‹ Pierre CorneilleChapitre 8 sur 55 · C.VLISTE · texte numérisé non relu

C.VLISTE

Les saints devoirs que je leur rends Jamais dessus ma foi n'auront cet avantage.

TIRCIS

Je n'ose l'espérer.

CALISTE

Tu t'en pcuy assurer.

T'RCIS

Quoi, parents ni richesses Ni grandeurs ne pourront ébranler tes esprits ?

CALISTE

l'out cela mis au prix de tes chastes caresses, Perd son lustre et son prix.

Catherine Hue a répété tant de fois, et d'un accent si ferme, ce « Tu t'en peux assurer », que Corneille a fini par se laisser convaincre ; et c'est pourquoi ce qu'il apporte aujourd'hui à sa grande amie c'est la comédie de Mélite où l'on voit la volonté d'une jeune fille et l'amour d'un jeune homme triompher de l'opposition d'une mère qui avait rêvé un gendre mieux pourvu que Tircis de tous les biens de naissance, d'état et de fortune. Il se croit même tellement sûr de

PIERRE t:ORNEILLE 1.,

ce triomphe qu'il en a, dans la pièce, oublié toute prudence ; ainsi lorsque Mélite, paraphrasant les deux vers du Dialogue où Caliste proteste que « les saints devoirs » qu'elle rend à sa famille ne l'emporteront point sur sa foi d'amoureuse, ne craint pas de dire à Tircis, — Corneille, dans la comédie, continue de s'appeler Tircis :

Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant Je voudrais tout remettre à son commandement ; Mais attendre pour toi l'eiïet de sa puissance, Sans te rien témoigner que par obéissance, Tircis, ce serait trop : tes rares quabtés Dispensent mon devoir de ces formalités.

« Formalités » est un peu dur, convenons-en, et ]Vjme H^e a dû certainement s'en... formaliser, comme aussi de ces vers — prématurés — où Mélite, au dernier acte, annonce à Tircis :

Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs, Ont fléchi la rigueur de ma mère obstinée Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée.

La rancune possible de M"*^ Hue contre l'audacieux poète ne suffirait pourtant pas à expliquer la rupture des projets de mariage, d'autant que dans la pièce, en compensation de quelques témérités de cette sorte. Corneille a eu la délicatesse de ne pas faire figurer la mère de Mélite : on y parle beaucoup d'elle et des idées qui font que, presque jusqu'au bout, elle s'oppose à l'union des deux amants ; mais il n'a pas voulu qu'elle y fût exposée, connme en effigie, à l'improbation des loges et du parterre. Nul besoin non plus de supposer que le « malheur » qui vint tout rompre fut quelque catastrophe imprévue^ et subite : non, ce fut plutôt la lente pesée, à la fin efficace, d'une mère ambitieuse et qui se voulait prévoyante, ayant à établir les cinq enfants mineurs, dont Catherine, que lui avait laissés son mari ; car

elle était veuve depuis 1616. Aux yeux de celle que feu Charles Hue avait prise dans la célèbre famille normande des Beauquemare,d'où étaient sortis pour l'Église des prélats, pour l'armée des généraux, pour la magistrature un premier président du Parlement, qu'était-ce que ce petit robin, avocat manqué, magistrat de juridiction modeste, simple bourgeois enfin, et de fort médiocre aisance ? Po'ète ? La belle qualité vraiment, puisque, pour son coup d'essai, il a fait d'elle et de sa fille la fable d'une ville entière ! Au reste, comme c'est en tout bien tout honneur que Catherine a été, de la sorte, comme publiquement engagée à ce Pierre Corneille dont le nom obscur commence à être éclairci de cjuelque lustre, on peut toujours garder ce prétendant en réserve, sans pour cela renoncer au « parti plus sortable » que déjà tant redoutait l'impertinent Tircis du Dialogue... Et c'est pourquoi, en attendant, Corneille continuera d'être reçu dans la maison et de pouvoir communiquer à la délicate, intelligente et spirituelle Catherine ses premières pièces, celles qui lui devront « plusieurs endroits «, comme il aura plaisir à le proclamer luimême, et comme on ne peut douter qu'elles les lui doivent quand on pense aux exquises figures de jeunes filles qui vont animer bientôt les chambres et les jardins de la Veiwe et de la Suivante, les boutiques de la Galerie du Palais et les arcades de la Place Royale, figures cjui toutes auront pris au modèle aimé quelque chose de sa ressemblance.

