les poètes de théâtre »,

Dont l'un, le plus intéressé, l^tait à demi trépassé.

C'est assez désigner Racine, de qui les larmes pouvaient avoir un goût de remords, et qui se consolera vite pourtant, comme on sait, avec M^^^ de Champmeslé, grande tragédienne, mais pécheresse joyeuse. Corneille, qui a dû, de la rue Richelieu à la rue des Billettes, essayer fièrement de refouler les siennes, lesquelles n'étaient que d'infinie et tendre pitié, se souviendra bien davantage, et même, comme nous verrons, n'oubliera jamais.

Les religieux Carmes de l'Observance de Rennes avaient acheté en 1631 la chapelle dont parle l'acte de décès inscrit sur les registres de Saint-Roch, et c|ui allait — disons-le en passant - — devenir la paroisse officielle de l'Académie Française, celle où, jusqu'à la fin du siècle, serait célébré un service pour tout académicien défunt. Mais pourquoi cette inhumation de Marquise-Thérèse en un lieu si éloigné de sa demeure et de sa propre paroisse ? Ne serait-ce point parce que là aurait été béni son mariage secret avec

Racine ? Je me contente de poser la question. En 1754, cette chapelle, et une plus ancienne, attenante, en contre-bas, qui servait de cimetière, furent remplacées par celle qui est devenue l'actuel Temple protestant des Billettes, rue des Archives. Si ce que j'écris tombe sous les yeux de quelqu'un des paroissiens réformés d'aujourd'hui, peut-être, un prochain dimanche, au service divin, tout en songeant à Racine et à Corneille, aura-t-il une pensée et une prière }>our la belle comédienne par eux tant chérie et dont la cendre est incorporée encore au sol sur lequel est bâtie son église.

A la fin de novembre 1667, quelques jours à peine avant la mort de celle qui avait été la princesse IIdione, Attila paraissait en librairie, précédé d'un avis Au Lecteur, très court, naais très important pour éclairer la doctrine de Corneille touchant la dignité et la moralité du théâtre, et dont il faut citer au moins ces lignes:

On m'a pressé de répondre ici par occasion aux invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la comédie ; mais je me contenterai d'en dire deux choses, pour fermer la bouche à ces ennemis d'un divertissement si honnête et si utile : l'une, que je soumets tout ce que j'ai fait et ferai à l'avenir à la censure des puissances, tant ecclésiastiques que séculières, sous lesquelles Dieu me fait vivre : je ne sais s'ils en voudraient faire autant; l'autre, que la comédie est assez justifiée par cette célèbre traduction de la moitié de celle de Tércnce que des personnes d'une piété exemplaire et rigide ont donnée au public...

Il s'agit, dans ces derniers mots, de la traduction rédigée à Port-Royal par Le Maistre de Sacy. Les

invectives dont il est question plus haut, ce sont principalement celles que contient un petit livre qui vient de paraître, et chez le même libraire qu Attila : le Traité de la Comédie et des Spectacles selon la Tradition de l'Eglise, ouvrage de AF'' le Prince de Conti, le gnome contrefait, débauché, méchant, tombé dans la bigoterie sur le tard, où ce frère — si jaloux — du grand Condé,non seulement, pour faire oublier qu'il a eu jadis l'honneur de protéger Molière, traite de scandaleux et d'impies Tartufe, Dom Juan, V Ecole des Femmes, mais encore attaque avec la dernière violence le Cid, Cinna, Pompée, — dont le personnage de Cornélie le scandalise, — et même, au nom du Ciel, bien entendu, Polyeucte ! Mais quel plaisir on a de voir avec quelle hauteur indignée, méprisante et fièrc Corneille sait répondre à ce triste sire !

De telles attaques à la bienfaisance et à la noblesse de son art eussent plutôt dissipé, comme on voit, cette « lassitude » et cette « langueur » dont nous connaissons les causes et qui, depuis quelque ' temps, pesaient sur son âme. Pourtant il va être trois années sans rien donner à la scène ; pendant ces trois années il va faire ce que l'on peut appeler sa seconde retraite de poésie religieuse ; et je ne doute point qu'il n'y ait été porté, comme à la première, par ces « pensées de la mort » dont parlait, en 1656, la dédicace de V Imitation au Souverain Pontife . Alexandre Vil, puisque cette seconde retraite commencera au lendemain même du jour où, après un drame obscur et une lamentable catastrophe, il a conduit à la dissolution du tombeau la dépouille de celle dont la forme délicieuse avait. Tipuf nus. ému sa tendresse et enchanté son rêve.

A vrai dire, il était déjà revenu un instant à la poésie pieuse, en 1685, entre Othon et Agésilus, lorsqu'il a^•ait publié les Louanges de la Vierge, d'après les rimes latines attribuées à saint Bonaventure, opuscule sans intérêt dont je ne parlerais mêmp point

si, en tête, ne se trouvaient ces curieuses déclarations:

Il ne faut attendre de moi, dans ces sortes de matières, autre chose que des traductions et des paraphrases. Je me sens si peu versé dans la théologie et dans la dévotion que je n'ose me fier à moi-même quand il en faut parler; je les regarde comme des routes inconnues où je m'égarerais aisément si je ne m'assurais de bons guides.

Plus hardi, plus confiant en lui-même, quel poète delà méditation religieuse il eût été! Mais sa religion n'est point, à la Pascal, une religion pathétique, passionnée, ayant la fièvre : elle est sereine, sans curiosité, sans inquiétude. Il ne se pose, il n'imagine même aucune question au delà de celles dont il sait que le catéchisme a donné la réponse. Alors, pour remplir tout son devoir de poète, i' pour satisfaire en quelque sorte à l'obligation que nous avons tous », dit-il, «d'employer à la gloire de Dieu du moins une partie des talents (^ue nous avons reçus », il ne cherche pas à chanter d'autres chants que ceux déjà consacrés et tenus pour efTicaces, mais seulement à donner à ceuxlà, justifiant ainsi le don d'en haut, toute la beauté verbale qui les rendra plus efficaces encore. Assi;rément, il ne trouvera rien qui vaille, en dépit de sa virtuosité, lorsque, à la demande de quelque prêtre ami, — par pénitence imposée, peut-être ! — il rimera en français un original médiocre tel que ce Laus beatas Virginis, rhapsodie d'un symbolisme puéril et compliqué, pour laquelle il confesse lui-même n'avoir tiu'une assez faible estime. Il a besoin de se mesurer avec de grands textes, et c'est ce dont, de 1667 à 1670, il aura l'occasion en s'appliquant à ce livre qui en renferme un nombre considérable, puisqu'une bonne part du Psautier y passe : UOffice de la Sainte Vierge, traduit en français tant en vers quen prose, avec les sept Psaumes pénitentiaux, les Vêpres et Compiles du dimanche et tous les Hymnes du Bréviaire Romain. Je ne voudrais pas surfaire l'ouvrage et vous pro-

mettre de perpétuelles jouissances, au cas où vous en entreprendriez la longue lecture. En confrontant les vers avec le texte en prose qui est à côté, vous admireriez partout, j'en suis sûr, l'étonnant métier du poète, mais vous vous en lasseriez assez vite. Pourtant je puis vous assurer qu'en quelques psaumes. Corneille a réalisé ce prodige : surpasser, soit en émotion poignante, soit en éclat lyrique, tout ce que nous pouvons imaginer du génie hébreu à travers le latin de la Vulgate. On dirait qu'au son des instruments sacrés, l'antique inspiration du Psalmiste, avec une cohérence et une clarté plus entières, s'est emparée directement du poète français :

Je me sens tout le cœur plein de grandes idées, Je les sens à l'envi s'en échapper sans moi, Je les sens vers le Roi d'elles-mêmes guidées : Dédions-les toutes au Roi !...

Ainsi débute — et je ne connais pas d'ode qui ait un plus beau début, — le Psaume XLIV ; et c'est l'état d'inspiration lui-même qui se trouve exprimé en ces vers d'une si ample majesté, quand il n'y a dans le verset correspondant que ces mots sans vertu particulière : « Mon cœur a poussé au dehors une bonne parole : je dédie mes œuvres au Roi, » Et les vingt strophes du morceau, • — ■ épithalame chanté par un père pour le mariage de sa fille avec Salomon, où ce père s'adresse tantôt à Salomon, tantôt à sa fille, — forment la plus brillante, la })lus somptueuse, la plus mélodieuse des «orientales ». Si vous la trouviez dans La Fin de Satan, à côté de ce Cantique de Bethphagé si délicieusement issu du Cantique des Cantiques, vous n'hésiteriez pas à la croire aussi de Victor Hugo et à dire : « Quelle ampleur du rythme ! quelle plénitude de la rime, portant toujours sur le mot essentiel, sur celui qui plus que tout autre signifie, évoque, suggère . ! Et surtout, quel sens de la couleur hébraïque ! » Eh bien, ceci est du Corneille :

Grand monarque, dont l'âme est sans cesse occupée A bien remplir ce rang où le ciel vous a mis, Vous n'avez qu'à paraître et ceindre votre épée Pour confondre vos ennemis.

Vos attraits sont si forts, vos actions si belles, Tant de gloire et d'amour les sait accompagner, Que chacun se déclare et pour eux et pour elles. Et vous faire voir, c'est régner...

D'un acier pénétrant la pointe de vos flèches Percera tous les cœurs rebelles à leur roi, Et voyant ruisseler leur sang par tant de brèches, Les peuples tomberont d'efîroi.

Comme votre grandeur s'est toujours mesurée Sur la droiture même et la même équité, Votre règne n'aura pour borne à sa durée Que celle de l'éternité.

La haine des forfaits, l'amour de la justice. Font de tous vos desseins les sacrés appareils ; Et Dieu répand sur vous une onction propice, Plus qu'il ne fait sur vos pareils.

De riches vêtements au jour de votre gloire. D'ambre, aloès et myrrhe embaumés à la fois. Seront tirés pour vous des cabinets d'ivoire Par les filles des plus grands rois.

La reine votre épouse, à votre droite assise, Brillera d'une auguste et douce majesté : Ses habits feront voir dans leur dorure exquise Une exquise diversité.

Mais écoute, ma fille, écoute, et considère. Combien en sa personne éclatent de trésors : Oublie auprès de lui la maison de ton père Et le cher peuple dont tu sors...

Et je m'arrête au moment où le psaume va devenir de plus en plus émouvant, de plus en plus splendide, parce qu'il faut que vous l'alliez lire sans en rien omettre, après que vous aurez lu le texte original, pour savoir tout ce que, en l'interprétant, Cor-

neille y a su ajouter et d'émotion et de splendeur. Puis vous lirez, à voix haute, toujours, pour donner une fête à votre oreille, car la beauté sonore en est indicible, le Psaume C XL III, Laudate Dominum de cœlis..., celui qui commence par cette strophe :

Louez, pures intelligences.

Le Dieu qui vous commet à gouverner les cieux, Et du plus haut séjour de ses magnificences,

Donnez l'exemple à ces bas lieux...

hymne où, par la multiplication des images, par l'élargissement de la pensée, par l'exaltation du mouvement, la paTt de Corneille est considérable. Il y a là un crescendo, pour lequel des voix semblent jaillir, à la gloire de Dieu, de tous les points de l'horizon, qui vous donnera le même frisson musical que l'alleluia du Messie d'Haendel. Pour moi, je ne saurais relire ces strophes sans ressentir une sorte d'ivresse.

En contraste avec ces accents solennels ou avec ces fanfares triomphales, voulez-vous entendre un chant qui ne soit plus que murmuré, d'une voix toute pénétrante, comme un peu lasse et voilée encore après une longue épreuve, et que semblent accompagner en sourdine les harpes naguère encore suspendues aux saules des fleuves de Babylone? Mais, ici, qu'on me laisse d'abord évoquer un souvenir d'hier.

Hier, le volume de Corneille était ouvert sur ma table quand je vis entrer de très chers amis inattendus, des « rapatriés », arrivés la veille de leur Flandre, de ma Flandre natale, où depuis trois années ils avaient vécu d'anxiété, de douleur, d'humiliation, et cependant d'indéfectible espoir. Ils me dirent leur immense joie lorsqu'ils avaient franchi, acclamés et choyés, la frontière helvétique, et surtout lorsqu'ils avaient touché enfin la terre promise, le sol libre de la patrie. Puis, leurs yeux se mouillèrent en parlant des êtres aimés qu'ils avaient laissés au pays, et en me disant cette vision suprême, apparue par la portière

1>IEHRE CORNEILLE 430

(lu wagon à l)pstiaux qui les emportait vers l' Allemagne : à l'aube, dans les champs, un lamentable cortège d'esclav^es, — vieillards, femmes, jeunes filles de toutes conditions — l'outil sur l'épaule, allant au travail, sous la conduite et la poussée, revolver au poing, de quatre brutes allemandes... « Que vont-ils devenir, les malheureux ? Que deviendrontils, tous ceux qui sont restés là-bas ? Et nous, les délivrés, avons-nous même le droit d'être moins tristes ? » — Au lieu de répondre, et puisqu'on s'était penché sur mon livre, j'y cherchai la page où je savais bien qu'il y avait, avec un rappel de courtes joies et de persistantes angoisses toutes pareilles, une confortation beaucoup plus sûre et plus haute que n'aurait pu être la mienne : le Psaume CXXV, In convertendo Dominus captivitatem $ion... Et, dans la version de Corneille, sans en retrancher la doxologie finale où chacun retrouverait exprimée, tout au moins, sa foi en une mystérieuse immanence de la justice, je lus :

Dès qu'il plut au Seigneur mettre fin à nos peines.

Sitôt qu'il eut brisé nos fers, Nous traitâmes de songe et de chimères vaines

Les maux que nous avions soufferts.

Un plein ravissement de tout notre visage

Bannit les marques du passé.

Et jusqu'au souvenir d'un si rude esclavage.

Tout cessa, tout fut effacé.

Toutes les nations qui voyaient notre joie

Nous disaient d'un air sourcilleux :

« Il faut que le bonheur où leur Dieu les renvoie

Soit bien grand et bien merveilleux. »

« Oui, leur répondions-nous, c'est le Dieu des merveilles,

Celui qui nous tire d'ici ; Et comme ses bontés sont pour nous sans pareilles,

Notre allégresse l'est aussi. »

Favorisez, Seigneur, des mêmes privilèges,

Ces restes pour qui nous tremblons ; Comme un vent du midi, faites fondre les neiges

Qui fertilisent leurs sablons.

Finissez leur exil ainsi que nos alarmes,

Exaucez leur juste désir, Vous qui nous avez dit que qui semait en larmes

Moissonnerait avec plaisir.

Ils ont semé des blés, mais sous des lois sévères

Que leur imposaient leurs malheurs ; Leur douleur égalait l'excès de leurs misères :

Autant de pas, autant de pleurs ;

Mais s'ils les ont semés avec pleine tristesse,

Accablés d'ennuis et de maux, Ils reviendront, Seigneur, avec pleine allégresse,

Chargés du fruit de leurs travaux.

Gloire au Père Eternel, la première des causes !

Gloire au Fils, à l'Esprit divin !

Et telle qu'elle était avant toutes les choses, .

Telle soit-elle encor, sans fin !

La lecture terminée, je crus voir, dans l'humidité des yeux, briller une lumière. C'est que le frisson du Beau avait passé ; c'est que Corneille, grand poète dramatique apte à insuffler la vie à des êtres distincts de lui-même, — une Chimène, un Polyeucte, un Horace, — a de même ressuscité ici par son verbe le « rapatrié » d'il y a vingt-cinq siècles, transfusant son âme dans cette âme, comme tout à l'heure dans celle du père qui célébrait les noces de sa fille, ou celle du lévite qui chantait son hymne à Jéhovah. Il n'est plus lui, il est devenu eux y et alors, d'instinct, par un art naturel qui est le contraire de l'artifice, il a Trouvé non seulement la forme de strophe, mais l'allure du vers, tantôt hardie et continue, tantôt timide et brisée, mais les accords des mots, ici retentissants et fastueux, là discrets et amortis, par qui sont exprimées et transmises les vibrations

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les plus subtiles de son émotion intégrale. Ce don de s'aliéner ainsi n'appartient qu'aux très grands poètes, il est leur marque essentielle. Et c'est aussi bien celle des poètes plus particulièrement lyriques, avec cette seule différence qu'ils empruntent plus souvent à eux-mêmes le personnage dans lequel ils se transmuent et qui n'est alors que leur moi sublimé. Corneille ne l'a osé faire que trop rarement et timidement :

Mon génie au théâtre a voulu m' attacher... Partout ailleurs je rampe et ne suis plus moi-même,

écrivait-il au roi en 16G3. Nous savons maintenant à quel point il se trompait en se défiant ainsi de l'une de ses facultés les plus certaines, et que, tel qu'il est, après V Imitation et V Office de la Vierge où il s'est montré un si prodigieux inventeur et manieur de r\i:hmes, il doit être tenu, plus que Malherbe, entre Ronsard et Victor Hugo, pour le maître de ce que l'on pourrait appeler l'orchestration lyrique de notre poésie. Mais le sens de ces beautés-là, oblitéré chez nous pendant deux siècles et que nous ne devions retrouver qu'à l'avènement du Romantisme, manquait trop aux contemporains de Corneille pour qu'ils y fussent très sensibles ; et comme lui-niême, en sa modestie et simplicité, n'avait cru, cette fois encore, faire œuvre que d'édification, il se retrouvait tout naturellement, cette tâche, parfois ingrate, achevée, prêt à écouter et à suivre de nouveau l'appel de sa vocation dominante, vers le théâtre.

