CONCLUSION
Les Corneille, en arrivant à Paris, reçoivent d'abord l'habituelle hospitalité du duc de Guise, rue du Chaume. Lorsque le duc mourra, en 1664, ils s'installeront, à proximité de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, dans une maison de la rue des Deux-Portes où, comme à Rouen, leur paroisse, située rue Saint- Denis, s'appelle Saint-Sauveur, église dont l'un des prêtres — autre curieuse rencontre ■ — est l'un des fds de l'acteur Floridor, et probablement celui que M*"^ Corneille a jadis tenu sur les fonts du baptême.
Le moment où Corneille a quitté Rouen serait sans doute celui où nous pourrions nous demander quel était alors l'état de sa fortune, état sur lequel ont eu cours, pendant longtemps, des erreurs que les travaux précis de François Bouquet et d'Arthur Heulard ont complètement dissipées. Je ne rappelle pas, à propos de sa pauvreté prétendue, la sotte histoire du soulier, complètement inventée, en 1788, dans le goût du temps, à l'usage des âmes sensibles, par un obscur mystificateur nommé Feydel, histoire qui, eût-elle était vraie, ne prouverait rien, sinon la simplicité de mœurs d'un grand homme ne croyant pas déroger
à sa gloire en s'arrêtant quelques minutes chez un savetier pour y faire réparer un petit accident arrivé à sa chaussure : sur quoi un soi-disant témoin aurait « pleuré qu'un si grand génie fût réduit à cet excès de misère... » Cette sornette larmoyante serait depuis longtemps oubliée si Théophile Gautier, poète à l'ordinaire d'autant d'esprit que de style, et ce n'est pas peu, ne s'était avisé un jour de la mettre en des vers; écrits, dirait-on, pour complaire à MM. Homais. Bouvard, Pécuchet et Joseph Prudhomme, où il accuse Louis XIV, notamment, d'avoir laissé Corneille « sans souliers ^>,et où il lui déclare tout net et bien en face :
Ce soulier rapiécé me gâte tout ton règne !
Dieu merci, la misère de Corneille est une légende. La vérité, c'est que le revenu de ses biens propres et des biens dotaux de sa femme, le produit de ses ouvrages en librairie et au théâtre, enfin, par intermittence, le montant de quelque pension ou gratification, le mirent toujours à l'abri du besoin et même dans une aisance assurée, quoique modeste ; mais la vérité est aussi qu'il ne lui fallut jamais moins que ces ressources réunies pour lui permettre, en menant une vie toute simple, de pourvoir avec honneur à l'éducation, à l'entretien, à l'établissement de ses quatre fils et de ses trois filles. Nous l'avons vu doter Marie et Marguerite ; il continuera pendant près de vingt années à payer pension pour l'abbé Thomas, jusqu'au moment où il lui aura obtenu un bénéfice ; il ne pourra, pour le jeune page, acheter qu'un grade de lieutenant, ayant fait, pour Pierre, le lourd sacrifice de lui acheter une compagnie : cela vaut de dix à douze mille livres, et Corneille devra de plus, sa vie durant, fournir au capitaine assez d'argent pour qu'il ne laisse jamais manquer sa compagnie de chevaux ni d'hommes, et pour qu'il puisse mener un train d'f xir-tmcf en rapport «ver sou gr;ïdf .
On voit combien la pension royale était nécessaire. Assignée, comme toutes celles des gens de lettres, sur 1rs mêmes fonds que les Bâtiments du Roi, elle n'était payée que lorsque les maçons avaient reçu satisfaction entière, souvent avec beaucoup de retard, d'où ce spirituel et galant sixain que se permit un jour Corneille :
Grand Roi, dont nous voyons la générosité Montrer pour le Parnasse un excès de bonté
Que n'ont jamais eu tous les autres, Puissiez-vous dans cent ans donner encor des lois, Et puissent tous vos ans être de quinze mois
Comme vos commis font les nôtres !