Mais, un jour' se présentera, protégé par M^^ Hue, le sieur de Servaville, ce Thomas du Pont, conseillermaître, comme son père, à la Cour des Comptes de Normandie, personnage d'importance, riche, noble et — qui sait ? — assez bien fait peut-être pour n'inspirer point d'absolu dégoût. Est-ce que, dans ce temps-là, on voit les filles entrer en révolte ouverte contre la volonté paternelle ou maternelle ? Ce n'est ni dans les possibilités légales ni dans les mœurs :

On dispose de nous sans prendre notre avis ;

C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode,

dira Philis dans la Place Royale. C'est sur cette autorité des ascendants, fortement établie et reconnue do tous, que la famille est constituée. Pour échapper à un mariage odieux, pour arracher un consentement refusé, nul autre moyen, alors, que le scandale d'un enlèvement plus ou moins simulé, moyen auquel ne pouvaient s'arrêter une minute ni le jeune avocat du roi qui allait devenir le grand poète de la dignité naorale et du devoir, ni la jeune fdle bien née qui avait mérité de recevoir de lui amour pour amour. Restait le cloître ; mais il faut la vocation pour y demeurer, s'il suffit du désespoir pour y conduire ; et peut-être Catherine avait-elle, comme la tendre et malheureuse Angélique de la Place Royale, quelque sœur lui disant et redisant sans cesse :

Si tu t'aimes, ma sœur, fais-en autant que moi,

Et laisse à tes parents à disposer de toi :

Ce sont des jugements imparfaits que les nôtres,

I^e cloître a des douceurs, mais le monde en a d'autres.

Quoi qu'il en soit, pardonnons à Catherine Hue d'avoir, de guerre lasse, épousé Thomas du Pont. Elle soupira mais obéit ; elle souffrit mais se dompta. Je ne veux pas anticiper sur les années et sur les chefs-d'œuvre : plus tard je vous dirai ce que je crois qui s'est révélé de grand, tout à coup, dans le génie de Corneille, à l'heure de cette épreuve d'amour, de douleur et de volonté.

A la date où nous sommes, il n'est encore qu'un amoureux et un poète de vingt-trois ans, tout à la ferveur de sa première tendresse et tout à l'ivresse de sa première œuvre. Il vient d'achever Mélite. Parcourons-la, après avoir remarqué que la comédie portait primitivement un sous-titre : Mélite ou les Fausses Lettres. Ces « fausses lettres » avec leurs conséquences,

voilà ce « quelque chose » dont parle Fontenelle et que l'auteur avait dû « ajouter à la vérité » pour composer une pièce. Tout ce qui en découle est à la fois ingénieux et puéril ; tout ce qui vient de la vérité seule est délicieux. Comme, après Mélite, le théâtre de Corneille tendra bientôt à l'impersonnalité absolue, que, à quelques retours près, le poète n'y laissera plus rien transparaître de sa vie intime, arrêtons-nous, plus longtemps que sur les autres œuvres de sa jeunesse, sur cette œuvre où c'est de son cœur même qu'il a laissé monter la sève pour la première fleur de son génie. Comme, de plus, aucune des pièces suivantes, avant le Cid, n'a été aussi riche de promesses ni plus révélatrice de nouveautés que cette Mélite à présent si négligée des lecteurs, je pense qu'on me pardonnera d'en faire des citations beaucoup plus importantes que celles que je ferai parla suite. Il me semble même qu'on me saura gré de les avoir faites.