C'est Madame, duchesse d'Orléans, c'est Henriette d'Angleterre qui lui donna l'occasion de revenir, sans plus attendre, à la scène. On sait quel goût

délicat montrait pour les lettres en général," et pour le théâtre en particulier, cette exquise créature. Racine exagérait sans doute en lui disant, dans la dédicace iV Andromaque : « On savait que Votre Altesse Royale avait daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie » ; mais Bossuet n'exagérait point en déclarant, dans sa fameuse oraison funèbre : « Elle connaissait si bien la beauté des ouvrages de l'esprit que l'on croyait avoir atteint la perfection quand on avait su plaire à Madame. » Lui étant donc venu un jour à la fantaisie de mettre aux prises, sur un même sujet, les deux plus grands poètes dramatiques, elle chargea le marquis de Dangeau d'aller prier secrètement Racine et Corneille de composer chacun une Bérénice, sans que l'un se put douter qu'il avait en l'autre un concurrent. Ils se mirent tous deux au travail et, en 1670, le 20 novembre. Racine donnait sa tragédie de Bérénice à l'Hôtel de Bourgogne, Corneille, le 28 du même mois, sa tragi-comédie de Tite et Bérénice au Palais-Royal. Henriette ne devait d'ailleurs connaître ni l'une ni l'autre des deux pièces qu'elle avait suscitées : elle était morte, de la mort mystérieuse que l'on sait, dès le 30 juin de cette année-là.

Entre les deux poètes la lutte était fatalement inégale : l'extrême simplicité du sujet fourni par l'Jiistoire ne pouvait être favorable cju'à Racine. En peu de mots, le voici: au retour d'une de ses campagnes en Orient, Titus a emmené à Rome la Juive Bérénice, sœur et veuve de rois ; ils s'adorent, mais les Romains, dans leur patriotisme farouche et dans cette haine des rois qui a survécu même à la chute de la République, ne permettraient pas que l'empereur épousât une étrangère et une reine ; alors, quoi qu'il leur en coûte, les deux amants se séparent : invitus invitam dimisit, dit Suétone.

Comme on ne saurait faire, d'vm simple duo, une pièce, Racine adjoignit à Bérénice et à Titus un tiers

personnage, Antiochus, roi de Comagène, épris de Bérénice, dont il n'est pas aimé, et ami de Titus ; et ce fut assez pour que, grâce à ce témoin sensible, à ce confident intéressé, par un miracle de l'art racinien qui atteint ici sa perfection propre, on pût voir sans monotonie évoluer les sentiments, et l'action se dérouler dans une progression continue où l'on ne respire que de l'amour. Car la politique, dans Racine, n'est là que comme une menace à l'amour, mais elle ne partage point avec lui les âmes.t^lle y tient autant de place que lui, au contraire, dans la pièce de Corneille, où le poète a introduit, au lieu d'un seul acteur de pure liaison entre les deux protagonistes, un couple, auquel il veut que nous nous intéressions presque autant qu'à l'autre : Domitie, une Romaine de grande race, et Domitian, frère de l'Empereur. Et voici la situation qu'il nous présente : Domitie aime Domitian, mais c'est Titus qu'elle veut épouser pour être impératrice ; Titus, qui n'aime que Bérénice, ne cesse de songer à prendre Domitie pour femme, afin de complaire aux Romains ; ce que voyant, Domitian, si fort qu'il aime Domitie, et voulant se vaincre à son tour, offre son cœur à Bérénice. Et comme aucun des trois ne paraît vraiment souffrir de son effort pour faire céder son amour à une ambition, à une convenance ou à un simple exemple, une froideur extrême se dégage de toute cette activité purement artificielle et cérébrale.

Pourtant, à côté de l'antipathique Domitie, du falot Domitian, et de ce faible Titus qui se proclame, tout au contraire d'Auguste,

Maître de l'univers sans l'être de lui-même.

il y a un personnage, qui, indépendamment des très beaux vers semés dans les autres rôles, relève la pièce toutes les fois qvi'il paraît : c'est Bérénice. Grâce à elle. Corneille arrive à un dénouement très supérieur à celui de Racine, moins attendrissant peut-être que

la résignation élégiaque au devoir des trois amants raciniens après qu'ils ont eu, tous les trois, la pensée d'échapper à ce devoir par un suicide, mais d'une grandeur incomparable, et amené par une péripétie tout à fait heureuse. Domitian, pour s'assurer Domitie, après qu'il a été repoussé par Bérénice, a cherché, et croit avoir trouvé, le moyen de lever l'obstacle qui empêche l'Empereur d'épouser la reine juive : il vient de ciécider le Sénat à voter l'adoption de Bérénice. La voilà devenue Romaine; rien ne s'oppose donc plus, semble-t-il, à son mariage avec Titus. Erreur : c'est de cela même que va sortir la surprenante et si belle conclusion du drame. On croit d'abord que Bérénice, tout simplement, triomphe :

Grâces au juste ciel, ma gloire en sûreté N'a plus à redouter aucune indignité, J'éprouve du Sénat l'amour et la justice Et je n'ai qu'à vouloir pour être impératrice...

Mais non : maintenant que sa dignité est sauvée, maintenant qu'elle peut accomplir, en pleine liberté, son sacrifice, elle ne veut plus régner, elle veut partir, et ce sera pour donner par là même à Titus une marque d'amour qui passera toutes les autres : car le Sénat est changeant ; car le peuple a son flux et son reflux ; car demain 1q vieil honneur romain se retrouverait, se retournerait contre l'empereur, dont la vie même serait menacée peut-être, à cause d'elle... Alors, dit-elle :

Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix ; Sauvons-lui, vous et moi, la gloire de ses lois. Rendons-lui, vous et moi, cette reconnaissance D'en avoir pour vous plaire affaibli la puissance, De l'avoir immolée à vos plus doux souhaits. On nous aime : faisons qu'on nous aime à jamais.

TITUS

Quand Rome vous appelle à la grandeur suprême ?

BÉRÉ>fICE

Jamais un tendre amour n'expose co qu'il aime.

TITUS

Mais, Madame, tout cède ; et nos vœux exaucés...

BÉRÉNICE

Votre cœur est à moi, j'y règne : c'est assez.

TITUS

Malgré les vœux publics, refuser d'être heureuse, C'est plus craindre qu'aimer.

BÉRÉNICE

La crainte est amoureuse, Ne me renvoyez pas, mais laissez-moi partir. Ma gloire ne peut croître, et peut se démentir ; Elle passe aujourd'hui celle du plus grand homme, Puisque enfin je trioniphe et dans Rome et de Rome : J'y vois à mes genoux le peuple et le Sénat ; Plus j'y craignais de honte et plus j'y prends d'éclat ; J'y tremblais sous sa haine, et la laisse impuissante ; J'y rentrais exilée, et j'en sors triomphante.

TITUS

L'amour peut-il vous faire une si dure loi ?

BÉRÉNICE

La raison me la fait malgré vous, malgré anoi.

Si je vous en croyais, si je voulais m'en croire,

Nous pourrions être heureux, mais avec moins de gloire.

Et voilà, comme écrit M"^*^ de Sévigné à sa fille, de ces « tirades » qu'il n'y a nulle part ailleurs, « qui font frissonner, qui enlèvent... Vive donc notre vieil ami Corneille !... Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent. «

Oui, mais des beautés charmantes, des beautés délicates, n'est-il pas trop vieux, à présent, pour nous en donner ? Que nori pas ! Et il va nous en donner même de plus délicates et de plus charmantes encore que toutes celles du temps de sa jeunesse. Quand cela ? Demain.

En 1671, Molière a été chargé par le roi d'écrire une pièce à grand spectacle, une tragédie-ballet, qui doit être jouée' aux Tuileries, dans la grande salle des machines, pour le Carnaval. Il dresse le plan de Psyché, dont les paroles chantées seront rimées par Quinault pour la musique de Lully ; il écrit le prologue, le premier acte, la première scène du second et la première du troisième ; puis, s'apercevant qu'il ne sera pas prêt pour la date voulue, il prie Corneille de lui venir en aide et, dira la brochure, « M. Corneille a employé une quinzaine au reste ». Une quinzaine, pour douze cents vers, pour les trois quarts de la pièce, pour les vers libres les plus frais, les plus fluides, les plus aisés, les plus pittoresques, les plus tendres et les plus jeunes qu'on ait jamais écrits ! Ce seront, par exemple, ceux de Psyché à son mystérieux amant :

A peine je vous vois que mes frayeuis cessées Laissent évanouir l'image du trépas, Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connais pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance,

De l'amitié, de la reconnaissance ; De la compassion les chagrins innocents

M'en ont fait sentir la puissance, -Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est, mais je sais qu'il me charme,

Que je n'en conçois point d'alarme :

Plus j'ai les yeux sur vous plus je m'en sens charmer; Tout ce que j'ai senti n'agissait point de même,

Et je dirais que je vous aime.

Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer... Vous soupirez, Seigneur, ainsi que je soupire, Vos sens, comme les miens, paraissent interdits. C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire ; Et cependant c'est moi qui vous le dis.

Kt après que Psyché a demandé à l'Amour qu'il lui permette de revoir son père et ses sœurs, et que le dieu lui en a fait ce doux reproche :

Vous ne me donnez pas, Psyché, toute votre âme...

et après cette question étonnée de la jeune fille :

Des tendresses du sang peut-on être jaloux ?

cette réponse adorable de l'Amour, ce chant suave qui s'élève, s'enfle, ondule, et qui, au bout de ses rimes triplées comme pour un enveloppement de plus en plus inquiet et de plus en plus étroit tout ensemble, expire en une mélodieuse caresse :

Je le suis, ma Psyché, de toute la nature.

Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ;

Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent :

Dès qu'il les flatte, j'en murmure.

L'air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche ;

Votre habit de trop près vous touche;

Et sitôt que vous soupirez.

Je ne sais quoi qui m'effarouche Craint, parmi vos soupirs, des soupirs égarés.

A propos de tels vers, que le sérieux Fontenelle est donc comique, une fois en passant, lorsqu'il nous dit, parlant de son oncle : « Il vit le goût du siècle se tourner entièrement du côté de l'amour le plus passionné et le moins mêlé d'héroïsme, mais il dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce nouveau goût. Peut-être croira-t-on cjue son âge ne lui permettait pas d'en avoir ; ce soupçon serait très légitime, si l'on ne voyait ce qu'il a fait dans la Psyché de Molière, où étant à l'ombre du nom d'autrui, il s'est abandonné à un excès de tendresse, dont il n'aurait pas voulu déshonorer son nom. » Cette fin de phrase — l'auteur ne s'en doute pas — est d'une drôlerie énorme ! Il oublie, d'ailleurs, que Corneille, sans craindre le déshonneur, a laissé ou même fait

spécifier, en tète de la pièce, son exacte part de collaboration, d'où il appert que toutes les scènes d'amour sont de lui seul, et qu'il a ainsi, bel et bien, signé de son propre nom, sans se mettre à l'ombre de personne, cet « excès » dont son éminent mais sec neveu eût été si fort incapable.

Sans doute, en tête d^ Attila, Corneille avait écrit : « L'amour dans le malheur n'excite que la pitié et est plus capable de purger en nous cette passion que de nous en faire envie... Les tendresses de l'amour content sont d'une autre nature et c'est ce qui m'oblige à les éviter. J'espère un jour traiter cette matière plus au long. » Il ne la traita jamais, ayant depuis fait réflexion qu'après les résistances de la volonté aux passions périlleuses ou coupables, il n'y avait au monde rien de plus beau, rien de plus sain, rien de plus noble, rien de plus exemplaire à exprimer que l'éveil de deux jeunes cœurs accordés dans les délices ingénues d'un mutuel amour. Et pour une fois, la fable de Psyché s'y prêtant, le tendre Corneille s'en était donné tout à son aise.

Baron, à dix-huit ans et beau comme sa mère, jouait le rôle du fils de Vénus. Psyché, c'était la feinme de Molière, Armande Béjart. L'année précédente, elle avait été la Bérénice de notre poète, après avoir joué, quatre ans plus tôt, la confidente Flavie de son Attila. Jadis, toute petite fille, le poète l'avait fait sauter sur ses genoux, à Rouen, lorsqu'elle arrivait de Lyon où, sous le nom de M^^® Menou, elle venait de débuter dans son Andromède, en récitant les quatre vers de la néréide Éphyre. C'étaient donc, comme vous voyez, d'anciens amis. Le gazetier Robinet ayant dit, dans une lettre en vers de 1672, que Corneille avait écrit sa pièce suivante, Pulchérie,

Par l'effet d'une estime extrême,

Pour la merveilleuse Psyché,

Ou Mademoiselle Molière,

on s'est demandé, de nos jours, si le poète n'aurait pas été quelque peu amoureux d'elle. M. Maurice Donnay a fort bien fait, certes, de saisir au vol cette supposition en l'air, puisque, dans son Ménage de Molière, il en a tiré deux scènes exquises, mimélancoliques et mi-souriantes ; mais l'hypothèse ne repose absolument sur rien. Pourquoi ne pas prendre à la lettre les deux mots sans malice de Robinet ? A moins que d'être ingrat, Corneille devait bien cette « estime » à celle qu'il avait vue, enfant, puis jeune fdle, puis femme et devenue l'épouse, irréprochable encore, de son ami et collaborateur, grandir en talent de rôle en rôle, dans ses propres pièces. Et joignez à cela, pour achever de rendre « extrême » l'estime de son poète, qu'Armande alors était fort pieuse, au point que, dans le compte rendu même de Tite et Bérénice, Robinet, après l'avoir louée comme comédienne, s'était plu à la signaler, par surcroît, comme « admirable chrétienne ». Non, d'une passion de Corneille pour M^^^ Molière, il n'y a pas le moindre indice ; c'est au souvenir d'une morte qu'il reste fidèle, ce sont bien toujours les mêmes roses qui remontent à son vieux cœur et qui vont y remonter une dernière fois, cette fois pour une floraison penchante et comme désolée, dans cette Pulchérie dont Armande, d'ailleurs, n'interprétera point l'héroïne, et qui ne sera pas même jouée sur le théâtre de Molière.

Fontenelle, arrivant à cette pièce et sans craindre, à présent, de « déshonorer » son oncle, convient que Corneille « s'y est dépeint de lui-même avec bien de la force dans Martian, qui est un vieillard amoureux ». Nous n'avions pas besoin de cet aveu pour en

être sûrs. Là, bien mieux que dans les tendres ombrages du jeune amant de Psyché, sont revenus — et avec quelle douloureuse ardeur ! — tous les sentiments exprimés dans les vers à Marquise, vers que vous croirez presque retrouver, reconnaître. Martian y dira :

Je m'attachais sans crainte à servir la princesse. Fier de mes cheveux blancs, et fort de ma faiblesse; Et quand je ne pensais qu'à remplir mon devoir, Je devenais amant sans m'en apercevoir.

Mon âme de ce feu nonchalamment saisie, Ne l'a point reconnu que par ma jalousie : Tout ce qui l'approchait voulait me l'enlever, Tout ce qui lui parlait cherchait à m'en priver : Je tremblais qu'à leurs yeux elle ne fût trop belle, Je les haïssais tous d'être plus dignes d'elle, Et ne pouvais souffrir qu'on s'enrichît d'un bien Que j'enviais à tous sans y prétendre rien. Quel supplice d'aimer un objet adorable. Et de tant de rivaux se voir le moins aimable !

Profonde et poignante analyse, qui sent la vérité, la vie. Demain, auprès de tels accents, la plainte du vieux Mithridate nous semblera bien froide ; et ce que chantera un jour le vieux Ruy Gomez à Dona Sol ne nous paraîtra plus qu'une très jolie romance 1830 : « Au cœur, on n'a jamais de rides. » Par malheur, Martian ôté, qui, avec le sentiment de son grand âge, chérit la princesse sans rien espérer, sans rien souhaiter d'elle, il ne.reste plus dans Pulchérie, sauf à de rares moments, que des êtres de raison, les mêmes que dans Tite et Bfrénice, poussés, par de pareils mobiles et au moyen de procédés pareils, vers des situations analogues.

La princesse Pulchérie, conseillée par le sage Martian, sénateur et ministre, a pendant quinze ans régné à Constantinople, au nom de son frère Théodose, un débile d'esprit, simple fantôme d'empereur. Ce Théodose vient de mourir : qui donc va être élu

l'IEHRE CORNEILLL: 447

p;u le Seiiai pour le remplacer ? Pulchérie voudrait ardemment que ce fût Léon, qu'elle adore et à qui elle le déclare :

Mes souhaits, mon crédit, mes amis sont pour vous ; Mais à moins que ce rang, plus d'amour, plus d'époux.

Car ce qu'elle veut principalement, c'est être impératrice. Or, il y a un autre candidat au trône : Aspar, qui est aimé d'Irène, sœur de Léon. Irène, de peur qu'Aspar, s'il est nommé, ne l'abandonne pour Pulchérie, conseille à son frère de faire élire par le Sénat Pulchérie elle-même : du même coup, pense-t-elle, il deviendra empereur en épousant l'impératrice. Rien n'est 6n effet plus vraisemblable. Léon travaille le Sénat en conséquence, Pulchérie est élue, et nous ne doutons pas qu'elle n'offre aussitôt la moitié de son trône à celui à qui elle le doit, d'autant qu'elle vient de déclarer à Justine, fille du vieux sénateur Martian :

Léon seul est ma joie, il est mon seul désir, Je n'en puis choisir d'autre et n'ose le choisir : Depuis trois ans unie à cette chère idée J'en ai l'âme à toute heure, en tous lieux, obsédée ; Rien n'en détachera mon cœur que le trépas ; Encore après ma mort n'en répondrais-je pas ; Et si dans le tombeau le ciel permet qu'on aime, Dans le fond du tombeau je l'aimerai de même.