Par malheur, il n'y avait point que ces retards : comme à la mort de Richelieu, comme sous Mazarin, la pension du poète venait encore d'être supprimée en 1661. « Nous avons en main — disent les Mémoires des Pères de Trévoux — des preuves que la pension procurée au grand Corneille par M. Fouquet fut retranchée après sa disgrâce ; que M. Corneille, qu'on sait avoir porté le désintéressement jusqu'à une négligence blâmable, ne se donna aucun mouvement pour la faire rétablir. » Pas même en arrivant à Paris l'année suivante. Il est vrai qu'il dut croire que la chose irait de soi, Colbert, aussitôt que ministre, ayant chargé deux académiciens, Chapelain et Costar, de dresser chacun une liste des gens de lettres auquel le roi pourrait accorder des pensions. L'un comme l'autre le porta sur la sienne. Chapelain en disant : « Corneille (Pierre) est un prodige d'esprit et l'ornement du théâtre français. » Suit cette appréciation si cocassement entortillée et si lourdement pédantesque : « Il a de la doctrine et du sens, lequel paraît néanmoins plus dans le détail de ses pièces que dans le gros, où très souvent le dessein est à faux, à les faire tomber parmi les plus communes, si ce défaut d'art général n'était récompensé amplement par
rexcellence du particulier, qui ne saurait être plus exquis dans l'exécution des parties.» Cette prose vaut les vers de la Pucelle, et c'est tout dire. Avec plus de simplicité, après avoir signalé son confrère Chapelain en qualité de «premier poète pour l'Épique», Costar écrit : « Corneille, le premier poète du monde pour le théâtre. »
A cette double proposition, Colbert reste d'abord insensible : il ne veut rien envisager, sinon que l'auteur du Cid est l'obligé du surintendant déchu, auquel il garde, comme La Fontaine, comme Pellisson, comme Saint-Êvremond, comme tant d'autres, la fidélité du souvenir et de la reconnaissance ; et le grand ministre biffe sans broncher le nom du grand poète. Heureusement, deux hommes de cœur évitent à Colbert un ridicule et une honte, en lui faisant comprendre l'énormité d'une telle radiation : l'un est le docte abbé Gallois, qui est chargé d'inculquer un peu de latin au ministre, en carrosse, pendant ses voyages de Paris à Versailles ; l'autre est Perrault, le futur conteur de Peau d'âne et de 5arèe5Zeue; Corneille est rétabli sur la liste présentée au Roi, pour 2.000 livres. Bien entendu, comme « premier poète pour l'Épique », Chapelain en reçoit 3.000 : ce qu'on eût donné à Homère. Corneille est ravi pourtant, et si on ne le décide qu'à grand'peine d'aller, au bout d'une année, remercier Colbert, il n'a pas attendu pour remercier Louis XIV en un large poème oii, après lui avoir rappelé comment, dans les prologues à^ Andromède et de la Toison d'Or, il avait chanté sa jeune gloire, quand le roi la partageait encore avec d'illustres ministres, il lui dit :
Maintenant qu'on te voit en digne potentat
Réunir en ta main les rênes de l'Etat,
Que tu gouvernes seul, et que par ta prudence
Tu rappelles des rois l'auguste indépendance.
Il est temps que d'un air encor plus élevé
Je peigne en ta personne un monarque achevé,
Que j'en laisse un modèle aux rois qu'on verra naître Et qu'en toi pour régner je leur présentes un maître.
Parmi les vertus dont déjà il le loue, il y a :
Cet accès libre à tous, cet accueil favorable, Qu'ainsi qu'au plus heureux tu fais au misérable.
Et encore — ceci pour Colbert, qui n'en fut sans doute pas flatté outre mesure :
Ce choix de serviteurs fidèles, intrépides. Qui soulagent tes soins, mais sur qui tu présides, Et dont tout le pouvoir, qui fait tant de jaloux, N'est qu'un écoulement de tes ordres sur nous.
Désormais Corneille ne veut plus connaître que Louis XIV ; il ne s'adressera plus qu'à lui ; jusqu'à son dernier jour il lui rendra un culte émouvant, confiant, presque tendre, celui, dirait-on, d'un vieux maître pour un disciple de race auguste et devenu son souverain, dans l'âme duquel il serait fier de voir fleurir les semences de grandeur politique et morale qu'il y aurait autrefois déposées, et dont il rêverait de continuer d'être, de loin, l'inspirateur occulte, le mystérieux conseil. Et dans tous ces vers que Corneille ne cessera plus de lui adresser, où des directions se mêleront aux panégyriques, on croira sentir, comme en son théâtre, le petit bourgeois au cœur trop vaste pour son humble vie prendre sa revanche idéale et, en imagination, régir un peuple à travers un roi.
En cette année 1663, Corneille donne sa Sophonisbe à l'Hôtel de Bourgogne, où elle est interprétée par les plus fameux acteurs : Floridor dans Massinisse, Montfleury dans Syphax, ^P^^ des Œillets dans
Sophonisbe et, dans Eryxe, rivale de la reine carthaginoise, cette M"^ de Beauchâteau pour lacfuelle, il y a vingt-sept ans, Scudéry accusait Corneille d'avoir introduit dans le Cidie personnage de l'Infante. Ce. ne doit plus être une toute fraîche amoureuse, mais un critique, en rendant compte de la pièce, nous vante « son esprit, » qu'elle a donc, au moins, conservé. Malgré cette interprétation de premier ordre, l'ouvrage semble n'avoir obtenu qu'un très médiocre succès. Pour insinuer le contraire, un témoin sympathique écrira naïvement : « Les spectateurs sont sans cesse dans l'admiration et sentent une joie intérieure qui les retient dans un profond silence, » ce qui confirmerait assez ce que d'Aùbignac a été trop heureux d'écrire : « Durant tout ce spectacle, le théâtre n'éclata que quatre ou cinq fois au plus. » Avant de s'en frotter les mains, l'affreux abbé a compté sur ses doigts ! Ce fut assez, cependant, pour que Jean de Mairet, qui survivait à une réputation fondée uniquement sur sa tragédie du même titre, représentée en 1629, ne se consolât point d'une telle concurrence, dont il tomba malade. Pourtant, avec quelle chaleur sincère Corneille vantera la Sophonisbe de l'ancien ennemi du Cid, auquel il a pardonné depuis longtemps ses diatribes, et avec quelle délicatesse il proclamera qu'il s'est, de parti pris, écarté du plan suivi par Mairet, afin de « respecter la gloire » d'un auteur dont on ne se lasse pas, sur les théâtres, d'admirer l'œuvre depuis trente ans, « durée qu'on peut nommer une ébauche ou plutôt les arrhes de l'immortalité ! » Il dit encore : « Sa Sophonisbe est à lui, c'est son bien... mais celle de Tite-Live est à tout le monde. » Et c'est Tite-Live en effet qu'il a sviivi, pour son malheur, du reste.