Sur une petite place où aboutit une rue, devant la maison de Mélite — voir le frontispice de 1660 — devisent deux cavaliers : Tircis, qui est Corneille, et son ami Éraste, le prétendant à la main de cette Mélite dont ses soins assidus ni son amour sincère n'ont pu encore émouvoir, après deux années, la souriante mais parfaite indifférence. Au pauvre amant transi qui se plaint et soupire, Tircis se plaît à jeter à la tête, pour le distraire de sa peine et pour s'amuser lui-même, tous les lieux communs et paradoxes sur la folie qu'il y a de prendre l'amour au sérieux et d'en souffrir, sur les charmes de l'inconstance et de la liberté du cœur, sur la fragilité des femmes... bref, il parle exactement comme parlait, avant l'amour, le Tircis des Mélanges poétiques,

c'est-à-dire en imitant les propos que, dans cette Astrée que tout le monde alors sait de mémoire, tient le frivole et plaisant Hylas au dolent et fidèle Céladon. Mais le sérieux Eraste sait à quoi s'en tenir sur ce scepticisme de parade :

Toi-même, qui fais tant le cheval échappé. Nous te verrons un jour songer au mariage...

Et d'ailleurs Tircis comprendrait aussitôt l'état de son âme et n'oserait plus jamais se livrer à de telles saillies si seulement il avait une fois aperçu Mélite. 0 imprudente parole ! Justement Mélite va tourner le coin de la rue pour rentrer chez elle. Vous voyez d'ici le grand salut arrondi que les deux jeunes gens lui font de leur feutre à panache, et la belle révérence de Mélite, et le geste d'Éraste présentant Tircis. Lisez maintenant, — à voix haute, je vous prie, pour en mieux goûter la souple musique et la suprême élégance, — ^ l'entrée en matière que voici, puis, quand la prise de contact sera établie entre les interlocuteurs, ce trio dont les répliques, aisées tout ensemble et serrées, forment comane un entrelacs de sensibilité discrète, de grâce moqueuse, de spirituelle courtoisie, et laissent peu à peu entrevoir, sous les caractères qui se maintiennent, des sentiments qui, presque à l'insu des personnages eux-mêmes, évoluent. C'est une petite merveille :

ÉRASTE

De deux amis, madame, apaisez la querelle. Un esclave d'Amour le défend d'un rebelle, Si, toutefois un cœur qui n'a jamais aimé. Fier et vain qu'il en est, peut être ainsi nommé. Comme dès le moment que je vous ai servie J'ai cru qu'il était seul la véritable vie. Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport Entre nos deux esprits sème quelque discord. Je me suis donc piqué contre sa médisance, Avec tant de malheur, ou tant d'insuffisance.

Que des droits si sacrés et si pleins d'équité N'ont pu se garantir de sa subtilité ; Et je l'amène ici, n'ayant plus que répondre, Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre.

MÉLITE

Vous deviez l'assurer plutôt qu'il trouverait, En ce mépris d'Amour, qui le seconderait.

TIKCIS

Si ce cœur ne dédit ce que la bouche exprime Et ne fait de l'amour une plus haute estime. Je plains les malheureux à qui vous en donnez. Comme à d'étranges maux par leur sort destinés.

MÉLITE

Ce reproche sans cause avec raison m'étonne : Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne, Les moyens de donner ce que je n'eus jamais ?

ÉRASTE

Ils vous sont trop aisés, et par vous désormais

La nature pour moi montre son injustice

A pervertir son cours pour me faire un supphce.

MÉLITE

Supplice imaginaire et qui sent son moqueur.

ÉRASTE

Supplice qui déchire et mon âme et mon cœur.

MÉLITE

Il est rare qu'on porte avec si bon visage L'âme et le cœur ensemble en si triste équipage !

ÉRASTE

Votre charmant aspect suspendant mes douleurs, Mon visage du vôtre emprunte les couleurs.