Quelle passion fougueuse, éloquente, sincère, devinée ou plutôt surprise naguère par Corneille en un certain cœur de femme dont je vous parlerai dans un instant ! Mais après cette irruption de sensibilité vraie, il ne nous en sera que plus difficile de suivre le personnage dans la pure « cérébralité » où presque aussitôt il se retranche et se guindé. Comment pensez-vous, en effet, que va se comporter Pulchérie ? Eh bien, quand Léon reparaîtra, confiant, tout à la joie de !a bonne nouvelle qu'il apporte, Pulchérie

lui déclarera, tranquillement, qu'il a eu grand tort de la faire élire au lieu de se faire élire li;i-même :

M'avoir fait obtenir plus qu'il ne m'était dû, C'est ce qui m'a perdue, et qui vous a perdu... Il fallait m'apporter la main d'un empereur, M'élever jusqu'à vous en heureuse sujette.

Car, à présent que la voilà impératx*ice, celui que l'empire attend qu'elle prenne pour époux, ce n'est plus l'homme qu'elle aime le mieux, c'est

le plus grand homme Qui respire aujourd'hui dans l'une et l'autre Rome. Vous l'êtes, j'en suis sûre, et toutefois, hélas ! Un jour on le croira, mais...

— On ne le croit pas,

réplique en soupirant le pauvre Léon. Elle lui suggère, cependant, un moyen qui pourrait tout arranger encore : qu'il se fasse désigner par le Sénat comme étant celui qui mérite, plus que tous autres, de devenir son époux. Vain expédient : le Sénat, dans une seconde délibération, préfère laisser à l'impératrice la pleine liberté de choisir. En va-t-elle profiter, cette fois, pour écouter enfin la voix de son cœur ? Le croire serait oublier le genre de grandeur vers lequel tend et se tend, de plus en plus, le génie de Corneille. Pulchérie fait cette double réflexion : en épousant un homme trop aimé, elle se donnerait un maître et ainsi manquerait au devoir qu'a une souveraine d'être maîtresse d'elle-même ; de plus, en épousant un homme jeune, sans prestige encore, et surtout inexpériinenté, elle n'accroîtrait pas, pour le bien public, sa force personnelle, et manquerait ainsi à un non inoins assuré devoir d'état. C'est ainsi que nous arrivons, au bout de cinq actes, à la scène capitale, qui est une des plus cornéliennes, pourraiton dire, de Corneille.

Le Sénat a délégué Martian pour mettre Pulchérie

en demeure de désigner, sans plus attendre, l'époux qu'elle choisit ; et voilà l'impératrice en tête à tête avec ce grand vieillard qui a poussé, tout à l'heure encore, sa tendresse désintéressée jusqu'à essayer de lui faire prendre pour mari le jeune Léon, son propre rival. x\lors, Pulchérie, ex abrupto :

On m'a dit que pour moi vous aviez de l'amour, Seigneur ; serait-il vrai ? — Qui vous l'a dit, Madame ?

— Vos services, vos yeux, le trouble de votre âme, L'exil que mon hymen vous devait imposer : Sont-ce là des témoins, Seigneur, à récuser?

— C'est donc à moi, Madame, à confesser mon crime...

Et il se confesse : il lui dit son tardif et douloureux amour, ses dix ans de lutte pour n'en rien laisser paraître, sa honte d'être obligé, par elle-même, de l'avouer enfin, et, cela, à la veille de quelle épreuve plus cruelle encore que toutes !

Il faut faire un époux, le jour n'en est pas loin. Pardonnez à l'horreur d'en être le témoin. Si mes maux et ce feu dignes de votre haine Cherchent dans un exil leur remède, et sa peine. Adieu : vivez heureuse, et si tant de jaloux...

Mais Pulchérie, l'interrompant d'un geste :

— ■ Ne partez pas. Seigneur : je les tromperai tous ; Et puisque de ce choix aucun ne me dispense. Il est fait, et de tel à qui pas un ne pense.

— Quel qu'il soit, il sera l'arrêt de mon trépas. Madame. — Encore un coup, ne vous éloignez pas. Seigneur, jusques ici vous m'avez bien servie ; Vos lumières ont fait tout l'éclat de ma vie,

La vôtre s'est usée à me favoriser :

Il faut encor plus faire, il faut... — Quoi ? — M'épouser.

Coup de théâtre, résolution inattendue non moins que merveilleusement préparée. Et dans quel magnifique langage, dans quelle atmosphère de noblesse morale se déroule cette progression, se res-

serrent peu à peu ces approches à la fois sensibles et cachées, pour arriver enfin à ces trois syllabes illuminatrices : « m'épouser ». C'est le comble de l'art qu'une scène ainsi amenée, développée et conduite. Après le grand mot lâché, après une brève interrogation de Martian stupéfait. « Moi, Madame ? » la scène tourne encore et aboutit à cette solution surprenante, singulière, logique pourtant, le personnage de Pulchérie étant posé comme il l'est : oui, que Martian l'épouse, mais que ce soit pour n'être « qu'une ombre d'époux », pour « lui donner des clartés », pour « dispenser ses lois », et rien de plus :

Prêtez-vaoi votre main, je vous donne l'empire. Eblouissons le peuple, et vivons entre nous Comme s'il n'était point d'épouse ni d'époux. Si ce n'est posséder l'objet de votre flamme, C'est vous rendre du moins le maître de son âme, Voter à vos rivaux, vous mettre au-dessus d'eux. Et de tous mes amants vous voir le plus heureux.

Étrange, en vérité ! Mais ne devinez-vous pas déjà que c'est ici Corneille lui-même qui, en imagination, se plaît à ressusciter, à poursuivre, à atteindre une vieille chimère, que la mort même de celle qui l'avait fait naître n'a pu encore effacer ? Ne voyez-vous pas qu'il se donne ici, une fois de plus, une de ces revanches idéales que j'ai plusieurs fois signalées, qui sont un des besoins profonds de sa nature, et par lesquels il compense ou répare, en rêve, les disgrâces que, dans le réel, lui ont infligées des circonstances, des rencontres, des conditions inégales à son génie ? Et voici quel est cette fois, tout rétrospectif, son rêve : Marquise du Parc n'est pas morte ; qu'elle ne puisse aimer d'amour, quelque gloire qu'il ait, un homme de son âge, il le sait, il s'y résigne ; bien plus, dépassant la résignation, il est parvenu, sans d'ailleurs cesser d'aimer et de souffrir, à comprendre, à adniettre, à approuver même la passion de son

amie pour ce rival qui marche à son tour vers la renommée. Donc, à celui-là, qu'elle réserve son cœur, il y consent ; mais son âme tout entière, non pas ! Au-dessus des passions, au delà des sens, il y a une région spirituelle où, loin d'admettre une rivalité possible, il veut être hautement et publiquement préféré, où le disciple, quel qu'il soit, ne saurait prétendre à la place impériale, due au seul maître. Que le disciple se contente donc de l'emporter sur le maître dans le domaine de l'amour, où cette place ne lui est plus même disputée ; et que ce soit Marquise du Parc qui le dise à Jean Racine, par la bouche de Pulchérie parlant à Léon :

Vous aimez, vous plaisez : c'est tout auprès des femmes ; C'est par là qu'on surprend, qu'on enlève leurs âmes ; Mais pour remplir un trône et s'y faire estimer, Ce n'est pas tout, Seigneur, que de plaire et d'aiiner.

Non, ce n'est pas tout : il y faut « un plus grand art que celui des soupirs », que le pouvoir de la séduction personnelle et que l'amour même : il y faut tout ce qui manque encore à Léon comme à Racine : l'expérience, la sagesse, le génie et l'universel consentement à leur gloire. Et c'est pourquoi Corneille imagine cette solution un peu folle, certes, mais émouvante, après tout, par son ingénu mélange de renoncement et d'orgueil : cette union platonique par laquelle Pulchérie, gardant son cœur à un autre, proclamera du moins que Martianest« le plus grand homme )),le mettra « au-dessus de ses rivaux »,le déclarera seul digne « de remplir le trône « où elle et lui « éblouiront le peuple », ensemble, puisque Martian c'est Corneille, qui continuera d'écrire des chefsd'œuvre que, sous ses directions et conseils, Marquise-Thérèse continuera d'illuminer sur la scène.

Mais quel destin, finalement, Corneille réserve-t-il à Léon, c'est-à-dire à Racine ? Pour le savoir, pour être bien sûr que je ne rêve point, moi aussi, et que

Racine et Léon sont bien un seul et même personnage, vous n'avez plus à me suivre qu'un instant, car nous sommes arrivés à la dernière scène. Pulchérie, sa résolution prise et proclamée d'épouser Martian, voit Léon reparaître devant elle, douloureux et plein de reproches. Pour se justifier, pour lui fermer la bouche, que va-t-elle lui dire ? — Ceci : plus que jamais, elle l'adore, et ce qu'elle s'apprête à faire n'est même rien moins, quoi qu'il en pense, qu'une suprême preuve d'amour qu'elle va lui donner : non seulement, en effet, rien de son cœur ni de son corps n'appartiendra jamais à l'époux qu'elle a choisi, mais si elle remet à Martian les rênes de l'empire, ce n'est que comme un dépôt, afin qu'un jour il les transmette à lui, Léon, trop jeune et trop inhabile encore, à cette heure, pour y prétendre, et qui doit d'abord, de son vieil et glorieux aîné, recevoir les leçons nécessaires. Donc, conclut-elle :

Rendez-vous, comme lui, digne de ce dépôt Que son âge penchant vous remettra bientôt ; Suivez-le pas à pas, et marchant dans sa route. Mettez ce premier rang après lui hors de doute.

Et maintenant, je ne vous demande plus que de lire, dans la Dissertation de Saint-Évremond sur r Alexandre de M. Racine (dissertation à laquelle vous vous souvenez que Corneille, par une lettre célèbre, a répondu), ces lignes :

Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes, et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie ; mais je voudrais qu avant sa mort il adoptât V auteur de cette pièce, pour former, avec la tendresse d'.un père, son vrai successeur,

Etes-vous édifiés, à présent ? Point pour point, Corneille a fait passer dans ses vers la prose de Saint- Evremond, et c'est Saint-Évremond qui a suggéré à Corneille, dont il connaît la grandeur d'âme, cette

adoption du disciple par le maître que Corneille mettra dans sa pièce pour la proposer dans la vie, sous le couvert d'une fiction de théâtre, à Racine. Bien plus, le bon, l'excellent Corneille qui, en sa mansuétude, a pardonne à Racine ses injurieuses préfaces, et qui, en sa justice, ayant vu Racine grandir d'œuvre en œuvre, regarde maintenant comme « hors de doute » qu'il ne soit appelé à tenir « le premier rang après lui », Corneille, dis- je, ne semble pas lui avoir proposé seulement une adoption intellectuelle, mais peut-être aussi, en père avisé, une alliance de famille ; car Pulchérie aussitôt, liant les deux choses, continue :

Étudiez sous lui ce grand art de régner Que tout autre aurait peine à vous mieux enseigner, Et pour vous assurer ce que je veux attendre, Attachez-vous au trône et des^enez son gendre.

Martian a une fdle à marier, Justine ; et Corneille en a une aussi : Marie-Madeleine.

De la seconde insinuation, Racine, qui est au plus fort de ce que M™^ de Sévigné appelle ses « diableries » avec la Champmeslé, a dû tout simplement sourire. Quant à l'idée d'une adoption éducatrice et protectrice, maintenant qu'il est devenu l'auteur d'ylndromaque et de Britannicus, elle n'a pu manquer, chatouilleux comme il l'est, de l'irriter, venant de Corneille, bien plus qu'au temps où il l'avait trouvée sous la plume de Saint-Évremond, à une date où il n'était encore que l'auteur à.' Alexandre. Il en fut, par surcroît, piqué au jeu : on ne tardera pas à s'en apercevoir. N'empêche que Corneille alors, en sa naïveté, prenant un acte de défi pour un acte de déférence, pourra croire que Racine s'est décidé à le suivre « pas à pas », à « marcher désormais dans sa route », quand il le verra donner au public le Mithridate où il est si évident que l'auteur s'est appliqué, de toutes ses forces, à faire du Corneille mieux que Corneille.

Là, en effet, Racine provoque d'abord visiblement la comparaison sur un terrain cher entre tous à son maître, celui de « la politique des Romains au dehors », exposée en de grandes délibérations contradictoires comme dans Pompée, comme dans Sertorius, comme dans Sophonisbe, et ailleurs. Puis, ainsi que dans Nicomède, on y rencontrera, épris d'une même femme, deux frères : l'un, Pharnace, nouvel Attale, ami des Romains, l'autre Xipharès, nouveau Nicomède, leur ennemi. Enfin — imitation plus évidemment intentionnelle encore — juste au lendemain de Pulchérie, on y trouvera un vieillard amoureux, un autre Martian : Mithridate. Seulement, la satisfaction d'orgueil, toute chimérique et rétrospective qu'elle soit, que Corneille vient de s'accorder dans sa pièce, Racine refuse de la lui concéder dans la sienne, où Monime ne partagera pas son âme entre Mithridate et Xipharès, ne vouera pas son admiration à celui-là, et à celui-ci rien que son amour: au jeune homme, à V héritier du trône, elle donnera son âme tout entière. Entre Corneille et Racine une ombre de femme, toujours la même, encore disputée, flotte encore.

^^ Corneille avait préparé les représentations de sa « comédie héroïque » par des lectures faites chez d'illustres amis, d'âge et d'humeur à comprendre ce mélange de .politique et d'amour qui leur rappelait leurs propres aventures de jeunesse, au temps de la Fronde, ou même, — le maréchal de Grammont était de ceux-là et en « savait gré » au poète — quelque tendresse récente et attardée de leur arrièresaison. En janvier 1762, c'était chez La Rochefoucauld, jadis jeune et fougueux amant de M"^^ de Longueville, aujourd'hui vieil et fidèle amoureux de ]VIme Jq l^ Fayette. En mars, ce fut chez le cardinal de Retz, devenu sage, mais qui se souvenait d'avoir autrefois, pour gouverner le royaume, voulu supplanter le beau Mazarin dans le cœur même de la reine

Anne d'Autriche. M"^^ de Sévigné assiste à ces deux lectures, et, cornélienne plus enthousiaste que jamais, elle écrit à sa fille : « Je suis folle de Corneille... Il faut que tout cède à son génie. » Et cela suit immédiatement ces lignes dédaigneuses sur Baj'azet : « Si je pouvais vous envoyer la Champmeslé, vous trouveriez la pièce bonne ; mais sans elle, elle perd la moitié de son prix. »

La génération montante ne partageait point cette ferveur, et il y parut d'abord au peu d'empressement que mirent les comédiens à réclamer Pulchérie. Il dut être dur à Corneille qu'elle ne lui fût demandée ni par l'Hôtel de Bourgogne, ni — délaissement plus cruel encore — par son ami et collaborateur de Psyché, par Molière. Elle ne sera jouée que le 15^ novembre, et au théâtre, maintenant tombé en discrédit, du Marais. Sur l'accueil qu'elle y reçut, on voit, dans l'Avis au Lecteur, que le poète cherche à se faire illusion :

Bien que cette pièce ait été reléguée dans un lieu où l'on ne voulait plus se souvenir qu'il y eût un théâtre, bien qu'elle ait passé par des bouches pour qui on n'était prévenu d'aucune estime, bien que ses principaux caractères soient contre le goût du temps, elle n'a pas laissé de peupler le désert, de mettre en crédit des acteurs dont on ne connaissait pas le mérite, et de faire voir qu'on n'a pas toujours besoin de s'assujétir aux entêtements du siècle pour se faire écouter sur la scène.

Illusion ? Oui, sans doute, puisqu'à M™^ de Sévigné elle-même qui, alors en Provence, attend impatiemment des nouvelles de la pièce, M^^ de Coulanges ne trouve à envoyer que ce bulletin tout bref et tout sec : « Pulchérie n'a point réussi. » Ce fut tout au plus, le jour de la « première », ce qu'à présent nous appellerions un succès d'estime, puis un succès de quartier ; mais le beau monde ne se dérangea point. Pourtant, ce théâtre dont « on ne voulait plus

se souvenir « qu'il existât, c'était celui où avaient éclaté dans la gloire, aux applaudissements de la Cour, le Cid, Cinna, le Menteur, la Mort de Pompée / c'était celui où, pour interpréter ces chefs-d'œuvre, il y avait eu les acteurs les plus fameux : Mondory, Floridor, Jodelet, Béllerose... Maintenant, devant les boutiquiers de la rue des Francs-Bourgeois et de la rue Vieille-du-Temple, — d'ailleurs, plus capables, peut-être, de goûter cette pièce orgueilleuse et austère, que la noblesse corrompue et domestiquée de Versailles — ce sont des comédiens inconnus qui paraissent: dans le rôle de Léon, un vague Douvilliers, dans celui de Martian, un obscur Verneuil. Et de l'actrice chargée du rôle majestueux de Pulchérie, Robinet se contente de nous dire que c'est

V agréable Dupin Dont le corsage est si poupin !

C'est peu, sauf pour le corsage ; mais vous avez vu comment Corneille sait transfigurer ces misères par sa générosité, sa fierté, sa fidélité à son art, sa foi en son génie. Et là-dessus, tandis qu'on imprime sa pièce dédaignée, tandis que l'Hôtel de Bourgogne est tout aux dernières répétitions de Mithridate, où l'on assure déjà que la Champmeslé fera merveille, il va, le 5 décembre, porter son suffrage à Racine qui, ce jour-là, est « reçu de toutes les voix » à l'Académie, comme le constate Conrart, secrétaire perpétuel, sur le Registre.

