OCTAVE
Touche là ! Je te jure sur mon honneur que Marianne sera à toi, ou à personne au monde, tant que j'y pourrai quelque chose.
Dans Mélite ce n'est qu'après la scène à trois que je viens d'analyser, qu'Eraste exprimera les mêmes soupçons et que Tircis y répondra par de toutes pareilles protestations, suivies d'une restriction toute pareille, comme nous le verrons bientôt. Mais de ce que vous connaissez jusqu'à présent de Mélite je pourrais, sans plus attendre, rapprocher plus d'un passage de la scène des Caprices entre Octave et Marianne. Tenons-nous-en au trait final :
MARIANNE, à CœUo.
Me direz-vous aussi pourquoi je vous écoute ? Adieu, seigneur Octave ; voilà une plaisanterie qui a duré assez longtemps. {Elle sort.)
OCTAVE, à part.
Ma foi ! ma foi ! elle a de beaux yeux.
« Plaisanterie », dit Marianne ; « sujets de rire », avait dit Mélite. En réalité, toutes les deux sont pensives déjà : déjà elles sont prises. Dans la suite, plus rien qui rapproche le drame ardent et douloureux de la comédie aimable et tendre ; mais il y a dans l'exposition des deux pièces de telles ressemblances que, si
Corneille n'a pas été imité volontairement par Musset, Musset a été singulièrement pressenti par Corneille .
Revenons à notre Tircis et à notre Eraste, après que Mélite les a quittés. Le premier mouvement d'Eraste est de triompher :
Maintenant suis-je un fou ? mérité-je le blâme ? Que dis-tu de l'objet ? que dis-tu de ma flamme ?
A quoi Tircis répond, perdant toute prudence, tant il est déjà emballé, et mettant ainsi, décidément, la puce à l'oreille d'Eraste :
Que veux-tu que j'en die ! Elle a je ne sais quoi Qui ne peut consentir que l'on demeure à soi. Mon cœur, jusqu'à présent à l'amour invincible, Ne se maintient qu'à force aux termes d'insensible ; Tout autre que Tircis mourrait pour la servir.
ÉRASTE
Confesse franchement qu'elle a su te ravir,
Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belle,
Avec le nom d'amant le titre d'infidèle...
Et, sans attendre la réponse, il essaye de se rassurer lui-même en pensant que, Tircis étant poète, tout cela se passera simplement en vers.
TIRCIS
En effet, ayant vu tant et de tels appas, Que je ne rime point, je ne le promets pas.
ÉRASTE
Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime ?
TIRCIS
Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime.
ÉRASTE
Mais si sans y penser tu te trouvais surpris ?
TIRCIS
Quitte pour décharger mon cœur dans mes écrits.
PIERRP: (CORNEILLE 55
Mais à ce vers compromettant, échappé à sa sincérité, Tircis ajoute aussitôt :
J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes, De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes : C'est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson, Mais j'en connais sans plus la cadence et le son. Souffre qu'en un sonnet je m'efforce à dépeindre Cet agréable feu que tu ne peux éteindre ; Tu le pourras donner comme venant de toi.
ÉRASTE
Ainsi ce cœur d'acier qui me tient sous sa loi Verra ma passion pour le moins en peinture. Je doute néanmoins qu'en cette portraiture Tu ne suives plutôt tes propres sentiments.
TIRCIS
Me prépare le ciel de nouveaux châtiments
Si jamais un tel crime entre dans mon courage !
Le méfiant Eraste s'en va, momentanément tranquillisé, tandis que Tircis murmure à part soi :
En matière d'amour, rien n'oblige à tenir.
Nous n'en sommes donc pas encore aux grands débats de conscience de la tragédie, qui d'ailleurs ne seraient point ici de mise. Tircis sait parfaitement qu'il n'a rien à craindre du ciel. Quoi qu'il arrive, il ne fera aucun tort à Eraste, que Mélite ne peut souffrir. Néanmoins nous verrons tout à l'heure les scrupules tourmenter sa délicatesse naturelle. Pour le moment, il est tout à l'excitation du coup de foudre.
Le décor change — Corneille ne pratique pas encore l'unité de lieu — et le premier acte va finir dans la maison de Tircis oîi sa sœur Cloris reçoit les soins assidus de son fiancé Philandre. Philandre, qui sera le personnage sacrifié de la pièce, est un jeune homme un peu fat, un peu sot, tout à fait banal ; s'il lui arrive quelque mésaventure, nous ne le plaindrons
point. A Cloris, il ne sait débiter, sur sa « perfection », que des fadeurs dont la jeune fdle est plutôt agacée :
Tu dois être assuré de mon affection,
Et tu perds tout l'effort de ta galanterie
Si tu crois l'augmenter par une flatterie.
Une fausse louange est un blâme secret :
Je suis belle à tes yeux ; il suffit, sois discret ;
C'est mon plus grand bonheur et le seul où j'aspire.
Franche, gaie, sensée, naturelle, gentiment tendre, mais non exaltée, ni romanesque, Cloris est peut-être la figure la plus vivante et la plus vraie de la pièce : on la sent dessinée d'après nature, et je ne doute pas que Corneille n'en ait trouvé le modèle dans sa maison même, en la personne de sa sœur puînée, Marie, qui alors avait vingt ans.