MÉLITE

Faites mieux : pour finir vos maux et votre flamme, Empruntez tout dun temps les froideurs de mon âme.

Et deux ou trois fois encore, Eraste avec sa galanterie sentimentale, Mélite avec sa moqueuse ironie, se renvoient la balle ; et Tircis assiste, muet, les yeux fixés sur la jeune fille, à cette partie de volant, quand tout à coup il se rappelle qu*il a un rôle à jouer,

secoue sa rêverie et intervient du mieux qu'il peut. Et maintenant, c'est entre lui et Mélite que ce jeu va reprendre :

TIRCIS

Sous peine d'être ingrate, il faut de votre part Reconnaître les dons que le ciel vous départ.

ÉRASTE, à Mélite.

Voyez que d'un second mon droit se fortifie.

MÉLITE

Voyez que son secours montre qu'il s'en défie.

TIRCIS. à Mélite.

Je me range toujours avec la vérité.

MÉLITE

Si vous voulez la suivre, elle est de mon côté.

TIRCIS

Oui, sur votre visage et non en vos paroles. . Mais cessez de chercher ces refuites frivoles. Et prenant désormais des sentiments plus doux, Ne soyez pas de glace à qui brûle pour vous.

MÉLITE

Un ennemi d'Amour me tenir ce langage ! Accordez votre bouche avec votre courage ; Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas.

Est-il assez raffiné ce dernier vers, dont la coquetterie contient déjà une avance !

TIRCIS

J'ai connu mon erreur auprès de vos appas : Il vous l'avait bien dit.

ÉRASTE, à Tircis.

Ainsi donc, par l'issue Mon âme sur ce point n'a pas été déçue ?

iXolez ce « sur ce point » où perce une première inquiétude, que la réponse de Tircis n'est point faite pour dissiper :

Si tes feux en son cœur produisaient même effet, Crois-moi que ton bonheur serait bientôt parfait.

Et voilà, — indirectement, car Tircis en répondant à Eraste, parle aussi et même surtout pour Mélite — la déclaration lâchée, dont Mélite ressent aussitôt un premier trouble, qu'elle essaye de dissimuler, et de se dissimuler, par quelques mots dont la gaieté affectée et la prudence inquiète sont de plus fme nuance :

MÉLITE, à Tircis. Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire ; Mais je pourrais bientôt, à ni'entendre flatter, Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux éviter. Excusez ma retraite.

ÉRASTE

Adieu, belle inhumaine De qui seule dépend et ma joie et ma peine !

MÉLITE

Plus sage à l'avenir, quittez ces vains propos Et laissez votre esprit et le mien en repos.

L'excuse engageante est pour Tircis, la sortie décourageante est pour Eraste. Marivaux ne sera jîas plus subtil psychologue, dans les Jeux de V Amour et du Hasard ou dans les Fausses Confidences, que le tout jeune Corneille, dans cette scène et dans quelques autres de la même comédie.

Mais n'avez-vous pas aussi songé à l'Alfred de Musset des Caprices de Marianne ? Pour moi, je suis frappé de ceci : d'abord, la dispute de Tircis et d'Éraste sur ce que j'appellerai l'amour sacré et l'amour profane, c'est, sur le même sujet, celle de Cœlio et d'Octave : Octave et Cœlio qui sont, dédoublés, le Musset insouciant et libertin à côté du Musset mélancolique et passionné, comme Tircis et Eraste sont le Corneille factice et léger à côté du Corneille véritable et grave. Puis c'est, sur ces entrefaites, Marianne, par qui souffre Cœlio, survenant comme Mélite par qui souffre Eraste. Seulement, dans Musset, OclaAC seul abordera Marianne pour plaider,

comme Tircis, la cause de son ami, tandis que Cœlio s'effacera, non sans avoir eu, dès lors, le pressentiment d'un danger possible, qu'Eraste n'aura qu'un peu plus tard :

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