Corneille n'écrira plus qu'une pièce : Suréna, général des Parthes, tragédie sur laquelle on n'a jamais retrouvé d'autre témoignage contemporain que ces quelques lignes d'une lettre de Bayle, en date du

15 décembre 1674 : « On joue à l'Hôtel de Bouroroîîne une nouvelle pièce de j\l. Corneille l'aîné, dont j'ai oublié le nom, qui fait, à la vérité, du bruit, mais pas eu égard au renom de l'auteur. » L'ouvrage disparut très vite, au milieu de l'indilTérence générale. On était, il est vrai, au lendemain de Mithridate et à la wei\\& à.' Iphigénie ; mais en dehors des pièces de Racine, quelles autres pouvaient donc réussir quand un Surcna ne réussissait point? Et il me semble que l'on continue de professer pour cet ouvrage un dédain que je n'arriverais pas à comprendre si je ne savais avec quelle facilité se transmettent, sans qu'on les revise, les anciens jugements littéraires. Oubliez-les, lisez pieusement cette belle tragédie, et vous en serez récompensés, je vous assure.

Suréna, général des Parthes, et Eurydice, princesse d'Arménie, s'aiment ; mais le roi des Parthes, Orode, a formé le dessein de donner son fds Pacorus à Eurydice et sa fille Mandane à Suréna. Le roi et le prince perçoivent une subtile et sourde résistance au projet de ces deux unions, et ils en cherchent la cause. Ce que feront Suréna et Euryclice pour défendre contre cette enquête, de plus en plus insidieuse et menaçante, le secret de leur immuable amour, ce sera toute l'action de la pièce, jusqu'au moment où le roi, ce secret découvert, ordonne que se fassent les deux mariages : sinon, Suréna partira en exil, et ce sera, pour les deux amants, la séparation éternelle. Ils la préfèrent à l'infidélité et se disent adieu. Mais Pacorus jaloux de l'amant trop chéri, et Orode envieux du général trop populaire, font assassiner Suréna. Palmis, sa sœur, — leur amitié fraternelle est une des délicatesses de la tragédie, ^ — après avoir jeté Fanathème aux assassins, se retourne vers Eurydice et lui reproche amèrement de ne s'être pas sacrifiée pour sauver son frère :

Quoi? Vous causez sa perte et n'avez point de pleurs?

Alors, cette sublime réponse d'Eurydice : Non, je ne pleure pas, Madame, mais je meurs.

Et de douleur, en effet, elle expire.

Ne voyez-vous pas déjà tout ce que cette dernière tragédie apporte encore de nouveau et d'inattendu à l'œuvre de Corneille? Ici, plus d'événements compliqués, plus de sentiments extraordinaires : rien que de simple et de normal. Deux volontés, mais fermes pour résister et non surtendues pour agir. Plus de partage des âmes entre l'amour et — dans le sens cornélien du mot — la gloire. Plus de prééminence donnée aux dures exigences de la politique sur les tendres sollicitations de l'amour. Non que Corneille renie ses idées sur la suprématie légitime et nécessaire des devoirs d'état ; mais ici on le sent heureux d'avoir à traiter un sujet où les ordres de la conscience ne sont plus vraiment en conflit avec les appels du cœur. Les farouches maximes de gouvernement y seront bien formulées encore, mais par qui? Non plus par une altière et noble Pulchérie, qui s'appuyait sur elles pour s'imposer un sacrifice à soi-même : ce sera par un odieux tyran, par un Orode, qui ne les invoquera que dans son propre intérêt et pour demander à autrui un sacrifice. S'il demande en effet à Palmis d'épouser, sans amour, un roi qu'elle ne connaît même point, c'est pour qu'elle ne songe plus à son fils Pacorus, qu'elle aime, mais qu'il a destiné à la princesse d'Arménie. Comme la jeune fille se révolte et, — bien qu'elle sache déjà que le faible Pacorus, par ambition, incline vers sa rivale, — comme elle proteste qu'elle veut, quoi qu'il arrive, garder fidèlement son âme au prince et lui laisser du moins le regret du bonheur que lui eût assuré son amour, Orode, liaussant les épaules, de lui répondre :

C'est bien traiter les rois en personnes communes Qu'attacher à leur rang ces gênes importunes,

Comme si, pour vous plaire et les inquiéter,

Dans le trône avec eux l'amour pouvait monter...

Du reste, en ces grands nœuds l'Etat qui s'intéresse

Ferme l'œil aux attraits et l'âme à la tendresse :

La seule politique est ce qui nous émeut ;

On la suit, et l'amour s'y mêle comme il peut :

S'il vient, on s'applaudit; s'il manque, on s'en console,

C'est dont vous pouvez croire un roi sur sa parole.

Nous ne sommes point faits pour devenir jaloux

Ni pour être en souci si le cœur est à nous ;

Ne vous repaissez plus de ces vaines chimères

Qui ne font le plaisir que des âmes vulgaires,

Madame ; et que le prince aye ou non à souffrir,

Acceptez un des rois que je puis vous offrir.

Corneille, on le sent, ne prend plus de telles maximes à son compte ; ce qu'il prend à son compte, c'est la réplique amoureuse de Palmis :

Pardonnez-moi, Seigneur, si mon âme alarmée Ne veut point de ces rois dont on n'est point aimée. J'ai cru l'être du prince, et l'ai trouvé si doux Que le souvenir seul m^en plaît plus qu'un époux.

Au cinquième acte, Corneille va mettre dans la bouche de Suréna un vei's qui étonne, ou plutôt qui détonne, tant il est étranger au tempérament du personnage, à la situation, à toute la pièce :

Un peu de dureté sied bien aux grandes âmes.

On se demande : d'où sort-il, ce vers singulier? Ne cherchez pas : il remonte, presque inconsciemment et pour la dernière fois, d'une vieille et obstinée conception que le très doux Corneille s'est jadis forgée et qu'il s'est efforcé, tant qu'il a pu, d'imposer aux caractères de son théâtre, pensant par là se mettre, du même coup, en garde contre les tentations de sa propre douceur, de crainte que, dégénérant en faiblesse, elle ne lui fît oublier quelque devoir, elle ne lui fît commettre quelque faute. Et précisément parce que ce vers, ici, ne se rattache plus à rien, il

n'en jette qu'une plus définitive lumière sur un secret que nous avons, peu à peu, pénétré ensemble en conférant les ouvrages du poète avec l'intimité de sa vie, que nous avons trouvée toute pleine de ces luttes d'une volonté qui se raidit contre les possibles empiétements des passions qui se soulèvent, luttes mystérieuses mais certaines, et par lesquelles il ne ressemble que davantage à ses héros.

A présent, l'âge est venu ; les passions, cendres rouges sous les cendres grises, ne donneront plus leur chaleur que sans brûlure, à travers la tiédeur du souvenir. N'ayant plus rien à craindre de lui-même, le vieux Corneille peut redevenir, et il redevient, ce qu'il était tout naturellement du temps de sa jeunesse : le poète des harmonies de Vamour, celui qui faisait se chercher et se rejoindre, à travers tous les obstacles, Mélite et Daphnis, Chimène et Rodrigue ; celui qui faisait dire à Emilie, pensant que Cinna va marcher au supplice et voulant le suivre :

La gloire et le plaisir, la honte et les tourments, Tout doit être commun entre de vrais armants ;

celui qui maintenant fait dire à Eurydice apprenant la terrible menace qui plane sur la tête de Suréna comme sur la sienne, et se refusant néanmoins à une concession qui ne les sauverait l'un et l'autre que par une sorte de reniement de leur amour :

L'amante d'un héros aime à lui ressembler, Et voit ainsi que lui ses périls sans trembler.

L'amour donc, ici, règne seul et, plutôt que d'abdiquer, consent au malheur et va se compléter dans la mort. C'est grand, avec mélancolie. Ah ! certes, on aimerait mieux qu'ils fussent, cette Eurydice et ce Suréna, héroïquement actifs, au lieu de n'être que passivement héroïques ; et si Corneille devait continuer d'écrire pour le théâtre, on pourrait s'inquiéter de rencontrer ici une première diminution des acti-

vités volontaires ; mais sachant que ce sont là ses adieux à la scène, jouissons plutôt de cette détente, de cette humanité plus douce, un peu lasse, qui reste pourtant si fière et si noble en sa résignation.

Il y a un passage où cette résignation va jusqu'à la tristesse désenchantée, jusqu'au pessimisme, dont, sauf en quelques endroits de la Suivante, il y a quarante ans, on ne trouverait point d'autre trace dans toute l'œuvre de Corneille ; on sent que le poète s'y épanche à une heure que peuvent connaître les plus grands et les plus robustes, heure d'inquiétude sur le déclin possible, de doute sur les promesses de l'avenir, de regret sur les joies entrevues dans le passé, qu'il faut qu'on renonce à jamais atteindre... Eurydice a dit à Suréna, comme autrefois Catherine Hue a pu le dire à Corneille : — Si nous ne pouvons être l'un à l'autre, votre devoir voudra que vous soyez à une autre :

À la postérité vous devez des neveux ;

Et ces illustres morts dont vous tenez la place

Ont assez mérité de revivre en leur race.

Je ne veux pas l'éteindre...

Et Suréna répond :

Que tout meure après moi, Madame : que m'importe

Qui foule après ma mort la terre qui me porte?^; «-..j ï

Sentiront-ils percer par un éclat nouveau, S^ f^^

Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau? tg.^'^ v^f^^

Respireront-ils l'air où les feront revivre i^r^^v<->^i^

Ces neveux qui peut-être auront peine à les suivre,

Peut-être ne feront que les déshonorer,

Et n'en auront le sang que povir dégénérer?

Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire,

Cette sorte de vie est bien imaginaire.

Et le moindre moment d'un bonheur souhaité

Vaut mieux qu'une si froide et vaine éternité.

Après de tels vers, je ne saurais plus citer rien. Si :

pour leur majesté d'orgueil et pour leur solennité testamentaire, ces deux alexandrins encore :

J'ai vécu pour ma gloire autant qu'il fallait vivre ; Et laisse un grand exemple à qui pourra me suivre.

Le soleil est maintenant couché ; mais, de dessous l'horizon, ses rais illumineront longtemps encore quelques beaux nuages où s'attardera sa lumière, avant qu'elle achève de s'éteindre. Cette fois, le renoncement au théâtre est définitif ; mais il reste à Corneille dix années à vivre : n'ayant plus le souci d'augmenter sa gloire, gardant toutefois, fièrement, celui de la maintenir, il les vivra très retirées, en vrai sage, tout aux affections de famille, aux amitiés choisies, aux humbles devoirs, aux pensées religieuses, et ne voulant presque plus rappeler les muses que pour chanter, dans la guerre ou dans la paix, les nouvelles grandeurs françaises dont il suivra la montée avec le même enthousiasme qu'autrefois.

La guerre, pourtant, vient de faire cruellement saigner son cœur paternel. Une fois guéri, le lieutenant blessé avait rejoint le régiment de Carcado et sans doute pris part à toute la campagne de Hollande. En 1674, nous trouvons le jeune officier à Grave, petite ville forte du Brabant septentrional, au bord de la Meuse, qu'assiège le général hollandais Rabenhaupt. Le siège dura quatre mois ; et dans une Relation qui en fut publiée chez Guillaume de Luynes, précisément l'un des libraires du poète, nous voyons quelle part importante les trois compagnies du régiment de Carcado prirent aux opérations. C'est le jour de l'attaque générale dirigée par le prince d'Orange, dans une sortie, au cours d'une charge terrible cinq fois renouvelée et oii les cavaliers, ayant presque tous

perdu leurs chevaux, durent combattre à pied, corps à corps, que fut tué, à vin2:t-deux ans, le lieutenant Corneille.

La nouvelle de cette mort arrivait au poète quelques jours avant la première représentation de Suréna, qu'il avait composé pendant ces longs mois du siège au cours desquels aucune nouvelle de son fils ne pouvait plus lui parvenir. On s'en explique mieux certains accents de l'œuvre, et le découragement qui en suivit l'échec. Deux ans plus tard, il sera encore tout plein de ce deuil lorsque, à la fin de sa célèbre épître adressée Au Roi, sur Cinna, Pompée, Horace, Sertorius, Œdipe, Rodogune, qu'il a fait représenter de suite dei^ant lui à Versailles en octobre 1676, il lui dira, parlant en père après avoir parlé en poète :

Je sers depuis douze ans, mais c'est par d'autres bras Que je verse pour toi du sang dans nos combats : J'en pleure encore un fils, et tremblerai pour l'autre Tant que Mars troublera ton repos et le nôtre ; Mes frayeurs cesseront enfin par cette paix Qui fait de tant d'Etats les plus ardents souhaits.

Pourtant, on voit au commencement de l'épître qu'un peu de'joie est rentrée au cœur du poète à cette marque d'admiration fidèle que le roi lui a donnée, et que déjà il rêve l'extension de la faveur royale à tous ses ouvrages des dernières années, dont il ne se résigne pas à croire qu'ils soient, Suréna compris, « des cadets indignes de Cinna » :

Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent ;

Je vieillis, ou du moins ils se le persuadent ;

Pour bien écrire encor j'ai trop longtemps écrit,

Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit ;

Mais contre cet abus que j'aurais de suffrages.

Si tu donnais les tiens à mes derniers ouvrages !

Que de tant de bonté Fimpérieuse loi

Ramènerait bientôt et peuple et cour vers moi !

« Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes,

Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines,

Diraient-ils à l'envi, lorsque Œdipe aux abois

De ses juges pour lui gagna toutes les voix. «

Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres

Font encor quelque peine aux modernes illustres,

S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,

Je n'aurai pas longtemps à les importuner.

Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre :

C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre ;

Sur le point d'expirer il tâche d'éblouir

Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.

Ces admirables vers avaient été écrits dans les dernières semaines de 1676 ; et c'est le 1^^ janvier 1677 que le « moderne illustre » qu'avaient pu '■( chagriner » et « importuner « les éclatantes reprises de six pièces de Corneille à Versailles, faisait paraître sa Phèdre sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Qui eût dit alors à Corneille, même après l'abominable cabale sous laquelle succomba le chef-d'œuvre de Racine, que c'étaient là aussi les adieux à la scène de celui que, dans le même morceau, il venait d'appeler « un jeune rival à l'heureux brillant »? Comment eût-il pu deviner, lui, à la fois si constamment fidèle à sa religion et si justement convaincu de la bienfaisance de son art, que l'indévôt et voluptueux Racine, pris et possédé tout à coup par le sombre esprit de Port- Royal, allait, passant d'une extrémité dans une autre, « avouer », comme nous le dira son fils — « que les auteurs de pièces de théâtre sont des empoisonneurs publics, et reconnaître qu'il est lui-même le plus dangereux de ces empoisonneurs » ? Un empoisonneur public, celui qui, s'il n'a pas été surtout le poète des amours harmonieuses et pures conduisant ceux qu'elles possèdent, fût-ce aux dépens de leur bonheur, vers plus de grandeur morale, a du moins été, pour une leçon qui complète celle de Corneille, le peintre effrayant des passions discordantes et coupables menant les malheureux dont elles s'emparent, — une Hermione, une Roxane, une Phèdre, un Oreste

— à la haine, au meurtre, à la folie, au suicide ! Cet « empoisonneur », pourtant. Racine croit l'être et, de peur de continuer de l'être, voici qu'il jette au feu une Iphigénie en Tauride ébauchéç, où eût triomphé l'amour fraternel, et une Alceste commencée, où eût triomphé l'amour conjugal, pensant, par cette impiété, faire œuvre pie ! Et parce que, dans ses propres amours de théâtre, la fin tragique de la malheureuse du Parc lui a laissé un remords qui se réveille, et parce que, à la longue, les déportements de la Champmeslé lui ont donné dégoût et honte, voici qu'il va, en même temps que la poésie, renier l'amour ! Car c'est en cette même année 1677 que nous le voyons contracter ce mariage de mortification avec une femme qu'il a choisie si parfaitement étrangère à son esprit qu'elle mourra sans avoir eu jamais la curiosité d'entendre ou de lire une de ses pièces, et si parfaitement étrangère à son cœur que l'étonnant Louis Racine, leur fils, écrira un jour, sans même sentir broncher sa plume : « Lorsqu'il eut pris la résolution de se marier, V amour ni Vintérêt n'eurent aucune part à son choix ; il ne consulta que la raison dans une affaire si sérieuse. » Oui, ce fils qui met sur le même plan l'amour et l'intérêt, trouve « raisonnable » que son père ait épousé sa mère sans l'aimer, comme il trouve naturel qu'il se soit tenu pour un empoisonneur d'avoir écrit les plus nobles chefs-d'œuvre et qu'il ait renoncé à en écrire d'autres!...

Vite, retournons où sonl. la vraie piété, la vraie humanité, la vraie raison, le vrai respect de soi, la vraie sagesse : chez notre vieux grand Corneille.

Cette année-là, ce n'est plus dans la rue des Deux- Portes que nous allonç le retroifv'er : \\ l'a quittée au

plus tard en 1675, comme nous l'apprend une procuration donnée à François ,1e Bovyer, son beau-frère, pour le représenter à Rouen dans la tutelle des enfants mineurs d'un cousin décédé : « Par-devant les conseillers du roi, notaires au châtelet de Paris soussignés : fut présent' Pierre Corneille, écuyer, demeurant à Paris, rue de Cléry, paroisse Saint-Eustache. » Et une procuration postérieure (1679) nous montre que, dans ce nouveau domicile, se trouvent installés ensemble les deux ménages de Pierre et de Thomas, continuant ainsi de réaliser ce que Thomas, le jour où il remplacera Pierre à l'Académie, appellera « la plus parfaite union qu'on ait jamais vue entre deux frères». Union parfaite, en effet, qui comprend et que fortifie celle des deux sœurs, Marie et Marguerite de Lampérière, épouses fécondes, tendres mères, femmes heureuses — une constante tradition l'atteste — - de maris heureux dont elles ont doucement protégé, contre tous, les laborieux et glorieux loisirs, et qu'elles ont quelquefois aussi peut-être — avec indulgence et confiance, les connaissant pour sensibles et purs, — aidés à se protéger contre eux-mêmes.

