Revue historique, 1879, p
2. On trouve une apostrophe très pathétique en faveur de la croisade dans le deuxième sermon au synode de Cambrai. Ms. de la Bibliothèque de Cambrai, xx. 490. Cf. Tractatus et sermones, Strasbourg, 1490.
constaterons, d'Ailly fut encore un des précurseurs de Christophe •Colomb, qui fut, lui aussi, plein d'ardeur pour la croisade
On le voit, toutes les idées vraies ou contestables de cette époque si troublée parurent se donner rendez-vous dans la tête encyclopédique et si puissamment organisée de l'évêque de Cambrai.
Non seulement d'Ailly fut le fidèle miroir des opinions et même des erreurs de son temps, mais encore il eut parfois sur les âges futurs des vues prophétiques qui nous étonnent et que nous rapportons sans les expliquer. Pareil à certain dieu de la fable, il regarde à la fois le passé et l'avenir. Il résume l'un et il prophétise l'autre. D'une part, c'est un compilateur clairvoyant; de l'autre, c'est presque un voyant.
C'est ainsi qu'il a prédit et précisé, au commencement du xve siècle, la date exacte de la Révolution française. Appuyé sur des données plus astrologiques qu'astronomiques, il affirme que toutes les fois qu'arrive une grande conjonction de Saturne et de Jupiter, c'est-à-dire tous les neuf cent soixante ans, il se produit dans le monde un événement extraordinaire. Il essaye de le prouver par toutes les conjonctions qui sont déjà dans le domaine du passé et de l'histoire; puis il ajoute : « La huitième conjonction aura lieu, si Dieu le veut, l'an du Christ 1692, ou à peu près; puis après dix révolutions saturnales, viendra l'année 1789. Si le monde dure jusqu'à ces temps, ce que Dieu seul connaît, il y aura alors de nombreuses et grandes altérations et de remarquables changements, principalement dans les lois et dans les religions K » N'est-ce pas là une prédiction formelle, qui laisse bien loin der-
1. Le cardinal de Cambrai écrivait ces lignes au soixantième chapitre d'un opuscule intitulé : Concordia astronomise cum hislorica narratione. Ce texte a été imprimé par Jean de Westphalie, à Louvain, dans le même volume que Y Imago mundi. La bibliothèque de Douai en possède un exemplaire dans la série A 135, et la Bibliothèque nationale deux, n°s 345 et 346. On trouve encore cet ouvrage en manuscrit à la bibliothèque de Cambrai, sous les numéros 927 et 954; à la Bibliothèque nationale, n° 3123; à Valenciennes, n° 331 ; et à la bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, sous le n° 3593. Nous l'avons encore rencontré à Montpellier, à Bâle, à Leyde, à Vienne, à Munich, à la bibliothèque Vaticane et au British Muséum n°8 29969 et 29984. Cet opuscule (Concordia) a été réfuté par Pic de la Mirandole, Dispulaliones adversus astrologiam divina- Iricem, lib. V, 9.
Grœsse mentionne une édition sans indication de lieu ni de date, qui a pour titre : Pétri de Alliaco tractalus de Imagine mundi et varia ejusdem auctoris ac Joan. Gersonis opuscula, in-fol., 177 p. de 41 lignes avec figures. Cf. Haine Repertorium bibliogr., t. i, col. 837.
rière elle, sous le rapport de l'authenticité, de la précision et surtout de l'antiquité, celles que l'on attribue à Fénelon, au P. Beauregard et à plusieurs autres? Cette prophétie a été faite en 1414, trois cent soixante-quinze ans avant l'événement, elle a été imprimée pour la première fois à Louvain vers 1480, puis à Augsbourg en 1490 et à Venise en 1494 l, c'est-à-dire près de trois cents ans avant 1789, et les preuves incontestables sont à la portée de tous les érudits. Le fait est aussi extraordinaire que si, à l'heure qu'il est, nous faisions une prédiction qui se réaliserait en l'an de grâce 2285.
Quatre ans plus tard, après les travaux et les luttes du concile de Constance, d'Ailly traite à nouveau, dans son ouvrage intitulé : De persecutionibus Ecclesiœ, ces questions astrologiques et astronomiques qui l'avaient toujours vivement intéressé. Cet opuscule, après avoir été perdu pendant quatre siècles, vient d'être retrouvé à Marseille et a été publié par les soins de M. Noël Valois 2, membre de l'Institut. Le cardinal reprend une seconde fois le texte fameux que nous venons de citer, il demande derechef aux étoiles un peu de lumière pour éclairer les textes prophétiques et renchérit encore sur sa première prédiction. Il avance, timidement il est vrai, que l'Antéchrist viendra vers l'époque de la Révolution « avec sa loi et sa secte damnable ». Et il ajoute ce détail curieux : « Avant 1789, il y aura un autre grand bouleversement religieux. Dans un siècle à partir du moment où j'écris, il y aura bien des changements dans le christianisme et bien des troubles dans l'Eglise, magna fiet aller acio circa leges et sectas. »
Or, cent ans après, ce sont les années 1517 et 1518, c'est-à-dire les débuts du protestantisme. « Avec un peu de complaisance,' écrit M. Noël Valois, on pourrait dire que Pierre d'Ailly a prédit la Réforme ainsi que la Révolution française. »« Est-il vraiment besoin de complaisance, grande ou petite, se demande M. l'abbé Bègne, pour dire que, l'évêque de Cambrai ayant annoncé, en 1418, qu'il se produirait au début du xvie siècle et à la fin du xvine des changements mémorables, il y a une coïncidence frappante entre les événements survenus et les paroles qui les ont prédits 3 ? »
1. Ces dates d'impression sont à retenir; nous verrons plus tard leur importance quand il s'agira de l'époque où Christophe Colomb a pu connaître l'Imago mundi.