Voici ce que lui donnait l'historien. En 203 avant Jésus-Çhrist, tandis qu'Annibal continue de ravager l'Italie, Rome décide d'aller porter la guerre à Carthage même. Scipion compte sur l'assistance des deux
ri)is africains, le jeune Massinisse et le vieux Syphax. Mais si Massinisse est resté fidèle aux Romains et a même, pour ne leur être pas suspect, abandonné sa fiancée Sophonisbe, fille d'Asdrubal, nièce d'Annibal, Syphax au contraire a pris le parti des Carthaginois et épousé Sophonisbe. Il est vaincu, fait prisonnier, et, le jour même, Sophonisbe épouse le vainqueur, Massinisse, qui s'est repris d'amour pour elle et qui lui jure qu'elle ne tombera point au pouvoir des Romains. Mais Scipion ne ratifie pas le mariage : il destine Sophonisbe à être promenée sur son char de triomphe, à Rome, auprès de Syphax. Ce qu'apprenant, elle boit le poison que, pour lui éviter cette honte, Massinisse lui a envoyé.
Dans la tragédie de Mairet, Syphax meurt en combattant, au deuxième acte ; c'est donc une veuve que Massinisse épouse ; et il est aimé d'elle, comme il l'aime, ce qui permet à Sophonisbe d'accepter comme un présent nuptial et comme une preuve d'amour le poison que lui envoie, au dénouement, ce jeune époux ; enfin Massinisse, dès qu'elle est morte, se tue à son tour. Dans la tragédie de Corneille, au contraire, Sophonisbe est replacée, comme chez Tite- Live, entre ses deux époux vivants ; et la situation, déjà si désobligeante en elle-même, l'est d'autant plus ici que l'héroïne cornélienne n'a pas plus d'amour pour Massinisse que pour Syphax : elle n'a épousé celui-là que commue elle avait épousé celui-ci : pour assurer à Carthage un allié contre Rome. Quand, après avoir épousé Massinisse, elle retrouve Syphax prisonnier, qui lui reproche ce criminel remariage, elle ne lui répond que par une impudente apologie et en lui donnant, avec une audace incroyable, tous les torts :
Le crime n'est pas grand d'avoir l'âme assez haute Pour conserver un rang que le destin vous ôte : Ce n'est point un honneur qui rebute en deux jours, Et qui règne un moment aime à régner toujours.
Mais si l'essai d'un trône en fait durer l'envie, Dans l'âme la plus haute, à l'égal de la vie, Un roi né pour la gloire, et digne de son sort, A la honte des fers doit préférer la mort.
Il aurait donc dû-se tuer, et c'est lui qui, en acceptant l'esclavage, a « réduit sa femme à la nécessité »
De chercher tous moyens d'en fuir l'indignité.
Et le moyen qu'elle a trouvé, c'est d'épouser Massinisse ! Mais il n'est pas. trop tard pour revenir en arrière :
Cependant, bien qu'un autre ait le titre d'époux, Sauvez-moi des Romains, je suis encore à vous... Je l'aimai ; mais ce feu, dont je fus la maîtresse, Ne met point dans mon cœur de honteuse tendresse : Toute ma passion est pour la liberté.
Convenons que cette énergie constamment bandée touche à la frénésie, et qu'il n'y a plus grand'chose d'humain dans la pièce, si ce n'est, exprimée en quelques beaux vers, la souffrance du vieux Syphax, Enfin, comme Sôphonisbe n'aime pas Massinisse, elle refuse, en l'insultant aussi, le poison qu'il lui offre, et ne s'empoisonne qu'avec celui qu'elle a tenu à se procurer elle-même. Après quoi Corneille nous laisse entrevoir que son second mari se remariera bientôt, en épousant la princesse Eryxe.
Malgré la supériorité de style de la tragédie nouvelle, le public n'entra point dans les sentiments forcenés qui s'y donnaient carrière. « J'aime mieux, déclarera alors Corneille, pour se consoler, — qu'on me reproche d'avoir fait mes femines trop héroïnes par une ignorante et basse affectation de les faire ressembler aux originaux qui en sont venus jusqu'à nous, que de m'entendre louer d'avoir efféminé mes héros par une docte et sublime complaisance au goût de nos délicats. » Cela est pour Quinault, dont, depuis quelques années, les fades et romanesques ouvrages,
PIERRE (OHNEILLE ;jyù
la Strafonice, VAmalasonte, le faux Tibérinus, obtiennent une faveur considérable, qui demain croîtra encore dans son Astrale, roi de Tyr, plus romanesque et plus fade encore.