Jamais ne se séparent les deux couples fraternels : ainsi, lorsqu'en 1675 la fille aînée de Pierre, la veuve de r officier tué à Candie, s'est remariée avec Jacques de Farcy, trésorier de France en la généralité d'Alençon, à ces Ligneries où naîtra leur arrière-petite-fille Charlotte Corday, tous les Corneille sont arrivés de Paris pour le mariage, et au contrat, qui a été conservé, on peut voir, sous la signature du père, celle, élégante et ferme, de la mère, comme sous la signature de l'oncle, celle de la tante. Se déplace-t-on, quand vient l'été, c'est pour aller tous ensemble passer quelques semaines aux Andelys, où l'on possède, indivisément, dix-huit pièces de terre et deux maisons ; et l'on s'installe alors dans le plus grand des deux logis — l'Hôtel de Ville actuel — logis déjà illustré, 8u commencement du xvi® siècle, par la nais-

sance d'Adrien Turnèbe, le fameux helléniste et philologue, parent des Lampérière, auxquels l'un de ses descendants l'avait vendu. Ajoutons ceci, en anticipant sur les années : quand, au décès de Pierre Corneille, Marie et Marguerite seront obhgées de se partager les biens dotaux, elles trouveront cependant le moyen de conserver encore indivise cette chère maison de leur famille. C'est là qu'ira mourir, en 1693, la veuve du grand poète ; c'est là que Thomas, devenu vieux, pauvre et aveugle, mourra à son tour, en 1709 ; et c'est sa nièce Marie- Madeleine, restée vieille fille et retirée auprès de lui, qui fermera ses yeux éteints, comme elle avait fermé, sous le même toit, ceux de sa mère : ainsi, par cette Antigone, l'union parfaite des deux frères et des deux sœurs aura, en quelque sorte, dépassé la mort même des deux sœurs et des deux frères. Cela dit, retournons au point où nous nous étions arrêtés.

La part de revenu dans les biens dotaux des- Andelys n'est pas moins nécessaire au modeste ménage de Pierre Corneille que le revenu des biens propres du poète à Rouen, à Petit-Couronne et au Val-de-la- Haye, surtout à la date où nous sommes ; car si, en 1677, Corneille a reçu, comme on n'en peut douter, quelque gratification royale pour les récentes représentations de ses pièces à la Cour, en revanche il y a trois ans que sa pension a été de nouveau supprimée, au lendemain de la chute de Suréna. Certes, le compte des Bâtiments du Roi, sur lequel, comme on sait, sont prélevées les pensions des savants et gens de lettres, est alors fortement obéré par la construction de l'Observatoire, de l'Hôtel des Invalides et surtout de ce gouffre à milhons, le château de Versailles ; mais si sur « l'État annuel, » qui n'en subsiste pas moins, Colbert a très justement inscrit Jean Racine, il y a aussi couché de falots Godefroy, de vagues Cassagne, d'autres Olibrius encore, les années même on il V rayait le grand Corneille. Comment expliquer

cette radiation monstrueuse ? Par la rancune du ministre et par l'indépendance du poète.

Colbert n'a jamais su pardonner à Corneille sa fidélité au surintendant Fouquet ; et ne voilà-t-il pas que, par surcroît, le poète s'est avisé d'écrire des vers en l'honneur de Pellisson, le meilleur ami du condamné, rentré en grâce de par la volonté du roi, contre le gré du ministre ! Encore, si ce n'étaient que de simples louanges ! Mais non : Corneille a soin de rappeler les persécutions subies par Pellisson, lesquelles n'avaient d'autre auteur que Colbert, et cela, dans quels alexandrins superbes !

En vain, pour ébranler ta fidèle constance,

On vit fondre sur toi la force et la puissance ;

En vain dans la Bastille on t'accabla de fers ;

En vain on te flatta sur mille appas divers :

Ton grand cœur, inflexible aux rigueurs, aux caresses,

Triompha de la force et se rit des promesses ;

Et comme un grand rocher par l'orage insulté

Des flots audacieux méprise la fierté.

Et sans craindre le bruit qui gronde sur sa tête,

Voit briser à ses pieds l'effort de la tempête.

C'est ainsi, Pellisson, que dans l'adversité

Ton intrépide cœur garda sa fermeté,

Et que ton amitié, constante et généreuse.

Du milieu des dangers sortit victorieuse.

Mais c'est par ce revers que le plus grand des rois

Semblait te préparer aux plus nobles emplois,

Et qu'admirant dans toi l'esprit et le courage,

De la Bastille au Louvre il te fit un passage.

Ces vers, qui semblent dater de 1677, n'étaient certes point faits pour que Colbert en rétablît l'auteur sur l'État de 1678. Ne s'y voyant point, le poète se décide alors, pour la première et la dernière fois, à s'adresser au ministre, à lui demander le rétablissement de sa pension ; mais c'est en une lettre de la plus fière dignité, où, loin de prêcher misère pour lui-même, il ne réclame qu'au nom de son honneur d'écrivain et de l'intérêt public. Cette pension, dit-il,

rii';RHi': corneille 4tiy

Je ne l'ai point appliquée à mes besoins particuliers, mais à entretenir deux fils dans les armées de Sa Majesté, dont l'un a été tué pour son service au siège de Grave ; l'autre sert depuis quatorze ans et il est maintenant capitaine de chevau-légers. Ainsi, Monseigneur, le retranchement de cette faveur à laquelle vous m'aviez accoutumé, ne peut qu'il ne me soit sensible au dernier point, non pour mon intérêt domestique, bien que ce soit le seul avantage que j'aye reçu de cinquante années de travail, mais parce que c'était une glorieuse marque de l'estime qu'il a plu au Roi de faire du talent que Dieu m'a donné, et que cette disgrâce me met hors d'état de faire encore longtemps subsister ce fils dans le service où il a consumé la plupart de mon peu de bien pour remplir avec honneur le poste qu'il occupe.

Colbert, — ■ c'est une tache sur la vie de ce grand serviteur de la France, — ne rétablira Corneille sur la liste des pensions que cinq ans après cette lettre, en 1683 ! Heureusement, pour soulager un peu le père de famille, son fils Thomas, l'abbé dont l'entretien dans un couvent pesait sur lui depuis tant d'années, devait finir par recevoir, en 1680, un bénéfice : l'abbaye d'Aiguevive en Touraine.

Tout cela eût été certainement obtenu plus vite si Corneille avait hanté quelque peu Versailles ; mais, comme dit Fontenelle, « il avait l'âme fière et indépendante, nulle souplesse, nul manège, ce qui l'a rendu très propre à peindre la vertu romaine, et très peu propre à faire sa fortune. Il n'aimait point la cour ; il y apportait un visage presque inconnu, un grand nom qui ne s'attirait que des louanges, et un mérite qui n'était point le mérite de ce pays-là. » Et Fontenelle dit encore : « M. Corneille se tenait retranché dans son cabinet, sans être presque autrement connu du monde que par son nom, sans protecteurs puissants déclarés en sa faveur, sans partisans affidés, n'ayant de gloire que celle qui était venue le trouver d'elle-même. »

Elle était venue, jcette gloire, non seulement de toute la France, mais de l'Europe entière. Si, depuis quelques années, elle semble avoir un peu pâli à l'Hôtel de Bourgogne ou au Marais, Corneille peut se souvenir que naguère encore, — c'est Perrault qui l'écrira, — quand on y jouait ses pièces, « la moitié du temps qu'on donnait aux spectacles s'employait en des exclamations qu'on faisait aux plus beaux endroits ; et lorsque, par hasard, il paraissait luimême sur le théâtre, la pièce étant finie, les exclamations redoublaient, et ne finissaient point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus supporter le poids de tant de gloire ». Il peut se rappeler ce meuble de mosaïque dont parle aussi Perrault, qu'on avait envoyé de Florence et où tout Paris avait vu, exprimant « la voix publique de l'Italie », les portraits « des quatre plus grands poètes qui aient jamais paru dans le monde : Homère, Virgile, le Tasse et Corneille ». Il peut relire la lettre où Saint- Evremond lui parle de sa réputation chez les Anglais, qui « croient faire honneur à leur Ben Johnson (mis alors au-dessus de Shakespeare) de le nommer le Corneille de l'Angleterre », pays où « M. Waller, l'un des plus beaux esprits du siècle », dit de lui « qu'il est le seul de tous les Français qui sache penser ». Par son compatriote le poète-diplomate Alexandre de Campion, revenu de Suède, il a vu combien, là-bas, il avait été admiré par la reine Christine. En Hollande, il n'y a pas que son ami Constantin Huygens qui ait, en vers latins et français, chanté sa gloire : l'illustre philologue Isaac Vossius proclame « qu'il le préfèi^e à Sophocle et à Euripide ». Et c'est de l'officine des Elzévier, soit à Leyde, soit à Amsterdam, que sortent depuis quarante ans, pour se répandre en tous pays, les délicieuses et innombrables

contrefaçons de ses comédies, de ses tragédies, voire de son Imitation de Jésus-Christ, que l'on contrefait aussi à Bruxelles chez Foppens, et même en Allemagne, à Francfort, « chez Nicolas Huist, à l'Écu de France ».

Quant aux traductions, ce ne sont plus seulement celles du Cid. qui ne se comptent plus, que Corneille peut recueillir en son cabinet : celles de ses principaux chefs-d'œuvre vont aussi, de jour en jour, se multipliant. En Hollande, où Héraclius a été traduit par Claude de Griek, le Menteur par Louis Meyer, Cinna par André Pels, certaine traduction dJHorace, cinq fois réimprimée, mérite que l'on s'y arrête une minute, car il y a là, entre le poète et ^on traducteur, en pleine histoire de leurs deux patries, une rencontre émouvante et qu'on n'a point, je crois, remarquée encore.

Ce traducteur, digne de son poète, n'est autre que Jean de Witt, le futur Grand Pensionnaire de Hollande, le fameux républicain qui, après avoir fait interdire le Stathoudérat aux princes.de la Maison d'Orange, gouvernera pendant vingt ans les Provinces-Unies, leur donnera, avec Tromp et Ruyter comme amiraux, une marine assez formidable pour tenir tête aux flottes de Cromwell, de Charles H et de Louis XIV. Il partageait encore entre les mathématiques et la poésie le temps qu'il ne donnait point aux affaires de l'État lorsque, en 1648, il publiait la première édition de V Horace traduit en vers néerlandais, en tête de laquelle, dans un sonnet enthousiaste adressé à Corneille, il s'écriait : « Arion faisait mouvoir les poissons, Amphion les rochers et les pierres, Orphée les forêts et les torrents ; toi, auteur tragique, tu fais accourir vers toi les hommes... Si les temps anciens revenaient, tu charmerais même ces dompteurs de brutes par les accords que ta muse t'inspire. 0 vous tous, poètes tragiques, pardonnez-moi si je me trompe, mais cette tragédie-là tue toutes les

vôtres... » Vingt-quatre années ont passé depuis ce lyrique hommage, quand Louis XIV, après avoir franchi le Rhin, — un fils de Corneille l'accompagnant, comme nous savons, — envahit la Hollande, qu'il va conquérir en trois mois. Pourquoi cette facile conquête? Pourquoi ces villes qui ouvrent leurs portes sans presque s'être défendues? Corneille, dans le poème de 1672 que nous connaissons déjà, où il a si librement imité le latin du P. de la Rue, s'indigne contre ces indignes adversaires de son roi :

Misérables, quels lieux cacheront vos misères Où vous ne trouviez pas les ombres de vos pères Qui, morts pour la patrie et pour la liberté, Feront un long reproche à votre lâcheté? Cette noble valeur autrefois si connue, Cette digne fierté, qu'est-elle devenue? Quand sur terre et sur mer vos combats obstinés Croisaient les rudes fers à vos mains destinés... N'aviez-vous que les cœurs et les bras d'aujourd'hui?

C'est que, aujourd'hui, les luttes civiles énervent la défense ; c'est que les Orangistes ont relevé la tête et disputent le pouvoir au Grand Pensionnaire de Hollande ; et quand Corneille en arrive à parler de cette sédition de Là Haye où le sang des deux partis a coulé, il écrit :

La noire politique a de secrets ressorts Pour y forcer le peuple aux plus injustes morts; Les meilleurs citoyens aux mutins sont en butte : L'ambition ordonne et la rage exécute.

Ici, l'éditeur Marty-Laveaux met en note : « Le Grand Pensionnaire Jean de Witt et son frère Cornélis furent massacrés par la populace, à La Haye, le 22 août 1672. » Mais ce qu'il ne dit pas, c'est qu'il n'y a, dans le texte latin, aucune trace de cette allusion ; et ce qu'il ne sait pas, c'est que Jean de Witt avait été le traducteur et le panégyriste de Corneille. Nous qui le voyons, nous qui le savons, saluons une

fois de plus le cœur du poète qui, si noblement, et pour la seule caresse de sa conscience, a voulu, par ces quatre vers, payer sa dette.

En Angleterre, Horace n'a pas eu moins de trois traducteurs : sir William Lower, qui a traduit aussi Polyeucte, Charles Cotton, enfin Mrs. Catherine Philips, « l'incomparable Olinda », comme on l'appelle. Trois traductions également de Pompée, dont une de cette même Catherine Philips et une du célèbre parlementaire et poète Edmond ^Yalle^, le cousin de Cromwell et de Hampden, tant admiré par Saint- Évremond. Deux versions de Héraclius' et celle de 1663, tout au moins, ne quitte pas le répertoire, comme en témoigne en son Journal Samuel Pepys, secrétaire de l'Amirauté sous Charles II et président de la Société royale de Londres, qui déclare telle scène de cette tragédie « au-dessus de tout ce qu'il a vu représenter sur aucun théâtre ». En 1670, en Irlande, au Théâtre Royal de Dublin. John Daucer fait applaudir sa traduction de Nicomède. Un traducteur allemand a publié à Leipzig une version à' Horace en 1662 ; un autre, en 1677, une version de Polyeucte. Et à Madrid, par les soins de Luis Antonio José Monein, le Menteur français lui-même, comme autrefois le Cid français est redevenu ou va redevenir espagnol. Ni Racine, ni Molière n'obtiennent à l'étranger pareille audience : Corneille y est alors, incontestablement et par-dessus tous, l'ambassadeur de notre génie.

Tant d'illustration n'a d'ailleurs pas plus altéré la simplicité de ses mœurs que celle de son âme. Il est resté celui dont Vigneul-Marville (le chartreux Dom Bonaventure d'Argonne), qui a dû le rencontrer vers cette époque, nous dira :

La première fois que je le vis, je le pris pour un marchand de Rouen ; son extérieur n'avait rien qui parlât pour son esprit... Il se négligeait trop, ou, pour mieux dire, la nature, qui lui avait été si libérale en des choses extraordinaires, l'avait comme oublié dans les plus communes... Sa conversation était si pesante qu'elle devenait à charge dès qu'elle durait un peu. Quand ses familiers amis, qui auraient souhaité de le voir parfait en tout, lui faisaient remarquer ses légers défauts, il souriait et disait : « Je n'en suis pas moins Pierre Corneille. »

C'est même parce qu'il est Pierre Corneille qu'il a ces légers défauts : les grands rt^^ditatifs ne sont aptes que rarement à ce brillant des conversations par où, presque toujours, on s'aliène et se disperse au lieu de se concentrer et de s'accroître. Ils sont volontiers distraits, absents et gauches ; et qui ne le leur pardonnerait? C'est ce que comprenaient assurément ces « amis familiers » dont il est si touchant de savoir qu'ils l'aimaient au point qu'ils auraient « souhaité qu'il fût parfait en tout ». Et même, croyez bien que de lui voir ces « légers défauts », qui le faisaient moins distant du commun des hommes, ils ne l'aimaient que davantage.

Quels étaient-ils, ces amis? On peut les retrouver sans trop de peine et reconstituer autour de lui leur petit cercle. Ce ne sont point des gens de cour, qui ne se hasarderaient pas dans cette très modeste rue de Cléry, peuplée alors, principalement, d'ouvriers, et où de riches hôtels ne se bâtiront que beaucoup plus tard : ce sont quelques bourgeois lettrés, c{uelques religieux et quelques confrères, tous de noble esprit et de cœur fidèle.

