‹ Pierre d'Ailly et la découverte de l'AmériqueChapitre 3 sur 21 · Bibliothèque de l'École des Charles, 1904, t. xxv · texte numérisé non relu

Bibliothèque de l'École des Charles, 1904, t. xxv

3. Abbé J.-Ph, Bègne, Exégèse et Astrologie, dans la Revue des sciences

Ce n'est pas ici le lieu de hasarder une explication de ces prédictions si anciennes et si authentiques et qui nous paraissent venir de ces auteurs arabes que d'Ailly connut si bien. Remarquons seulement que Colomb, dans son livre de Las Profecias, a cité notre auteur et s'est inspiré des mêmes pensées K Au fond, c'est l'éternelle question qui a préoccupé les savants et les théologiens pendant trois siècles, celle des procédés et de la valeur de la science astrologique. La Fontaine a posé le problème en deux vers magnifiques. Le Créateur, dit-il,

Aurait-il imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps renferme dans ses voiles?

Deux ans après la composition de ce dernier traité, le 9 août • 1420, le cardinal d'Ailly mourait à Avignon. Son corps fut transporté à Cambrai en 1422 et inhumé dans le chœur de la cathédrale, où il reposa jusqu'à la Révolution française. Ses cendres furent alors jetées au vent, ludibria ventis; ses œuvres, elles aussi, sont dispersées dans toutes les bibliothèques de France et de l'étranger. Nous en avons compté cent soixante-seize, ce qui témoigne d'une activité scientifique, littéraire et théologique véritablement extraordinaire 2.

Sur les nombreux ouvrages qui nous restent de Pierre d'Ailly, trente au moins ont rapport à l'astronomie, à la géographie et à la cosmographie. Ces œuvres sont d'autant plus précieuses qu'elles ne sont pas seulement le résumé des idées personnelles du prélat, mais qu'elles sont aussi la reproduction exacte de tout ce que l'on savait et de tout ce que l'on enseignait de son temps. C'est une encyclopédie qui comprend les textes de l'antiquité mêlés à ceux du xive et du xve siècle. C'est dans ces livres que

ecclésiastiques de Lille, 1905, p. 501. Cf. notre thèse de doctorat sur Petrus de Alliaco, Lille, 1886, p. 181.

1. De Lollis, Raccolla colombiana, Scritti, p. 81 et suivantes. — Cf. H.Vignaud, Histoire critique de la grande entreprise de Colomb, t. i, p. 685. Cet ouvrage en deux forts volumes a paru en 1911 à Paris, chez Welter. Nous lui ferons de fréquents emprunts.

2. Nous en avons publié la liste en 1908 dans le Bibliographe moderne de M. Stein et dans les Mémoires de la Société d'émulation de Cambrai, en 1909,

- t. lxiv. Cf. Index omnium Alliaceni operum, dans notre Petrus de Alliaco, p. xix.

Colomb a puisé son érudition et a recueilli ses citations des philosophes et des poètes de l'antiquité.

Il nous serait facile, en effet, de rencontrer dans les auteurs anciens quelques traits qui ont pu encourager le héros à poursuivre et à réaliser son gigantesque dessein. Aristote avait dit dans son traité De cselo : « La terre est une sphère peu grande. Ceux qui croient que la région des colonnes d'Hercule est proche des Indes ne paraissent pas admettre une chose trop invraisemblable 1. » Sénèque décrit, dans une de ses tragédies, un monde nouveau situé au delà des mers connues : « Un temps viendra, au cours des siècles, où l'Océan élargira la ceinture du globe pour découvrir à l'homme une terre immense et inconnue, la mer nous révélera de nouveaux mondes et Thulé ne servira plus de bornes à l'univers 2. » Ces vers fameux de la Médée paraissent avoir singulièrement frappé Colomb, car il les a copiés deux fois de sa main et il les a traduits. Certains extraits non moins explicites de Pline, de Strabon et d'autres auteurs n'ont pas été ignorés par le grand navigateur.

Peut-être aussi sa jeunesse avait-elle été bercée par les récits qui couraient le monde sur l'Atlantide. C'était une île fabuleuse, plus grande que l'Asie et l'Afrique, placée au delà des colonnes d'Hercule, mais en deçà d'un grand continent. Les habitants en étaient belliqueux et riches, mais leur prospérité les aveugla» Ils dégénérèrent et Dieu les punit. En un seul jour et en une nuit fatale, ils furent engloutis au sein des flots avec l'île qui les portait. A sa place les navigateurs ne rencontraient plus qu'un limon fangeux qui les empêchait d'aller plus loin 3. Platon avait emprunté aux Egyptiens cette fiction merveilleuse, deux fois il l'avait revêtue des ornements de son style, et, sur les ailes de son génie, elle s'était répandue dans toutes les parties de l'Ancien Monde.

1. De cselo, 1. II, xiv. Ce traité passe pour apocryphe, mais il a été souvent commenté pendant tout le cours du moyen âge. Cf. Vignaud, Histoire critique de la grande entreprise de Colomb, t. i, p. 223.

2. Médée, acte II, se. m. Certains critiques, comme Humboldt, placent l'antique Thulé dans les îles Shetland. D'autres, comme Elisée Reclus, en Islande ou dans le groupe des Feroë (L'Amérique boréale, p. 10). Il est certain que pour Colomb Vullima Thule était l'Islande. Il se vante d'avoir navigué une centaine de lieues au delà de cette île. Cf. Vignaud, Études critiques sur la vie de Colomb, 1905, p. 375 et 380.

3. Œuvres de Platon, Timée, trad. Cousin, t. xn, p. 111; Critias ou V Atlantide, Ibid., p. 274.

Le philosophe avait laissé son second récit inachevé, mais l'imagination des peuples s'était chargée de le compléter. L'Atlantide avait disparu, mais le continent dont elle barrait la route était resté dans le souvenir et l'espérance des générations humaines, et on se flattait de le retrouver un jour. Ainsi, lorsque Dante parle, dans son Enfer et dans ;son Paradis, de ces régions lointaines protégées par une terreur superstitieuse contre l'audace des navigateurs, il n'est que le poétique écho des rêveries antiques et des légendes populaires *.

Depuis la découverte de Colomb, les philosophes comme les poètes se sont encore emparés, à plusieurs reprises, du mythe de l'Atlantide; ils y ont trouvé le sujet de romans ou de tableaux parfois ravissants, le plus souvent terribles, et ils les ont traités avec les images les plus grandioses2.

En suivant les traces d'Aristote, Albert le Grand et saint Thomas admettent la théorie de la sphéricité de la terre, l'existence des antipodes et ils donnent à l'argumentation du Stagyrite une ampleur plus grande. Ils pressentent déjà, comme hypothèse, la théorie de la formation du monde à laquelle est resté attaché le nom de Laplace. Dans toute l'école dominicaine du moyen âge, le dogme scientifique de la sphéricité terrestre resta universellement adopté et tous les traités de la sphère composés par les auteurs qui appartiennent à cet ordre en sont les échos 3. Ce principe était généralement professé, en Espagne, au

"xve siècle4 .

Mais quelles théories expose donc l'auteur de Ylmago mundi, dans ce livre qui frappa si vivement l'esprit de l'amiral? « La

"terre est sphérique, écrit-il, et l'Océan occidental est relativement petit. Aristote prétend, contre Ptolémée, que plus du quart de l'univers est habité, et Averrhoès soutient la même opinion. Le Stagyrite affirme encore que la mer est petite, entre la côte

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