U Astrale est de 1664, Tannée où Corneille donne justement la plus abstraite, la plus tendue, la plus sévère de ses tragédies. Othon, représentée d'abord devant la Cour, à Fontainebleau, puis à l'Hôtel de Bourgogne. C'est une étude d'après Tacite, et le poète s'y montre égal au grand écrivain latin par la hardiesse et la force du verbe, par la profonde connaissance des ressorts politiques, par la subtile analyse des consciences où l'ambition domine les scrupules et commande aux actes. Ce sont, dit Corneille lui-même, « intrigues de cabinet qui se détruisent les unes les autres », autour du vieil empereur Galba, lequel voulant se choisir un successeur, hésite entre Pison et Othon, que servent ou desservent auprès de lui, selon les fluctuations de leurs intérêts et de leurs discordes, trois courtisans : Lacus, Martian, Vinius.
Je les voyais tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à l'être, Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d'un moment.
Vous sentez ici la beauté de l'expression et devinez l'austère intérêt que l'action pourra présenter. Mais Corneille veut que nous nous intéressions, en même temps qu'à, l'intrigue de cabinet, à une intrigue d'amour, une fois de plus plaquée et postiche, et qui roulera sur ceci : Othon doit-il, pour le succès de sa candidature, épouser Plautine, fille de Vinius, ou Camille, nièce de Galba ? Son cœur n'étant point en
jeu, comment serions-nous émus par les hésitations de ce candidat à l'empire ? Et nous avons rencontré trop de fois des femmes analogues à Plautine — autre Emilie, autre Viriate, autre Sophonisbe — pour nous laisser imposer par son imperturbable maîtrise de soi, lorsque, amoureuse d'Othon, aimée de lui, elle le somme, cependant, d'épouser Camille, dans l'intérêt de sa candidature. Et pour l'y pousser mieux, elle va jusqu'à le menacer, s'il n'obéit point, de prendre pour mari l'infâme affranchi Martian, qu'elle hait et méprise :
Donnez-vous à Camille, ou je me donne à lui.
L'abnégation dans l'amour poussée jusqu'à l'acceptation d'un avilissement personnel, c'est trop : la mesure humaine est dépassée, la vérité humaine est faussée ; et l'on ne rentre dans la vie que quand le poète, détendant une minute son personnage, se substituant à lui un instant, s'abandonne à son propre rêve. Alors il fera dire par Plautine à Othon, comme il l'avait fait dire, à l'adresse de Seirtorius, par Viriate, ce qu'il souhaiterait de s'entendre dire à lui-même, on sait par quelles lèvres charmantes :
Si l'injuste rigueur de notre destinée
Ne permet pas l'espoir d'un heureux hyménée,
Il est un autre amour dont les vœux innocents
S'élèvent au-dessus du commerce des sens.
Plus la flamme en est pure et plus elle est durable :
Il rend de son objet le cœur inséparable ;
Il a de vrais plaisirs, dont le cœur est charmé,
Et n'aspire qu'au bien d'aimer et d'être aimé.
Puis, hélas ! Plautine réintègre son personnage de théâtre, et aussitôt notre émotion se dissipe.
Au reste, la sévère beauté de cette tragédie est tout entière en ses évolutions et conversations politiques. C'est à propos cVOthon que le maréchal de Grammont aurait dit que « Corneille devrait être le bréviaire des
rois » ; et M. de Louvois : « qu'il faudrait un parterre couiposé de ministres d'Etat pour juger cette pièce ». C'est un peu celui qu'elle eut, le 3 août 1664, lorsqu'on la représenta pour la première fois, à Fontainebleau, devant la Cour ; mais je ne suis pas sûr que le jugement des trois ministres d'Etat d'alors, Colbert. Le Tellier, de Lyonne, n'ait pas été troublé quelque peu, au souvenir de Nicolas Fouquet, en écoutant, assis derrière Louis XIV, passer cette leçon :
Sous un tel souverain nous sommes peu de chose ;
Son soin jamais sur nous tout à fait ne repose :
Sa main seule départ ses libéralités ;
Son choix seul distribue Etats et dignités.
Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide,
Consulte, et résout seul, écoute, et seul décide,
Et quoique nos emplois puissent faire du bruit,
Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'œil nous détruit.
Lorsque la pièce, trois mois plus tard, fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne, elle ne retrouva point, elle ne pouvait point retrouver tous les applaudissements que lui avaient prodigués ce parterre de courtisans et de ministres. Boileau conviendra que c'est à Othon qu'il a pensé dans ces vers de 1'^!?'^ poétique, lesquels sont d'ailleurs d'une platitude extrême :
\ os froids raisonnements ne feront qu'attiédir Uu spectateur toujours paresseux d'applaudir Et qui, des vains eiîorts de cette iliétorique Justement fatigué, s'endort ou vous critique.