Il y a d'abord, et cela n'est pas le moins touchant, le groupe des Rouennais qui ont quitté la Normandie pour suivre Corneille. L'un d'eux est le riche marchand Lucas, dont le négoce n'a point gâté le goût et que, selon Boursault, « les plus habiles gens de l'Académie » — Corneille lui-même — « ne craignent pas de

consulter sur leurs ouvrages ». Il amène rue de Cléry son frère puîné, le P. Jean Lucas, qui professe la rhétorique au collège Louis-le-Grand, et dont notre poète ^ telle est décidément sa façon d'honorer les bons latinistes ses amis — - vient de traduire une ode Au Boi sur son départ pour V armée en 1676. Quelquefois, quand il y a congé au collège, un grand garçon d'une quinzaine d'années, né à Rouen, lui aussi, les accompagne : le jeune Paul, fils de M. Lucas l'aîné, que Corneille verra bientôt, ses études finies, partir, en digne descendant des Wikings, pour les aventures de terre et de mer, et qui alors deviendra l'un des plus célèbres voyageurs du siècle. Le P. de la Rue, le parrain du petit Charles Corneille tant pleuré, a quitté Rouen, lui aussi, pour suivre le maître ; et aujourd'hui, comme son compatriote et confrère Jean Lucas, il enseigne à Louis-le-Grand. Quant au poète rouennais Louis Petit, c'est si bien dans la même intention qu'il a abandonné sa ^^lle que, à la mort de Corneille, il s'y réinstallera aussitôt, jugeant qu'il n'a plus rien à faire dans la capitale. Quelques autres « amis familiers ». Si Corneille a perdu son cher Gédéon Tallemant - — le maître des requêtes, gendre de Montauroji, qui, en 1634, avait tenu sur les fonts du baptême, avec M°^® Corneille pour commère, le troisièine enfant de l'acteur Floridor, - — il a reporté son amitié sur l'un de ses fils, l'abbé Paul Tallemant. Il assiste à son premier sermon et, lorsque le débutant descend de la chaire — c'est le gazetier Subligny qui nous le raconte, —

Dit pour lui ces deux vers que son Cid avait dits : Qu'à deux fois ses pareils ne se font pas connaître Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.

Puis, il l'aide aussitôt à entrer, bien qu'il n'ait que vingt-quatre ans encore, à l'Académie française.

De bonne heure il a pris aussi en affection, au point de l'appeler quelquefois « son fils », le charmant poète

comique Edme Boursaiilt, le futur auteur à^ Esope à la Cour. Une lettre de Chapelain nous montre que, dès 1649, il le recommande à tous et se porte garant de son mérite. Il ira toutefois un peu trop loin, un quart de siècle plus tard, lorsque Boursault, bien à tort, fera une incursion dans le domaine de la tragédie et donnera au théâtre un Gerinanicus, d'ailleurs applaudi et non dénué de beaux vers. Mais laissons Boursault nous dire, dans l'Avis préliminaire de sa pièce, ce qui arriva : « Cette tragédie mit mal ensemble les deux premiers hommes du temps pour la poésie... M. de Corneille parla si avantageusement de cet ouvrage à l'Académie qu'il lui échappa de dire qu'il ne lui manquait que le nom de M. Racine pour être achevé, dont M. Racine s'étant offensé, ils en vinrent à des paroles piquantes, et depuis ce momentlà, ils ont toujours vécu, non pas sans estime l'un pour l'autre (cela était impossible), mais sans amitié. » Sur le « depuis ce moment-là », nous savons à quoi nous en tenir, et que Boursault, — dix ans, d'ailleurs, après la mort de Corneille — donne à cette pique, pour se le donner à soi-même, un sérieux qu'elle ne dut point avoir. C'est Racine en personne qui nous dira plus tard combien autrement se comportait Corneille en ces assemblées académiques ; et si lui. Racine, dans la première minute, put être piquant parce qu'il était facilement piqué, il dut bien vite se rendre compte que M. de Corneille, dans sa bonhomie et par une amitié aveugle pour un ami. avait plutôt voulu faire, d'un seul coup, un double compliment : à l'auteur de Germanicus, et à l'auteur de Britannicus.

Voici encore un familier : Santeuil, le spirituel et original chanoine de Saint- Victor, le fameux poète latin dont les belles hymnes, jusqu'à l'introduction du rit romain, c'est-à-dire jusqu'au milieu du dernier siècle, étaient chantées dans toutes les églises de France ; ce qui ne l'empêchait point — et Bossuet l'en

rabroua fort — de composer en hexamètres un poème sur la Défense des Fables dans la Poésie, dont Corneille se plut à faire un petit poème français où il y a des passages que l'on croirait, pour leur verve légère et leur allégresse, être de La Fontaine :

Qu'ont la terre et la mer si l'on n'ose décrire

Ce qu'il faut de tritons à pousser un navire,

Cet empire qu'Eole a sur les tourbillons,

Bacchus sur les coteaux. Gérés sur les sillons?

Tous ces vieux ornements, traitez-les d'antiquailles :

Moi, si je peins jamais Saint-Germain ou Versailles,

Les nymphes, malgré vous, danseront tout autour ;

Cent demi-dieux follets leur parleront d'amour ;

Du Satyre caché les brusques échappées

Dans les bras des sylvains feront fuir les napées ;

Et si je fais ballet pour un de ces beaux lieux,

•T'y ferai, malgré vous, trépigner tous les dieux.

Il est vrai qu'en même temps Corneille traduit, du même Santeuil, les Hymnes de saint Victor, comme aussi, pour être agréable à son ami le P. Boulard, génovéfain, les Hymnes de sainte Geneviève.

Aucun de ces excellents prêtres, autour du maître qui a élevé si haut l'art dramatique, ne saurait concevoir une incompatibilité entre le théâtre ainsi compris et leur religion ou même leur état. Sait-on de qui était la devise qu'on voyait, il y a peu d'années encore, avant l'incendie, inscrite sur le fronton de la scène, à la Comédie-Française : Bidendo castigat mores, — « En riant, elle corrige les mœurs? » — Du chanoine Santeuil. Quant au plus cher de tous ces amis du poète, le jésuite Charles de la Rue, que l'on place à côté de Fléchier parmi les premiers orateurs sacrés après les très grands, il n'a pas seulement écrit, en tête de ses Carmina, un éclatant panégyrique latin des pièces de Corneille, mais il a composé, encouragé par lui, une tragédie française, Sylla ° et il est si intimement lié avec un autre familier de la rue de Clérv, Michel Baron, - - hier le Domitien de Tife et

Bérénice, et l'Amour de Psyché, maintenant le Rodrigue du Cid — qu'on a pu lui attribuer une part de collaboration dans les comédies du célèbre acteurauteur, voire dans la plus vantée de toutes, V Homme à bonnes fortunes.

Telle est l'atmosphère de piété, de poésie et de théâtre où vit Pierre Corneille, tandis que, dans la chambre voisine, Thomas, dont il suit avec orgueil les succès viagers, mais constants, écrit Ariane, la Mort d'Achille, Circé, ou bien, à la demande de la veuve de Molière, met adroitement en rimes inutiles, quoique très applaudies, la forte prose du Festin de Pierre.

Corneille ne quitte plus guère sa chère cellule que pour se rendre à l'église ou à l'Académie.

« L'usage des sacrements, auquel on l'a toujours vu porté, » — dira Thomas en son Dictionnaire universel, — « lui faisait mener une vie très régulière, et son plus grand soin était d'édifier sa famille par de bons exemples. Il récitait tous les jours le Bréviaire romain, ce qu'il a fait sans discontinuer pendant les trente dernières années de sa vie. » Sa paroisse est maintenant, comme nous savons, Saint-Eustache. Lorsque sortant de la rue de Cléry, il a descendu la rue Montorgueil, voici, accolée au chevet de la grande église, une petite chapelle qu'un cimetière entoure : c'est le cimetière Saint- Joseph, où depuis 1673, dans « un peu de terre obtenu par prière », comme dira Boileau, — la prière de Baron à Louis XIV — repose l'auteur du Misanthrope, le cher collaborateur de Psyché. Que de fois Corneille a dû entrer là, et s'agenouiller sur cette tombe que voulait refuser à Molière, comme indigne, M. Harlay de Champvallon, l'ancien archevêque de Rouen, qui, maintenant iqu'il occupe le

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siège archiépiscopal de Paris, cherche à masquer par le zèle de son intolérance les désordres de sa vie privée ! Puis, dans l'église paroissiale, Corneille se signera devant les pierres tumulaires de ses amis d'autrefois: celle du gentil poète Voiture, si embarrassé, en 1640, lorsqu'il avait été chargé de lui apprendre qu'à l'Hôtel de Rambouillet, « le christianisme de Polyeucte avait extrêmement déplu » ; celle de ce grave et honnête grammairien Vaugelas, dont les Remarques sur la Langue française lui ont été si utiles pour la correction de ses œuvres... Toute sa jeunesse et tout son âge mûr peuvent ainsi lui remonter à la mémoire, tandis qu'il se rend, assidu paroissien, aux offices de Saint- Eustache.

A l'Académie, dont les séances, depuis 1672, se tiennent deux fois par semaine au Louvre, dans les deux salles où se trouvent aujourd'hui les sculptures de Puget et de Coustou, il montre la même assiduité qu'à l'église ; mais les plus forts « jetonniers » — le mot est de lui — ne sauraient être accusés, vraiment, d'un excessif amour du gain, car la valeur du jeton est alors d'environ une livre ! Il retrouve là celui qui fut jadis et qui n'est plus le « chagrinant rival ». L'y eût-il une fois blessé, par mégarde, ce n'en sera pas moins à Racine lorsque le poète de Phèdre sera revenu de tout et qu'aucune vanité littéraire n'obscurcira plus son esprit de justice et d'admiration, que nous devrons un jour ce que j'annonçais tout à l'heure, ce portrait vivant, touchant, délicieux, de Corneille académicien :

Il aimait, il cultivait nos exercices ; il y apportait surtout cet esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se préférer à aucun de ses confrères? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer aucun avantage des applaudissements qu'il recevait dans le public? Au contraire, après avoir paru en maître et, pour ainsi dire, régné sur la Sf^ène. il venait, disciple docile, chercher à

s'instruire dans nos assemblées, laissait, pour me servir de ses propres termes, laissait ses lauriers à la porte de l'Académie, toujours prêt à soumettre son opinion à l'avis d'autrui, et de tous tant que nous sommes le plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur des matières de poésie.

On ne s'en inclinait que mieux devant ce grand homme qui allait devenir le doyen de la compagnie : « Ce n'est pas, écrira Segrais, la coutume de l'Académie que de se lever de sa place dans les assemblées pour personne ; chacun demeure comme il est. Cependant, lorsque M. de Corneille arrivait près de moi, j'avais pour lui tant de vénération que je lui faisais cet honneur. «

C'était fête lorsqu'il y venait lire quelques vers nouveaux. Il en lut une dernière fois le 31 octobre 1678, dont le Mercure galant déclare que « on y remarqua de ces grands traits de maître qui l'ont fait si souvent admii'er et qui le rendent un des premiers hommes de son siècle ». Ce furent les vers sur la Paix de Nimègue, plus glorieuse encore que ces traités de Westphalie et des Pyrénées qu'il avait si bien célébrés jadis : celle qui, dans une pacification générale, accordait avec nous la Hollande, l'Angleterre, l'Espagne, l'Empire, le Brandebourg, le Danemark, la Suède, en nous rendant, outre la Franche-Comté, nos dernières villes d'Artois et de Flandre qui, aussitôt fortifiées par Vauban, allaient devenir, pour deux cents années, le rempart de la France. L'apogée du règne est atteint ; il faut bien que ce soit Corneille qui le chante. Mais après qu'il a évoqué, sur le ton enthousiaste de la quatrième Eglogue de Virgile, et tout en feignant de laisser à de plus jeunes que lui la tâche de le faire, ce « nouveau siècle d'or >' qu*il croit qui commence, il conclut par ces vers un peu mélancoliques :

Moi, pour qui ce beau siècle est arrivé si tard

Qiïe ]e n'y dois prétendre nu point ou ppn de part

Moi qui ne le puis voir qu'avec un œil d'envie Quand il faut que je songe à sortir de la vie, Je n'ose en ébaucher le merveilleux portrait, De crainte d'en sortir avec trop de regret.

Ce n'est pas ce regret-là qu'il aurait eu s'il avait pu vivre beaucoup d'années encore : demain ce seront les crimes et les fautes, les guerres de faste ou d'injustice, la révocation de l'Édit de Nantes, trois cent mille Français exilés, les coalitions de l'Europe contre nous, la ruine du commerce et de l'industrie, la famine, la misère et, en attendant les défaites, « la gloire du trône accablant les sujets » bien plus lourdement encore qu'au temps où, la guerre de Trente Ans finie, dans le Prologu^e de la Toison d'Or, il montrait si hardiment la leçon de cette sorte de gloire au jeune roi dont le règne s'ouvrait si radieux, dans uno ivresse d'espérance.

Deux ans plus tard, avant que ces malheurs n'arrivent, Corneille reprendra la plume pour un épithalame sur le mariage du Dauphin, où il dessinera un suprême et magnifique portrait de Louis XIV, qu'il donne en exemple à l'héritier du Irône, dans l'âme duquel il croit reconnaître quelques-unes des vertus paternelles.

Celles qui le font craindre et qui le font bénir. C'est de tes jeunes ans ce que la France espère Quand elle admire en loi l'image d'un tel père.

Toujours la pensée de la France. Hélas ! Corjieillo eût été déçu encore par ce prince dont Montausier son gouverneur, dont Bossuet lui-même, son précepteur, n'avaient pu réformer le caractère médiocre, indolent et vicieux, et qui d'ailleurs ne devait point arriver au trône. Pour finir, le poète demande que le Dauphin l'excuse s'il n'assiste pas aux fêtes de ses noces:

Je t'en peindrais ici la pompeuse allégresse ; Mais pour s'y hasarder il faut de la jeunesse :

De quel front oserais-je, avec mes cheveux gris, Ranger autour de toi les Amours et les Ris? Ce sont de petits dieui, enjoués, mais timides. Qui s'épouvanteraient quand ils verraient mes rides...

Les rides, sur le beau front de Corneille, avaient été précoces, et de bonne heure il en avait parlé sans coquetterie dans ses vers, sinon sans mélancolie, vous savez pourquoi. Tous ses portraits authentiques et datés nous le montrent sensiblement plus vieux d'aspect que d'âge : depuis l'enfance, l'ardeur et la vigueur de l'âme ne soutenaient en lui qu'une santé fragile, et nous nous souvenons que, le lendemain de son mariage, puis en 1655, le bruit de sa mort avait couru. Voici qu'il court de nouveau, car le 5 août 1681 La Monnoye écrit à l'abbé Nicaise : « Coi^heillé se meurt. » Ce n'est encore, pourtant, qu'une faussé alerte ; mais le poète est décidément entré dans cet état de maladie qui l'affaiblira désormais de jour en jour.

Pour lui éviter toute fatigue, on se résout alors, en famille, à quitter la rue de Cléry, trop éloignée des lieux où il a ses habitudes et où il aime à se rendre, c'est-à-dire de l'Académie, cjui est au Louvre, et de la Comédie- Française, qui, fondée en 1680 par la jonction de l'ancienne troupe de Molière avec celle des Comédiens Royaux, est maintenant établie, en face de la rue Guénégaud, sur le théâtre de la rue Mazarine. Le quartier que choisissent les deux Corneille pour y transporter leurs pénates est celui, peu bâti encore et presque champêtre, de l'ancienne Butte des Moulins, alors récemment nivelée. Pierre s'installe, rue d'Argenleuil, au second étage d'une vaste maison qui avait été un couvent de Bénédio-

I ines, et Thomas à quelques pas de lui, rue du Clos- (leorgeot, une courte voie joignant la rue Sainte- Anne à la rue Traversière (aujourd'hui rue Molière). Us y ont pour voisin Lulli, qui naguère écrivait la musique de Psyché et qui va composer maintenant, avec Thomas comme librettiste, son opéra de Bellérophon. La maison du collaborateur des deux frères, pour la construction de laquelle Molière lui avait jtrêté 11.000 livres existe encore, au coin de la rue Sainte-Anne et de la rue des Petits-Champs, tandis que celle de Pierre Corneille a disparu lors du percement de l'Avenue de l'Opéra, dans l'axe de laquelle elle se serait trouvée. Que n'a-t-on du moins donné à l'avenue le nom du grand tragique !

Pour le dévot poète, un très précieux voisinage est celui de l'église Saint-Roch, dont le chevet touche presque à la rue d'Argenteuil. Il s'y rend tous les jours, car il a, dit Fontenelle, « plus de piété que le commerce du monde n'en permet ordinairement, et que son genre d'occupation n'en permet par luimême ». Mais son neveu ajoute ceci : « Débarrassé du théâtre, sa principale occupation fut de se préparer à la mort. » Oh ! que voilà une phrase qui, pour ne pas nous induire en erreur, a besoin d'être interprétée ! Car s'il est bien vrai que Corneille n'écrivit plus de tragédies nouvelles, jamais il ne songea moins que pendant ses dernières années à se « débarrasser du théâtre » ; et pour lui, plus que jamais, se préparer à la mort, ce fut remplir jusqu'au bout, avec la même « exacte probité » que ses contemporains ont signalée comme la marque de son caractère, tous ses devoirs, y compris son devoir de poète, non moins religieux pour lui que tous les autres, puisque c'est par Dieu, comme il l'a autrefois écrit au Pape lui-même, qu'il a été favorisé du don de poésie.

Comment remplir ce devoir d'état? En menant son œuvre, dans la mesure humaine, vers cette perfection qui est un des attributs de la Divinité. Aussi, après

avoir, en 1679, fait demander par son libraire Guil- W

laume de Luynes un Privilège pour une édition nouvelle de son Théâtre, il s'est attelé à la longue et minutieuse revision de toutes ses pièces et, trois ans plus tard, il en public le texte définitif. Si, dans ces quatre volumes de 1682, de nombreuses fautes d'impression dénotent chez le poète une certaine fatigue des yeux, l'excellence des retouches montre à quel point il a gardé, avec une ferveur et lucidité d'esprit bien entières, une sûreté de goût merveilleuse : on ne sera jamais tenté de réimprimer un autre texte que celui-là, ni d'en interpréter un autre à la scène.

Mais ce n'est pas assez de savoir que Corneille ne songeait nullement à « se débarrasser du théâtre » ; il faut que l'on sache que le théâtre, — acteurs et public — après l'avoir quelque temps affligé par un ingrat et cruel abandon, va maintenant revenir à lui avec un empressement tel, avec une telle ferveur que, peut-être, même aux temps les plus favorisés de sa carrière, il n'aura rien connu de pareil à l'espèce d'apothéose qui doit illuminer les quatre dernières années de sa vie.