Au milieu de ces fleurettes survient Tircis, qui plaisante avec verve les amoureux, que sans doute il dérange. Mais cet entrain même, et cet air excité qu'il n'a pas d'ordinaire font que Cloris devine et veut lui faire avouer, qu'il y a là-dessous quelque chose, ou plutôt quelqu'un, quelque belle personne. Oui, finit par confesser Tircis, et si belle que
Ma foi, si ton Philandre avait vu de mes yeux, Tes affaires, ma sœur, n'en iraient guère mieux.
Notez en passant que cette mauvaise plaisanterie, cette taquinerie fraternelle, suivant cet enthousiaste éloge, n'est rien moins c[u'une « préparation » de théâtre, pleine d'adresse. Cloris veut savoir le nom de cette beauté et déclare à son frère qu'elle ne le quittera point qu'il ne le lui ai dit ; mais Tircis ne veut rien dire et sort en coup de vent comme il est entré, suivi de sa sœur qui, curieuse par-dessus tout, laisse là en plant son Philandre un peu vexé. Et c'est l'amusante fin de ce premier acte, charmant d'un bout à l'autre.
Maintenant, l'exposition terminée et les protago-
nistes connus, nous pourrons aller beaucoup plus vite. Le second acte nous conduit d'abord chez Mélite, huit jours après, car Corneille n'observe pas plus ici l'unité de temps que celle de lieu, qui lui donneront plus tard tant de tintouin. Éraste, en un amer monologue, repasse les symptômes d'amour qu'il a cru surprendre entre la jeune fille et Tircis ; puis, Mélite, entrant, il lui fait une scène de jalousie d'un ton si désobligeant qu'elle ne peut manquer de lui répondre sur le même ton et de défendre Tircis avec la même chaleur qu'il est attaqvié. Et elle conclut :
Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence Lâcher les traits jaloux de votre médisance. Adieu : souvenez-vous que ces mots insensés L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez.
Là-dessus, nouveau monologue d'Eraste. Mais ici coinmence à paraître cette « chose ajoutée à la vérité » qui est aussi absurde et illogique au point de vue moral qu'elle est, au point de vue scénique, pleine de spécieuses ressources. Jusques à tout à l'heure, Ëraste avait été le plus honnête homme du monde, l'amant le plus délicat, le plus fidèle, le plus plein de nobles idées sur la femme et sur le mariage, tant et si bien que nous pouvions le considérer à de certains moments comme le porte-parole de Corneille luimême et, toujours, pour la flatteuse image d'un rival en qui Corneille aurait généreusement voulu reconnaître toutes les vertus, ne lui refusant que le don de savoir se faire aimer. Dans la précédente scène même, Éraste ne nous était encore dépeint que comme un Alceste maladroit en face d'une Célimène innocente. Et ne voilà-t-il pas que tout à coup, sans transition ni vraisemblance aucune, il se transforme en un scélérat abominable, en un sombre « troisième rôle » de mélodrame étalant complaisamment sa noirceur d'âme en des vers qui ne rendent plus du tout le son de la comédie :
Tu m'oses préférer un traître qui te flatte ; Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate, Et que par la grandeur de mes ressentiments Je laisse aller au jour celle de mes tourments... Je saurai me venger, mais avec l'apparence De n'avoir pour tous deux que de l'indifTérence. Il fut toujours permis de tirer sa raison D'une infidélité par une trahison.
Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée Que ton heur surprenant n'aura point de durée, Et que par une adresse égale à tes forfaits Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix.
Quel accent ! quel tragique vocabulaire ! Est-ce bien Eraste qui parle ? On n'en revient pas ; et nous aurons pourtant bien d'autres surprises, causées par des ruptures de tonalité, par des disparates du même genre.
Eraste ne nous dit pas encore quelle sinistre machination il prépare, mais seulement avec l'aide de quel complice il la perpétrera : un voisin de Mélite, homme « fourbe et vénal », qu'il va, de ce pas, soudoyer. Et à cette menace de catastrophe qui tient nos esprits en suspens, le poète, avec un sens quasi romantique des contrastes, nous arrache brusquement pour nous ramener à la comédie pure ; et ce sera, dans la maison de Tircis-Corneille, une des plus jolies scènes de la pièce, la scène du sonnet, de ce fameux sonnet pour lequel, s'il fallait en croire Thomas, Pierre aurait écrit la pièce entière. C'est une exagération : en réalité, cette scène passée, il sera bien encore question du sonnet, mais il ne servira plus à rien du tout, ce qui prouve encore mieux, du reste, que le prix qu'y attachait Corneille ne tenait ni à son utilité, ni même à sa valeur intrinsèque, mais au rôle décisif qu'il avait joué dans soa aventure amoureuse. Et il est bien probable aussi que dans la vie ce fut à l'occasion du sonnet que Marie Corneille, comme Cloris au théâtre, confessa d'abord son frère.
l'IERRE CORNEILLE ..'.i
puis en gentille sœur confidente, le conforta et dirigea vers ses fins.
TIRCIS
Ma sœur, un mot davis sur un méchant sonnet Que je viens de brouiller dedans mon cabinet.
CLORIS
C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse ?
TIRCIS
En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse. Vois si tu le connais, et si, parlant pour lui, J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui.
Croyant, le naïf garçon, que Cloris va être dupe de cette couleur, il commence :