11 est bien vrai que la matière principale est assez froide ; et il faut convenir qu'elle n'est guère réchauffée par les amours de tête qui s'y rattachent et s'y subordonnent. Corneille s'enfonce de plus en plus dans une erreur dont bientôt nous le verrons nous donner la formule réfléchie, et ou le public le
suivra de moins en moins. Maintenant que le temps de la Fronde s'est reculé, que le pouvoir royal s'est affermi, que le peuple n'a plus la possibilité ni l'occasion de se mêler des affaires de l'État, les spectateurs se désintéressent de la politique et ne veulent plus, au théâtre, entendre parler que d'amour. Que faudrait-il donc pour que Corneille, resté le poète politique par excellence, fût délaissé daA'antage encore? Qu'un poète nouveau se levât, qui ferait prédominer franchement à la scène, mais véritables, ces passions et tendresses, dont Quinault n'a encore offert au public, malgré tout charmé faute de mieux, que des simulacres et des fantômes. Or, ce poète-là est tout proche.
Il s'appelle Jean Racine. L'année même d'Othon, sous les auspices de Molière, au Palais-Royal, il a donné, sans qu'elle fût presque remarquée, sa première pièce, la Thébaïde ou les Frères ennemis, qui n'est guère encore qu'un travail d'écolier. L'année suivante (1665), à vingt-deux ans, il en écrit une seconde, Alexandre le' Grand, ({ni. sans être originale, vaut déjà mieux ; et, comme il sied, il va la montrer au maître du théâtre tragique, à Corneille. Dans ses Mémoires sur la vie de son père, Louis Racine rapporte : « Corneille, après avoir entendu la lecture de la pièce, dit à l'auteur qu'il avait un grand talent pour la poésie, mais qu'il n'en avait point pour la tragédie, et il lui conseilla de s'appliquer à un autre genre. » On s'explique ce jugement si peu perspicace, dont ta bonne foi, d'ailleurs, ne parut jamais douteuse à jiersonne : du grand roi de Macédoine et du vaillant Porus, roi des Indes, le jeune poète avait fait, presque d'un bout à l'autre, deux de ces « héros effèminé's » si
fort en horreur à Corneille, deux langoureux échappés du pays du Tendre et dans la manière de Quinault. Louis Racine conviendra lui-même : « Le grand défaut qui y règne est un amour qui en paraît faire tout le nœud, tandis qu'un des plus glorieux exploits d'Alexandre n'en paraît que l'épisode. » Or, qu'écrira Corneille à Saint-Évremond, quand il aura lu la dissertation que celui-ci enverra de Londres sur la tragédie de Racine, dissertation où il aura mis, à côté d'une critique modérée et juste de la pièce nouvelle, de grands éloges sur Sophonisbe ? — Ceci, où apparaît déjà un antagonisme entre la doctrine racinienne et la doctrine cornélienne des dernières années :
« Me voulez-vous bien permettre d'ajouter ici que vous m'avez pris par mon faible, et que ma Sophonisbe, pour qui vous montrez tant de tendresse, a la meilleure part de la mienne ? Que vous flattez agréablement mes sentiments, quand vous confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que l'amour doit avoir .dans les belles tragédies... J'ai cru jusqu'ici que l'amour était une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans une pièce héroïque : j'aime qu'elle y serve d'ornement et non pas de corps. »
Nous connaissions déjà là-dessus l'avis de Corneille. Racine, à partir d^ Andromaque — ce n'est qu'à partir &' Andromaque qu'il est vraiment Racine — croira au contraire que l'amour doit servir de corps et non d'ornement à la tragédie, et ce sera, entre eux, une divergence essentielle. En voici d'autres, qui ne sont pas moins graves. Corneille, de plus en plus, s'est porté vers les intrigues compliquées, les actions « implexes », de quoi, d'ailleurs, ses partisans irréductibles ne cesseront de le féliciter: « 11 ya plus de malièrc» — dira Segrais — « dans une seule scène de Corneille que dans toute une pièce de Racine. » Racine, loin de s'en déff^riHrp, ?'pn flattp ; il croit que les tragédies doivent
être, aussi peu que possible, « chargées de matière » ; et il écrira : « Il y en a qui pensent que cette simpli ité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentent dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. » (Préface de Bérénice.) Comme Racine, à n'en pas douter, parle ici de Corneille, pour refuser à son génie l'abondance et la force (!) et que c'est, comme nous le verrons, après l'avoir vaincu dans le combat des deux Bérénice qu'il le piétine de la sorte, sa phrase est d'une cruauté sans excuse. Mais passons. Un troisième désaccord, c'est que Racine subordonnera les situations aux caractères, tandis que Corneille, depuis Rodogune, subordonne trop souvent les caractères aux situations. L'antagonisme est donc complet.