Le délaissement était sensible encore pendant les deux premiers tiers de 1680, fivant la jonction des deux troupes : rien que treize représentations cornéliennes, en effet, du mois de janvier au mois d'août de cette année-là, rue Guénégaud. Ce mois d'août, il est vrai. Corneille reçoit ailleurs, sur cette même rive gauche de la Seine, un bien singulier hommage : le 8, au collège d'Harcourt, — dont l'actuel lycée Saint - Louis occupe l'emplacement et a pris la suite, — on représente, « pour la distribution des prix », son Polyeucte traduit en latin, avec un « ballet pour la tragédie » dont un programme descriptif est venu jusqu'à nous, ballet intitulé : Le Combat de V Amour divin et de V Amour profane !No\\k qui a dû, au souvenir de son vieux collège rouennais et de divertissements analogues, rajeunir et rendre indulgent à son

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traducteur le poète, assurément invité à la cérémonie. Dix-sept jours plus tard, le 25, la réunion des deux troupes est accomplie ; le roi — dit La Grange en son Registre, «ordonne que MM. de Corneille, Racine et Quinault disposent leurs pièces afin que les acteurs et actrices n'aient point de disputes pour les rôles » ; et dans le dernier tiers de l'année, bien que la Cliampmeslé et son mari, en quittant l'Hôtel de Bourgogne, aient apporté à l'Hôtel Guénégaud tout le répertoire de Racine, huit pièces de Corneille ont été déjà rejouées sur ce théâtre, devenu la Comédie-Française. Et il n'y a pourtant là encore qu'un commencement, car de l'année suivante à 1684, ce seront quinze pièces de lui que l'on représentera et dont la Troupe Royale ne donnera pas, en ces quatre années, moins de deux cent cinquante-cinq représentations. Et non seulement tous les vieux chefs-d'œuvre auront été remis à la scène, mais aussi Sertorius, Œdipe, Othon, Agésilas même ; enfin, à très grands frais, avec des décorations du sieur Durfort, celles de Torelli et du marquis de Sourdéac ayant depuis longtemps disparu, on a remonté, et le succès en est extraordinaire, les deux fameuses pièces à machines, Andromède et la Toison d^Or : rien ne manque donc plus à la revanche de Corneille.

Jusqu'en 1683, Corneille a pu jouir pleinement de ces résurrections et de ces triomphes. Pour la reprise à"* Andromède , en juillet 1682, il n'a laissé à personne le soin de mettre au point, après trente-deux années, le Prologue où, en 1650, il présageait le règne victorieux de l'enfant qu'il avait pu appeler alors, mais qu'il ne pouvait plus appeler maintenant « le plus jeune des rois ». Entre autres variantes, — aucune

n'a été recueillie encore dans les Œuvres, et on ne les trouve que sur un prooramme imprimé à l'occasion de cette « reprise » — il y a cette ample strophe, que déclame à présent Melpomène :

Par trop de grands exploits l'invincible Louis Semble avoir travaillé conti'e sa propre gloire ; L'Univers n'a point d'yeux qui n'en soient éblouis,

Mais quand l'avenir dans l'Histoire

Verra tant de faits inouïs,

L'avenir les pourra-t-il croire?

Ce sont sans doute, avec quelques paroles pour les chœurs, les tout derniers vers qu'ait tracés, d'une main bientôt défaillante, le vieux maître: car lorsque, juste une année après, on reprendra la Toison d'Or, dont l'admirable Prologue de 1660 est, lui aussi, dépassé par les événements de l'Histoire, c'est, hélas ! un sieur La Chapelle qui écrira le Prologue nouveau, pour lequel quinze louis d'or lui seront comptés par les comédiens : de la main de Corneille, la plume de poète, définitivement, est tombée.

Au mois de janvier 1688, une dernière fête, intime, celle-là, réunit encore les deux ménages voisins de Pierre et de Thomas. Rue du Clos-Georgeot il y u, comme rue d'Argenteuil, une fille à m,arier ; mais, plus heureuse que sa cousine Marie-Madeleine, fille de Pierre, voici que Marthe Corneille, fille de Thomas, est courtisée par un brillant officier, Louis de Marsilly, capitaine au régiment de Varenne-Cavalerie. Il est beaucoup plus âgé que la jeune fille, et il a quelques dettes; mais comment, néanmoins, ne souhaiterait-on pas cette union? Le prétendant est d'une excellente famille rouennaise jadis alliée aux- Montmorency, et il y a, entre lui et les Corneille, un lien émouvant : Marsilly servait, en 1674, au réginient de Carcado, et sur la liste de ceux qui sont tombés au siège de Grave, le jour de la fameuse sortie, on trouve, dans la Relation, ces deux noms écrits l'un à côté de l'autre : Corneille,

lieutenant, tué — Marsilly, capitaine, blessé. Ce serait donc un peu, pour Pierre Corneille, comme si, en ce nQveu, ilretrouvait quelque chose de son fils. Thomas fit de grands sacrifices, emprunta même, pour constituer à sa fille une dot convenable ; une vieille amie des deux frères, M™^ de Vuault, veuve et riche, donna 8.000 livres ; et voilà comment, par-devant MM" Clément et Pavyot, notaires au Châtelet de Paris, put être passé le contrat de mariage, conservé depuis dans une étude parisienne, contrat où signèrent encore, après les mariés, Pierre et Thomas Corneille, Marie et Marguerite de Lampérière. Mais le bonheur de Marthe sera court : comme Guénébaud de Bois- Leconte à Candie, comme le lieutenant Corneille à Grave, Louis de Marsilly mourra au champ d'honneur, en 1691, dans cette journée de Leuze où le maréchal de Luxembourg battra les troupes allemandes du prince de Waldeck : ainsi, sur quatre soldats — deux fils et deux gendres — les Corneille en auront perdu trois au service de la patrie.

Au cours de la même année 1683, Corneille donnera encore deux signatures ; ce sera pour deux aliénations d'immeubles, auxquelles, comme on verra, il n'aura été nullement poussé par le besoin, mais, sentant la mort approcher, par le désir d'améliorer ou d'assurer après lui quelques situations familiales. Car il faut définitivement écarter la légende de la misère, même réduite aux derniers temps de la vie du poète ; c'est bien assez qu'avec tout son génie il n'ait jamais pu dépasser une étroite médiocrité de fortune, et que La Bruyère, — là-dessus non moins philosophe que lui, du reste, — ait pu écrire, constatant une ironie du sort : « Le comédien couché dans son carrosse jette de la boue au visage de Corneille, qui est à pied... Chapelain était fort riche, et Corneille ne l'était pas : la Pucelle et Rodogune méritaient chacune une autre aventure. »

Donc, en octobre 1683, Corneille donne procuration

à son fils le capitaine de chevau-légers, pour aller à Rouen vendre ses biens du Val-de-la- Haye à « honorable Guillaume Chouard, marchand boucher», qui les tient à bail et voudrait en devenir propriétaire. Désirant être agréable à son fermier, il y a consenti, mais il ne lui a point, en homme qui aurait besoin d'argent, fait une vente pure et simple, dont il aurait touché le prix : il lui a cédé ces petits immeubles moyennant une rente jDerpétuelle, un peu supérieure à l'ancien loyer et dont le premier terme ne sera échu qu'à un an de là, stipulant bien que « s'est ledit Chouard soumis de faire réparer à ses dépens en blocage le pignon de la maison, dans les deux ans de ce jour, comme aussi de faire planter pendant dix années sur ledit héritage douze arbres, tant pommiers que poiriers, et de bien et dûment entretenir les deux héritages, aux fins que ladite rente soit plus aisément perçue... » Et par ces sages précautions, le bon père de famille assure après lui, ce petit revenu à ses enfants.

Puis, il donne, le 4 novembre, une autre procuration, cette fois à son beau-frère François le Bovyer, sieur de Fontenelle, avocat au Parlement de Rouen, « pour vendre une maison sise en ladite ville de Rouen rue de laPie, et les dépendances )>. C'est la maison où il est né, où il a vécu trente-deux années. Pourquoi la vend-il, pour le prix de 4.300 livres, payées comptant, au « sieur Dominique Sonnes, chirurgien- juré, demeurant paroisse Saint-Sauveur»? Pour que 3.000 livres soient prises sur le prix total afin d'amortir et « racquitter la pension de dame Marguerite Corneille, dite de la Trinité, fille du vendeur, religieuse au monastère des religieuses dominicaines du faubourg Cauchoise», pension qui grevait jusque-là d'une hypothèque tous les biens du poète, dont les autres vont se trouver ainsi dégagés.

Le fait que la procuration ne fut pas dressée chez un -notaire, mais que les notaires vinrent la dresser chez Corneille, qui la signa d'une main mal assurée.

montre bien qu'à cette date, si son esprit était encore assez lucide pour lui permettre de s'occuper, avec cette sollicitude et cette précision, de l'avenir de tous les siens, il était assez malade déjà pour ne pouvoir plus quitter la chambre. Quand Racine recevra Thomas Corneille à l'Académie, le 2 janvier 1685^ il dira, parlant du grand frère : « Bien que, depuis un an, une longue maladie nous eût privés de sa présence et que nous eussions perdu en quelque sorte l'espérance de le revoir jamais dans nos assemblées, toutefois il vivait, et l'Académie, dont il était le doyen, avait au moins la consolation de voir dans la liste des noms de ceux qui la composent, immédiatement au-dessous du nom sacré de son illustre protecteur, le fameux nom de Corneille. »

Il n'en était pas encore le doyen, s'il allait bientôt le devenir, quand son nom parut une dernière fois sur le Registre, à la date du 23 août 1683, le jour où les quarante eurent à décider lequel d'entre eux irait présenter au Roi, sur la mort de la Reine, les condoléances de la Compagnie : « M. le Directeur (Cordemoy) s'est excusé de porter la parole à cause de ses affaires et a fait en même temps les excuses de M. l'évêque de Meaux (Bossuet), chancelier. C'est pourquoi, après qu'on a dit que M. de Bezons, doyen, était malade, et après que MM. Corneille et Donjat se sont pareillement excusés, ce droit de porter la parole est tombé à M. Charpentier, comme au plus ancien après eux. » Il fallait que Corneille fût tout à fait hors d'état de remplir cet olfice pour qu'il déclinât un honneur qui répondait si bien au culte touchant qu'il avait voué à la morte. Ce n'était rien, en effet, qu'il eût, comme Racine et tous les autres, chanté en 1660 le mariage de l'Infante d'Espagne avec Louis XIV ; mais dix ans après, quand la Reine ne comptait plus pour personne, quand M°^^ de Montespan régnait avec insolence, Corneille qui, seul parmi les poètes, n'avait jamais eu un vers, un mot

pour les favorites royales, avait dédié à l'épou^p délaissée VOffice de la Sainte Vierge par une Épître où il louait sa modestie, sa piété, son effacement volontaire, les purs exemples qu'elle donnait aux jeunes filles qui l'entouraient, auxquelles elle inspirait « le mépris des vanités et le dégoût du monde », leur apprenant « à renoncer à leurs volontés, à dompter leurs sentiments, à triompher de tout l'amourpropre ». Exquises délicatesses pour dire à sa Reine, et sans paraître le lui dire : « Je vous comprends. » Personne donc, mieux que Corneille, n'eût su parler d'elle à son Roi ; mais il ne put pas même, le 30 août, accompagner à Fontainebleau la délégation de l'Académie, dont fut Bossuet, qui n'avait voulu, apparemment, que réserver son éloquence aux pomper dp Saint-Denis et aux grands effets de l'oraison funèbre. Quelle fatigue se révèle à nous dans le regard très doux et très pensif, niais comme absent ou lointain, du dernier portrait de Corneille, celui que peignit, au commencement de 1683, le peintre Sicre ! Et cette fatigue ne devait plus tarder, sans doute, à passer du corps à l'âme. « La dernière année de sa vie, )> — écrira Fontenelle — « son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si longtemps. » Et l'abbé Trublet rapportera, en ses Mémoires sur M. de Fontenelle : « M. de Fontenelle m'a conté que, parlant un jour à M°^® de Marsilly, fille de Thomas Corneille, de l'aiîaiblissement de l'esprit de leur oncle eommuiji, et s'étant servi du mot radoter, elle avait trouvé fort mauvais un pareil terme à l'égard d'un pareil oncle, et s'était fâchée sérieusement. M. de Fontenelle trouva plaisante la colère de sa cousine, et lui en sut pourtant gré. » Si le sec neveu, ce jour-là, sut gré à l'affectueuse nièce de l'avoir rappelé au respect de l'auguste vieillard, de quels soins pieux, tendres et désolés, le malade ne dut-il pas être entouré par sa femme, par sa fdle, par son frère ! Et combien religieusement ils durent s' agenouiller

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devant son silence, qugind il entra, de plus en plus, dans le grand calme annonçant l'approche du grand repos ! Alors, assurément, et tant que veilla sa pensée. Corneille poursuivait encore avec le mystique Interlocuteur de Y Imitation « la conversation intérieure )' ; et si, en Lui parlant, il se souvenait de ses triomphes et de ses félicités d'autrefois, et si, même à la pensée du ciel, il ressentait trop cruellement les humiliantes et suprêmes douleurs de la condition terrestre, c'était, n'en doutons point, pour les offrir ensemble à son Dieu, et pour lui redire :

Qu'ils étaient beaux, ces jours où sur tous mes travaux Ta clarté répandait ses vives étincelles, ■ Où mon âme, à couvert sous l'ombre de tes ailes. Bravait les plus rudes assauts !

Maintenant une autre heure aux souffrances m'expose ; Le moment est venu d'éprouver mon amour. Père aimable, il est juste ; et je dois à mon tour Endurer pour toi quelque chose.

De toute éternité tu prévis ce moment Qui m'abat au dehors durant un temps qui passe. Pour me faire au dedans revivre dans ta grâce Et t'aimer éternellement.

Dans la dernière semaine de septembre, l'état du malade s'aggrava si fort que le P. de la Chaise en crut devoir avertir Louis XIV. Le roi, toujours fidèle à son poète, chargea Bessé de la Chapelle, inspecteur des beaux-arts, parent de Boileau, ami des Corneille, d'aller porter, rue d'Argenteuil, deux cents louis d'or. « On croira » — c'est Racine qui parle — « ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste monarque lorsqu'on dira qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent génie ; que même deux jours avant sa mort, et lorsqu'il ne lui restait plus qu'un rayon de connaissance, il lui envoya encore des marques de sa libéralité, et qu'enfin les dernières paroles de Corneille ont été des remerciements pour Louis le Grand. »

Le surlendemain, il entrait en agonie, pendant qu'on répétait sur la scène de la rue Guénégaud, pour être joué le vendredi suivant, un seizième ouvrage de lui, Psyché, ce mA'the néoplatonicien, chrétien presque, de l'ârne qui aspire à connaître et, après une courte épreuve, arrive à posséder immortellement l'éternel Amour.

Le grand Corneille expira dans la nuit du 30 septembre au l^'" octobre, un peu avant minuit, comme le prouve la réponse ofBciellement donnée, après contestation, à la question de savoir sous quel directorat académique il était inort. Il fut inhumé, le lundi 2, à Saint- Roch, non pas au cimetière attenant à l'église, mais, par honneur, après réflexion, comme le montre une rature de l'acte de décès, dans l'église même, à une place dont le souvenir s'est perdu. Ce n'est point celle où, à l'entrée, on a placé en 1821 une inscription et un médaillon commémoratifs, mais plutôt celle où, depuis, quelques ossements ont été retrouvés : derrière le chœur, dans la chapelle de la Vierge, cette Vierge dont il avait mis si pieusement en vers et les Louanges et VOffice.

On lut dans le Mercure, en tête d'une longue nécrologie : « Je viens à une mort qui doit faire bruit partout où notre langue est connue et que je ne doute point qui ne vous ait déjà fait verser des larmes... M. de Corneille... est mort ici le dimanche, premier jour de ce mois, et il semble qu'il n'y ait personne à qui cette perte n'ait fait dire qu'un homme aussi illustre ne devrait jamais mourir. » Le marquis de Dangeau, sur son journal, écrivit, plus tranquillement : « Le samedi 14 octobre, on apprit à Chambord la mort du bonhomme Corneille, fameux par ses comédies: il laisse une place vacante dans l'Académie. » Et sur le Registre de l'Académie Française, à la date du vendredi 27, Régnier-Desmarais, secrétaire, consigna : « Ce jour, la Compagnie, convoquée par billets, assiste au service que M. l'abbé de Lavau, directeur

du précédent quartier, a fait dire aux Billettes, suivant la coutume, pour M. Corneille. »

Ce jour-là, donc, vint prier pour Corneille, au lieu même où était la tombe de Marquise Thérèse du Parc, le directeur du trimestre en cours, Jean Racine.

Un dernier rapprochement — posthume — du grand Corneille avec son rival et avec son roi, qu'il va tous deux, semble-t-il, forcer d'en haut au respect de leur propre gloire en les obligeant de penser à la sienne.

Le lundi 30 octobre, dit le Registre de l'Académie, « M. Boyer, chancelier, présidant en l'absence de M. Racine, directeur, on a proposé s'il n'était point temps de remplir la place vacante par la mort de M. Corneille », et l'on a fixé au 6 novembre la date de l'élection. Ce qu'apprenant, Racine, qui suivait alors la Cour à Fontainebleau, est revenu en hâte et « a remontré qu'il croyait avoir quelque sujet de se plaindre de la précipitation qu'on avait eue en son absence de résoudre la convocation de la Compagnie pour remplir la place vacante par la mort de M. Corneille avant que le mois fût expiré depuis son décès ». Et il a demandé que l'élection fût différée" pour des raisons qui regardaient la Compagnie en général ». Des raisons? Il n'y en avait qu'une, si extraordinaire, il est vrai, que Racine remit d'en parler jusqu'à la réunion suivante, espérant qu'elle aurait, d'ici là, disparu : c'était, ni plus ni moins, la candidature d'un marmot de tieize ans et demi, — mais quel marmot ! — M. le duc du Maine, l'aîné des huit enfants adultérins que la Montespan devait donner à Louis XIV. et qui venait de témoigner à son père qu'il « souhaitait fort » de devenir tout de suite académicien. Le roi, maintenant passé presque dieu, placé par soi-

même et. par tous au-dessus des règles communes et des ordinaires convenances, n'eût eu qu'un signe de tête à faire poilt que l'Académie, non seulement s'inclinât, mais, comme son procès-verbal l'indique, se déclarât transportée « de joie et de respect ». Il ne fit point ce signe ; du ton sens veillait encore dans son enivrement, de la dignité vraie dans son orgueil : ayant songé à l'illustre mort, il répondit au petit duc infatué — entre autres choses, je pense, bien que le Registre n'en ait pas relevé d'autre — « qu'il était trop jeune ». Ce fils était pourtant celui, très cher à son cœur, que, vingt ans plus tard, après l'avoir légitimé, Louis XIV habilitera à la couronne afin qu'il puisse, au défaut de princes du sang, occuper après lui le trône de France ; mais en 1684 il n'aura pas jugé du moins que ce candidat, tout fils de Jupiter qu'il fût, et d'Alcmène, pût songer sans impudeur, à s'asseoir sur le fauteuil de Corneille.

^ Le jeune bâtard ayant répliqué « qu'il fallait donc attendre une autre fois, mais que ce retardement ne lui en ferait pas perdre l'envie », l'Académie chargea Racine d'aller lui porter, pour ces persistantes et si flatteuses dispositions, « de très humbles remerciements au nom de la Compagnie ». Comment, sans compromettre la Compagnie et sans se faire honte à lui-même, s'acquitta-t-il de la commission? Le Registre ne le relate point, mais nous le savons par le Mercure : ce fût, très adroitement, au moyen d'une hyperbole dont le royal morveux était, par bonheur, fort incapable de sentir l'énorme et transcendante ironie : en lui disant que, « quand il n'y aurait pas de place vacante, il n'y avait point d'académicien qui ne fût ravi de mourir pour lui en faire une ». Puis, de même que, le 28 novembre 1673, Pierre Corneille avait été donner sa voix à Jean Racine, Jean Racine, le 29 novembre 1084, alla donner sa voix à Thomas Corneille, qui fut élu, comme il l'avait été lui-même, à l'unanimité des suffrages.

Mais ce n'est pas tout : Racine, en sa qualité de Directeur, devra répondre; au discours du récipiendaire et faire après hji l'éloge du confrère disparu. Grand embarras, sans doute, pour le poète qui naguère, avant que d'être revenu de toutes ses vanités d'auteur, a si aigrement critiqué, chicané, moqué, presque injurié Corneille, et surtout pour le dévot qui maintenant, d'avoir ainsi que lui pratiqué le théâtre, se regarde comme « un empoisonneur public », et l'un des pires ! A quelles restrictions ne faut-il donc pas s'attendre, et surtout à quelle sévère condamnation d'un art si damnable dont il est devenu le renégat et le contempteur? Au reste, dans les harangues académiques, alors très brèves, la coutume n'est pas encore que l'on s'étende beaucoup sur les mérites du défunt ; quelques rapides louanges, puis on passe immédiatement au panégyrique obligé du roi, protecteur de l'Académie : coutume trop commode pour que l'on puisse s'attendre à ce que Racine s'en écarte... Toutefois, en attendant, voilà qu'il a rouvert, qu'il a commencé de relire — il le fallait bien — les poèmes dramatiques de Corneille ; et à mesure qu'il lit, voilà qu'il se sent, de plus en plus, et sans qu'il lui soit possible de s'en défendre, repris par le vieux démon de la scène qu'il croyait, pourtant, avoir à jamais exorcisé. A mesure aussi lui surgissent à la pensée les formules destinées à devenir demain la parure et la lumière de son discours. Après qu'il a évoqué le désordre, l'extravagance, la grossièreté, l'impureté du théâtre avant la venue de Corneille, quel délice que ces premières pièces où le père de la tragédie, « capable de s'abaisser, quand il veut, jusqu'aux plus simples naïvetés du comique », déjà s'y montre « inimitable » ! Puis, voici les chefs-d'œuvre fameux, « ces chefs-d'œuvre représentés sur tant de théâtres, traduits en tant de langues et qui vivront à jamais dans la bouche des hommes ». Et Racine de s'écrier :

Où trouvera-t-on un poète qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties : l'art, la force, le jugement, l'esprit? Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets ! Quelle véhémence dans les passions ! Quelle gravité dans les sentiments ! Quelle dignité et en même temps quelle prodigieuse variété dans les caractères ! Combien de rois, de princes, de héros de toutes nations nous a-t-il représentés toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes, et jamais ne se ressemblant les uns les autres ! Parmi tout cela, une magnificence d'expression proportionnée aux maîtres du monde...

Dans les mots que j'ai soulignés, vous voyez Racine, avec une soif vraiment chrétienne d'humiilité, en même temps que. de justice, reprendre pour louer Corneille les propres expressions dont il sait que Corneille et ses partisans se sont servis pour lui reprocher, à lui Racine, certaines inexactitudes dans les mœurs ou la couleur historique de ses tragédies ; et il rétracte ainsi ses aigres répliques d'autrefois et on le sent heureux de rendre ainsi à Corneille, en pleine abondance du cœur, témoignage pour toutes les vertus que jadis, aux jours d'irascibilité vaniteuse, il lui avait si cruellement refusées. Dans cette ferveur d'enthousiasme, il y a une ferveur de repentir. En vérité, cela est émouvant et beau. Et cela va si loin que, lorsque Racine arrivera aux œuvres de vieillesse, oùles défauts éclatent cependant, sa nature passionnée, toujours sincère, mais toujours portée aux extrêmes, se refusera presque à les y reconnaître, n'y voudra plus considérer — et comment ne pas lui donner raison? — que ce qui, là encore, est « surtout particulier » à Corneille : « une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts, si on peut lui en reprocher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres. » Et il ne reste plus maintenant qu'à trouver des mots assez forts pour caractériserl 'homme avec l'œuvre, et Racine les trouve :

<i géme extraordinaire... le plus grand des poètes... personnage véritablement né pour la gloire de son pays. »

Et ne voyez-vous pas que ce discours, qui comjuence une tradition académique, et qui reste le modèle d'un genre qu'il inaugure, est le dénouement véritable du conflit dans lequel, pendant juste vingt ans se sont trouvés engagés les deux poètes, les deux rivaux, le maître et le disciple? Mais ce dénouement, s'il est à l'honneur du disciple, est d'abord à la gloire du inaître, car c'est un dénouement tout cornélien, tout conforme à celui de tel chef-d'œuvre où, d'acte en acte, on a vu le plus magnanime, le plus généreux — un Polyeucte ou un Nicomède — appeler, attirer, entraîner et, finalement, hausser jusqu'à soi tous les acteurs de la tragédie : le 2 janvier 1685, à l'Académie française, on put voir comme eux Jean Racine, mû par une attraction supérieure, arraché à ses préjugés, à ses préventions, à ses rancunes, se hausser enfin jusqu'à la générosité, jusqu'à la magnanimité de Pierre Corneille.

De ce discours, — à l'heure gloiùeuse et terrible où nous sommes, où gronde une guerre vers laquelle tout ramène incessamment nos pensées, — je ne veux plus citer qu'une phrase, et que ce soit pour rapprocher deux paroles qui semblaient s'attendre à travers deux siècles, et cjui, en se rejoignant, s'entr'illuminenl et se parachèvent. La première est celle de Racine à Thomas Corneille, eu lui parlant de son frère :

Du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes, s'immortalisent par des chefsrl'npnvrp. q^iiplque ptrancfe inégalité que durant leur ^^p la

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fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette dilTérence cesse. La postérité qui se plaît, qui s'instruit dans les ouvrages qu'ils ont laissés, ne fait point de dilFiculté de les égaler à tout ce qu'il y a de plus considérable parmi les hommes, et fait marcher de pair l'excellent poète et le grand capitaine.

Et c'est du plus grand de tous les grands capitaines, c'est de Napoléon qu'est l'autre parole :

La tragédie échauffe l'âme, élève le cœur, peut et doit créer des héros. Sous ce rapport, peut-être, la France doit à Corneille une partie de ses belles actions.

Cela fut entendu, « dit avec chaleur », un soir de février, il y a cent ans, à Sainte-Hélène.

Ce que Racine constate, Napoléon l'explique : si la postérité fait marcher de pair les grands héros et les grands poètes, c'est que nvils ne sont plus propres que ceux-ci à susciter perpétuellement ceux-là, c'est que l'inextinguible et transmissible flamme des grandes actions ne cessera jamais de s'allumer et de s'alimenter à la permanente et rayonnante ardeur des grandes œuvres.

Les génies, ce sont ces « mages » dont nous parle Victor Hugo, et par lesquels

Une sorte de dieu fluide

Coule aux veines du genre humain.

Mais à ce sang idéal de l'humanité, chaque peuple apporte, avec le sien, des vertus différentes et spécifiques, associées aux universelles ; ou, — peut-on dire encore, en changeant d'image, — pour l'harmonie du chœur universel, chaque peuple apporte sa voix dont on reconnaît distinctement la hauteur et le timbre, exprinaant l'âme. La voix de la Grèce est dans Homère, celle de Rome est dans Virgile, celle de l'Italie est dans le Dante, celle de l'Angleterre est dans Shakespeare. Si parmi ce concert 'des peuples, nous qui aurions tant de voix à faire entendre, il ne nous fal»

lait être représentés que par une seule, cherchez quelle serait celle qui nous y représenterait avec le plus de vérité, le plus d'amplitude et le plus d'honneur tout ensemble, et dites-moi si ce ne serait pas la voix de Corneille. Car vous ne voudriez pas, princi))alement à cette heure, que nous y représentât, seul, si cher qu'il nous puisse être, quelque nonchalant délicieux ou quelque bouffon énorme, quelqvie lyrique somptueux ou quelque élégiaque désolé, quelque ondoyant et complaisant sceptique ou quelque croyant impérieux et dur, tel même de ceux qui, d'un esprit lucide et d'un cœur amer ou pitoyable, ont scruté le plus profondément la misère de nos passions ou la laideur de nos vices ; à tous il manquerait quelque chose de ce qui, rassemblé, forme, pour notre gloire, la physionomie française, et dont rien ne manque à Corneille: tantôt ce serait le sérieux devant la destinée, tantôt, nécessaire aussi, la joie; tantôt la douceur dé la tendresse humaine, tantôt l'éneroie de la volonté ; ou le respect de la raison et de la nature, ou lé sfeiis religieux de la vie ; ou encore la claire vision du bien et du mal, avec la constante pensée de la responsabilité des œuvres, de ce prolongement à l'infini du mal et du bien que, poète au contagieux pouvoir, on a une fois jeté par le monde. Mais surtout, à presque tous, il manquerait ce qui ne fleurit qu'au sommet des plus hautes âmes, y dépassant, en quelque sorte, ce sommet lui-même : l'aspiration, l'enthousiasme, le sublime.

Le sublime, ce souffle par qui le poète nous transporte, subitement, au delà des limites ordinaires de notre sensibilité, le sublime, cet éclair par qui, tout à coup, il nous révèle, en nous y associant, une vie inconnue et supérieure, voilà ce que ses contemporains ont discerné d'abord en Corneille, et dont, après trois siècles, nous sentons encore, en écoutant ou lisant ses vers, le frisson sacré courir dans nos moelles. D'où vient -il, ce don si merveilleux et si

rare? Et ne serait-il pas une récompense? Demandons-le au poète de V Imitation, qui nous répondra :

Pour t'élever de terre, homme, il te faut deux ailes, La pureté du cœur et la simplicité.

Pureté du cœur et simplicité de Corneille ! A quel point il a su garder l'une et l'autre, nous le savons, nous qui l'avons suivi ensemble, jour à jour, et dans sa vie et dans son œuvre. Et sachant à quelle altitude, avec ces deux ailes, il a pu atteindre, peut-être ne serons-nous pas loin de croire que l'état le plus beau d'une âme, dans lequel je ne vois guère que quelques saints et quelques héros qui aient su vivre et se soutenir, c'est sans doute celui qui montre qu'en cette âme rien ne s'est jamais ni desséché ni amoindri, qu'elle a conservé jusqu'au bout, et à la fois, toute sa fraîcheur et toute sa force, état que je renoncerais à nommer si je ne pouvais réunir ces deux mots, contradictoires en apparence, par lesquels seuls, cependant, je trouve à marquer, tels qu'ils m'apparaissent, le cœur et le génie de Corneille : l'ingénuité virile.

L'ingénuité virile, c'est elle, n'en doutez point, qui le rend accessible et cher à tous: aux simples comme aux affinés ; aux isolés devant un livre comme à la foule assemblée dans un théâtre ; aux jeunes gens, car ils reconnaissent en lui leur confiance inaltérée et leur ferveur entière ; aux vieillards, car ils retrouvent en lui, avec la fleur de leur jeunesse, toute l'expérience de leur âge, moins le désenchantement dont ils souffraient et dont le poète, par un enchantemçnt nouveau, les délivre. C'est grâce à elle aussi que, selon le noble vers de Sully Prudhomme, nous nous trouvons transportés, auprès de Corneille,

Dans un monde où tout l'homme aspire à se grandir,

parce que le Maître nous fait croire, comme il le croit, que tout de nous peut grandir en effet, si nous

PIERRE CORNEHJJ': r.nl

le voulons, l'homme étant libre. Et qu'importe si, çà et là, Corneille pousse sa foi en la liberté morale jusqu'à demander à l'homme un peu plus qu'il ne peut donner? C'est pour que, du moins, tout ce qu'il peut donner il le donne. Après les paradoxes de veulerie et de bassesse que nous avons vu, trop de fois, porter sur la scène, qu'on nous les y rende plutôt, — ou de pareils, — ces paradoxes de grandeur et de volonté !

Mais nous apparaîtraient-ils même, à présent, comme des paradoxes, et ne seraient-ce pas leurs contraires qui nous sembleraient ou qui devraient nous sembler tels ! Qui donc oserait, aujourd'hui, se réclamer de ce que se déniaient si orgueilleusement, au plus tragique de leur souffrance, une Chimène et un Rodrigue, une Pauline et un Sévère, une Bérénice, une Pulchérie, ce prétendu «droit au bonheur», inséparable du droit d'infliger la douleur à autrui, cette prétendue légitimité de « vivre sa vie », présupposant celle de compter pour rien la vie des autres? En ce moment même, et à toute seconde qui passe, des millions d'êtres jeunes et forts, à l'âge du bonheur et de l'amour, n'acceptent-ils pas de souffrir pour protéger du malheur leurs frères les plus ignorés et les plus lointains, et ne consentent-ils pas à mourir dans la cruauté de la guerre pour que puissent vivre, dans la douceur de la paix, des générations qui ne sont pas inême nées encore?

La vie a un sens, qu'aujourd'hui, plus que jamais, la mort atteste ; et il se trouve que c'est celui qu'a proclamé, entre tous les poètes, le poète par excellence du devoir, de l'abnégation, du sacrifice. Est-ce que la vie en sera plus sombre? Est-ce que la mort en sera plus terrible? L'égoïsme seul, toujours insatisfait, peut, malgré quelques brèves et trompeuses lueurs, assombrir définitivement la vie ; et la mort est surtout terrifiante à qui n'a jamais eu d'autre horizon que lui-même. Parce qu'ils ne connaissent pas

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l'égoïstne, jtarce qu'ils recrardent toujours beaucoup au delà de leur personne, les héros de Corneille, fût-ce dans les plus noires conjonctures, ne sont point tristes, ou ne savent point le demeurer longtemps. Aussitôt qu'apparaît en eux la tristesse, ils l'examinent, ils la pèsent, ils la subliment, et voilà que, purifiée et allégée, elle se transfigure et s'exalte en une héroïque allégresse :

Fortune, quelques maux que ta rigueur m'envoie, J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie !

s'écrie la Sabine d'Horace, en songeant que, quoi qu'il puisse advenir, au-dessus de son propre deuil, quelque chose d'illustre et d'heureux en rejaillira sur sa maison et sur sa ville. — Ainsi tel humble soldat des Citations à l'Ordre d'hier : « ... mortellement blessé ». dit le texte, « est tombé en criant : Vwe la France ! je meurs pour elle, je suis content ! A expiré en essayant de chanter la Marseillaise. »

Vous voyez bien que c'est la même âme, et que. d'être joyeusement héroïtfue, l'àme de Corneille est plus française, l'àme de la France plus cornélienne.

Arrivé au terme de ce travail, ce n'est pas sans regret que je m'en sépare ; mais en un temps où chacun s'efïorce de servir, où, quand ils ne peuvent davantage, ceux dont écrire est la vocation veulent, de leur mieux, « suppléer par la plume au défaut de l'épée », s'il m'était permis de croire que ces pages iront allumer ou aviver en des cœurs la religion de Corneille, je penserais n'avoir pas été. moi non plus, tout à fait inutile à la Patrie.

Décembre 1916 — Janvier 1918.

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