Par surcroît, il y a entre eux un malentendu, que nous montre aussi la lettre à Saint- Evremond : Corneille pense détenir le secret de la couleur historique, ethnique, locale ; à la représentation de Bajazet, se trouvant à côté de Segrais : « Il n'est pas — lui dirat-il — vm seul personnage qui ait les sentiments qu'il doit avoir et qu'on a à Constantinople ; ils ont tous, sous un habit turc, les sentiments qu'on a au milieu (le la France... » tandis que tout le mofid^ est d'accord pour déclarer, avec Saint- Evremond, que Corneille « entre dans le génie des nations mortes », et pour croire, avec Segrais lui-même, que «dans son théâtre, le Romain parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien comme un Indien, l'Espagnol comme un Espagnol ». Illusion, d'ailleurs, pour une bonne part : c'est surtout en « cornéliens » qu'ils pHrlt^nt tons, et c'est l'intensité cornélienne de leur
verbe que l'imagination ébranlée du spectateur ou du lecteur colore diversement à son prisme. N'importe : cette critique ou telle autre du même genre, faite dans le privé par Corneille, et maladroitement rapportée, suffira pour exaspérer l'irritable Racine, au point qu'il ira, s'adressant, lui, au public, dans sa première préface de Britannicus, jusqu'aux insinuations les plus injurieuses contre le vieux maître. Puis il en aura honte et, — six ans plus tard, il est vrai — biffera la page. Ame inégale et mêlée que la sienne ; âme violente où tout devient passion, le meilleur comme le pire ; âme excessive, qui l'aura été, notam.ment, dans l'amour de soi, dans la vanité, dans l'orgueil, comme elle le sera un jour, si on peut l'être, dans le renoncement, dans l'humilité, dans la pénitence. Quel contraste avec la douceur, la sagesse, l'équanimité de Corneille !
Ce n'est pas seulement sur les chemins du théâtre, aux yeux de tous, que vont désormais se rencontrer, se heurter quelquefois, deux natures si différentes ; ce sera aussi, c'aura même été d'abord dans un très intime domaine où personne, à ce qu'il me semble, n'a songé encore à remarquer, ou du moins à suivre leur secrète et pourtant assurée et longue concurrence. r'^En arrivant à Paris, Corneille a retrouvé, dans la Troupe de Monsieur, et continuant à y jouer dans ses pièces, l'exquise du Parc. L'année suivante, 1664, René Berthelot est mort : la voilà veuve. De 1665 date vraisemblablement sa première rencontre avec le jeune poète dont Molière vient de faciliter les débuts et dont il s'apprête à présenter le second ouvrage, Alexandre, où c'est elle qui interprétera le rôle de la princesse Axiane, à côté de M^^^ Molière, qui sera
la princesse Cléophile. Pour toutes les deux, grand succès de talent, et d'abord de beauté, selon la Gazette. Mais si Racine a été content de ses actrices, il ne l'a point été de ses acteurs ; et dix jours après, sans même avoir dit vm mot à Molière, il fait jouer sa pièce à l'Hôtel de Bourgogne. Il ne s'est point embarrassé du moindre scrupule ; un regret seulement lui reste : la nouvelle Axiane, M^^^ des Œillets, tragédienne éminente, est une femme de taille médiocre, qui n'est point belle, qui n'estplus jeune... Que n'a-t-il pu emmener M^^^ du Parc ! « Dès lors » — écriront les frères Parfait — « Racine charmé forma le dessein de la faire passer à l'Hôtel de Bourgogne. «Charmé n'est pas assez dire : il était dès lors amoureux.
Laissons s'écouler quelques mois. Sur la scène de l'Hôtel, à V Alexandre de Racine a succédé, en février 1666, mais pour très peu de jours, VAgésilas de Corneille, tragédie dont la seule nouveauté est d'être écrite avec une élégance un peu grise, en vers libres, mais qu'on peut tenir pour le plus faible de tous ses ouvrages, le seul, avec Théodore et Pertharite, dont il soit permis, à la rigueur, de négliger la lecture, tant elle récompense peu la contention d'esprit qu'il faut qu'on y prête. Sous des noms pris à l'histoire grecque, des personnages de roman s'y croisent en trois intrigues dénuées d'intérêt, aboutissant à trois manages qui ne sauraient non plus intéresser personne. On ignore quels en furent les interprètes. Une vague mention dans la Gazette de Robinet serait la seule trace de la pièce qu'on trouverait dans un écrit du temps s'il n'y avait l'épigramme trop connue de Boileau : « Après VAgésilas, — Hélas f... » Et le poète luimême dans un court avis Au Lecteur, abandonne visi- J)lement le roi de Sparte à son malheureux sort, étant déjà tout prêt, sans doute, à se relever et à remontrer son génie avec cet Attila, roi des //m?i5, qui, malgré la fin de l'épigramme, — « Mais après V Attila, — Holà ! » — montrera bientôt que Corneille est encore, au
PIERHE CURNEILLE 403
moins par instants et par magnifiques éclairs, le grand Corneille.
Au lendemain de la chute d'Agésilas, l'Hôtel de Bourgogne ne se soucie plus d'un auteur qui semble au déclin : il est tout au lever de l'astre nouveau, tandis que Molière, indigné contre Racine, et toujours confiant en Corneille, offre à celui-ci son théâtre. Or, en même temps que Corneille destine à sa chère du Parc, dans sa prochaine pièce, un rôle qui la retiendrait chez Molière, Racine s'occupe de lui en écrire un qui l'en détournerait au profit de la Troupe Royale. Et tous deux maintenant, l'un toujours ému de sa vieille et platonique tendresse, l'autre déjà possédé de sa passion jeune et fougueuse, se rencontrent presque chaque jour auprès d'elle, chez elle.
Transportons-nous en imagination dans le logis de la rue Richelieu où la belle veuve, plus séduisante que jamais, et d'autant plus entourée qu'à présent elle est libre, les reçoit l'un et l'autre parmi le flot d'adorateurs qu'attire comme eux son incomparable grâce. Ou plutôt, n'imaginons rien : c'est Corneille lui-même qui se charge de nous introduire: oui, Corneille, dans un petit poème assez peu connu, écrit évidemment pour être lu d'elle seule, qu'il ne se décidera que onze ans plus tard à laisser publier par son ami Donneau de Visé dans le Mercure, et encore à condition que sa signature n'y paraisse point. Ce sont les vers qui commencent ainsi :
.Je suis vieux, belle Iris, c'est un mal incurable ; De jour en jour il croît, d'heure en heure il accable : La mort seule en guérit ; mais si de jour en jour Il me rend plus mal propre à grossir votre cour. Je tire enfin ce fruit de ma décrépitude Que je vous vois sans trouble et sans inquiétude, Sans battement de cœur, et que ma liberté Près de tous vos attraits est toute en sûreté : Tel est l'heureux secours que reçoit des années Une âme dont vos lois réglaient les destinées...
Mais en est-il réellement là ? Point, puisque tout de suite, se reprenant déjà un peu, il ajoute :
Non que je sois encor bien désaccoutumé
Des douceurs que prodigue un cœur vraiment charmé., .
Il en est si peu désaccoutumé, de ces douceurs mêlées de souffrance, que le petit poème, analyse toute confidentielle et d'autant plus précieuse de l'état de son âme, consiste surtout en ceci : trois fois le poète essaie de se croire et affecte de se dire libéré, et trois fois, par un sincère et prompt retour sur luimême, il avoue qu'il ne l'est pas tout à fait encore :
Je suis de ces mourants qui se portent fort bien.
Je vis auprès de vous dans une paix profonde
Et doute, quand j'en sors, si vous êtes au monde.
Pardonnez-moi ce mot qui sent le révolté ;
Avec le cœur peut-être il est mal concerté /
Vos regards ont toujours pour moi le même charme,
M'offrent même péril, me donnent même alarme...
La troisième fois, pourtant, nous devinerons que se prépare en lui, non une décroissance de sa tendresse, mais, à l'approche d'un événement qui lui fera par trop sentir la misère de son âge, une abnégation, une retraite peut-être, à laquelle, non sans sagesse ni fierté, il se dispose avec un sourire mélancolique et toujours tendre : c'est quand, après avoir montré, autour d' « Iris », les vingt soupirants ridicules dont elle se moque, il en signale un dont il voit bien qu'elle ne se moque pas, qui commence à écarter d'elle tous les autres, et devant lequel il est possible qu'il lui faille se retirer bientôt kii-même : vous devinez quel est celui-là. «Souffrez qu'à mon tour», dit-il en finissant,
... je cède Au chagrinant rival qui comme eux vous obsède, Qui leur fait presque à tous déserter votre cour Et n'ose vous parler ni d'hymen ni d'amour.
Vous le dites du moins et voulez qu'on le croie, Et mon reste d'amour vous en croit avec joie. Je fais plus, je le vois sans en être jaloux. A votre tour, m'en croyez-vous ?
Elle aura raison de ne pas le croire encore si détaché, comme il aurait tort de croire que son « chagrinant rival » n'a pas parlé d'amour encore. Que Racine n'ait pas jusqu'ici parlé d' « hymen », cela semble beaucoup plus probable ; mais n'est-il pas très touchant de voir que Corneille eût trouvé tout naturel qu'il en parlât, et n'est-ce pas une preuve de la véritable estime qui se joignait à son affection pour Marquise ? Quelle âme délicieusement naïve et haute que la sienne ! Mais Racine a vingt-six ans, il est beau, il est élégant, éloquent, spirituel ; il est audacieux ; il commence d'avoir du succès ; il vient de faire applaudir la belle actrice ; et qu'était-ce pourtant que le rôle d'Axiane à côté de celui qu'il lui destine dans sa prochaine pièce, Andromaque, dont déjà il lui fait connaître des passages avec cet art de la dictionetdu geste qu'il inculquera, comme on sait, à ses plus illustres interprètes !... Alors, ce qui doit arriver arrivera.
Au moment où Corneille s'en aperçoit et s'y prépare, n'allons pas penser au moins que le sentiment dont, en son jardin secret, il cultive à la fois la tristesse et la douceur, et qui répond, sans nul doute, à quelque besoin jamais assouvi de sa sensibilité, puisse maintenant jeter dans sa vie un trouble ou un désordre quelconque : tel nous l'avons vu en 1658, lors de la naissance de ce sentiment, tel nous le retrouvons en 1667, lorsque va s'en dénouer la très innocente aventure. Il est toujours celui qui, dans ses velléités même de faiblesse, trouve l'occasion d'un surcroît de force. Rien ne saurait le détourner d'un devoir ou d'une tâche. Voyez ! sur le « chagrinant rival » il a déjà pris l'avance ; dès la fin de l'hiver Attila est terminé, que représentera le 4 mars, au Palais-Royal, la troupe de Molière.
40G PIERRE CORMEILLE
Toute manquée qu'elle est dans l'ensemble, la pièce n'en apparaît pas moins comme la plus vigoureuse, la plus géniale des quatre dernières de Corneille, et l'on y trouve deux ou trois scènes qui peuvent soutenir la comparaison avec les plus belles qu'il ait écrites dans sa jeunesse. La conception historique, d'abord, en est pleine de grandeur ; et il se trouve que, par une sorte de miracle, le temps où nous vivons en rapproche de nous, incroyablement, les situations et les personnages. De qui, en vérité, semble parler le poète dans ces premières lignes de son avis Au Lecteur ?
Le nom d'Attila est assez connu, mais tout le monde n'en connaît pas tout le caractère. Il tâchait à diviser ses ennemis, ravageait les peuples indéfendus, pour donner de la terreur aux autres et tirer tribut de leur épouvante, et s'était fait un tel empire sur les rois qui raccompagnaient, que quand même il leur eût commandé des parricides, ils n'eussent osé lui désobéir. Il est malaisé de savoir quelle était sa religion : le surnom de Fléau de Dieu qu'il prenait lui-même, montre qu'il n'en croyait pas plusieurs.
Après quatorze siècles, il a ressuscité, mais pire, en celui qui comme lui invoque certain « i^ieux Dieu » dont il se proclame le sanglant exécuteur sur la terre ; celui qui, envoyant ses troupes en Chine, leur recommandait de « mériter la renommée horrible d'Attila » ; celui qui, pour mieux montrer de quel parangon la ressemblance lui paraît la plus enviable et la plus flatteuse, a donné le nom d'Attila (Eitel en allemand) à l'un de ses fils ; celui qui a dit à ses recrues : « Si je vous commandais de tuer votre père ou votre mère, votre devoir serait de m'obéir » ; celui qui a obtenu
des rois ses vassaux et humbles valets tous les prosternements, toutes les abdications et des crimes plus inexpiables encore que des parricides : tels, d'un Constantin, le massacre des libérateurs de sa patrie et, sur un signe, pour trente deniers, la livraison de ses soldats et de ses forteresses aux bourreaux d'hier de son peuple. Une différence pourtant : les princes asservis que nous voyons auprès d'Attila gardent encore quelque dignité dans leur servitude, quoique celui-ci n'affecte point de les traiter en égaux, bien au contraire. Une différence encore, celle-ci capitale et tout en faveur du roi des Huns : Attila, dans Corneille comme dans Ammien Marcellin ou Jornandès, se fait cyniquement gloire de sa férocité, loin de vouloir en couvrir l'horreur sous une doucereuse et dévote hypocrisie. Attila n'aurait pas dit, devant les forêts de croix et les monceaux de cadavres: « Je n'ai pas voulu cela, je le jure ! » Attila n'aurait pas écrit à Valentinien III, empereur des Romains, ce que, le ^er février 1916, Guillaume II écrivait à Sa Majesté Apostolique et Romaine François Joseph I^'* : « Mon âme se déchire, mais il faut tout mettre à feu et à sang, égorger hommes et femmes, enfants et vieillards, ne laisser debout ni un arbre ni une maison. Avec ce procédé, la guerre finira avant deux mois, tandis que si j'ai des égards humanitaires, elle peut se prolonger des années. Malgré toute ma répugnance, j'ai donc dû choisir le premier système, qui épargnera beaucoup de sang... » Mais à quoi bon en dire davantage ? Faites plutôt la comparaison vous-mêmes ; écoutez, dans les grands vers de Corneille, s'exprimer Attila en personne et les deux petits rois goths, Ardaric et Valamir, cjue, pour avoir osé , aimer des femmes que lui-mên^ie convoite, il va condamner, à s'entr'égorger en sa présence. Puis, après eux trois, vous écouterez conclure en prophétesse, et comme si, dans le drame, on était à l'heure où nous sommes, Honorie, la princesse romaine.
Dans un sursaut de révolte fière, devant l'insolente ironie du roi des Huns, Valamir s'écrie :
Punissez, vengez-vous, mais cherchez des bourreaux ; Et si vous êtes roi, -songez que nous le sommes.
Vous ? Devant Attila vous n'êtes que deux hommes ;
Et dès qu'il m'aura plu d'abattre votre orgueil,
Vos têtes pour tomber n'attendront qu'un coup d'oeil.
Je fais grâce à tous deux de n'en demander qu'une :
Faites-en décider l'épée et la fortune ;
Et qui succombera du moins tiendra de moi
L'honneur de ne périr que de la main d'un roi.
Nobles gladiateurs, dont ma colère apprête
Le spectacle pompeux à cette grande fête,
Montrez, montrez un cœur enfin digne du rang.
ARDARIC
Votre main est plus faite à verser de tel sang : C'est lui faire un affront que d'emprunter les nôtres.
ATTILA
Pour me faire justice, il s'en trouvera d'autres ; Mais si vous renoncez aux objets de vos vœux, * Le refus d'une tête en pourra coûter deux. Je révoque ma grâce et veux bien que vos crimes De deux rois mes rivaux vous fassent deux victimes.
HONORIE
Tu pourrais être lâche et cruel jusque-là !
ATTILA
Encor plus, s'il le faut, mais toujours Attila, Toujours l'heureux objet de la haine publique, Fidèle au grand dépôt du pouvoir tyrannique, Toujours...