‹ Pierre d'AubussonChapitre 1 sur 63 · Pierre d'Aubusson · texte numérisé non relu

Pierre d'Aubusson

T^OUS ressemblez par tant d'endroits au grand homme dont j écris l'histoire^ que je ne puis me dispenser de vous présenter 7non ouvrage. Outre le nom et le sa7tg que vous avez co7nmuns avec lui^ les principales actio7is de votre vie 07it tant de rapport avec les sien7tes, quen les regardant de près les unes et les autres, et les comparant ensemble, j' y trouve le mhne caractère, et presque les 77te77zes circonsta7zces.

071 7ie peut lire ce que fit dans la Hongrie ce héros chrétie7i pour défendre les intérêts de V E77ipire et de l' Église contre les forces otto7nanes, sans se souvenir de ce que vous y avez fait pour la mêine cause : et je vous avoue. Monseigneur, que je nai pu considérer Pierre d' Aubus s on en la fleur de son âge, tout couvert du sang des barbares, saiis vous voir en iiiême teinps sur les bords du Raab tailler e7i pièces lé arinée mfldèle, et reinporter une victoire 7né77iorable, aussi avantageuse pour l' Allemagne que glorieuse pour la France.

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Pierre d’Aubusson. . ^

üéDicace,

Le siège de Rhodes, qui fait le plus bel endroit de f histoire du grand-maître, a 7'appelé en ma 77iémowele siège de Candie où vous allâtes chercher la gtierre, lorsque toute r Eiu^ope jouissait d'tine paix profo7ide. C est là, Monseig7iettr, quà la tête de la noblesse fra7içaise qui se sou- 77iit à votre C07n77ia7tde77ie7ît par U7ie déférence volontaire, voîis fîtes ces deux fa7neuses so7dies qui coûtè7xnt si cher aux Turcs, qui 7'’établire7it les ajf aires des Vénitiens, et retardèrent de huit mois la perte du rempart de la chrétienté.

Mais, Monseigneur, ce Tiest pas seule7nent en ce qui 7xga7^de l'ennemi C07n7nu7t des Chrétiens, que vos aventures ressc7nblent à celles du gra7td Aubusso7t. Votes avez Izm et l'autre signalé votre valeur contre les enne- 77iis de la Frattce dès vos pretnières a7i7iées; avec cette différetice néau7noins que vous avez trouvé de plus belles occasions que lui, de servir votre p7dnce et votre patrie.

Car pour passer sous siletice tant de pé7nls, tant de blessu7^es, tant d'actions particulÜ7^es de vos prettiières campagnes ; pour ne rien dire des sièges de Bergh, de Courtrai, de Dix77iude, où vous eûtes tatit de part ; sans 7X77ia7^quer 7ii les rapides cotiquêtes de la Hollande, ni les prises de Dole et de Salms, où vous vous êtes si fort distingué : que ne fîtes-votis pomt à Besançon? La seule action du Fort-Saint-Etietine attaqué en pleùi jour par un chc77ii7i mac cessible, et e7)iporté en peu d' heures malgré

üéîïîcace*

tout le feu des ennemis^ n égale-t-elle pas les plus merveilleux événements des teinps héroïques? Je ne doute point, Monseigneur, que la présence de Sa Majesté nait redoublé votre courage dans une entreprise si hardie : ou plutôt je me persuade que combattant à la vue et sous les ordres du plus grand monarque de la terre, vous fûtes animé dune vertu plus qu humaine, pour faire quelque chose qui fût digne de la réputation de ses armes.

Je ne 7n étonne pas après cela que ce sage prince, qui se connaît mieux que personne en véritable mérite, vous ait honoré du bâton de 7naréchal de France. Comme vous avez toujours cherché à lui plaire et que vous avez été assez heureux pour attirer sa bienveillance, de même que le grand-maître d Aubus son gagna celle de Charles VII et de Louis XI, il a voulu faire voir à tout le monde que votre zèle lui était agréable, et que la dignité dont lia comblé toutes les grâces quil vous a faites était to^it e7tsemble un efet de sa bonté et de sa justice.

Mais, Monseigneur, les vertus guerrières ne sont pas les seules qualités qui vous rendent semblable à ! illustre Piem^e d Aubus son. Cette conduite délicate et honnête que vous avez su accorder avec une fierté généreuse; cet esprit si éclairé et si agréable, qui vous seid si bien dans les rencontres ; cet air noble qui paraît jusque dans vos moindres actions, sont d autres traits qtie je pourrais ajouter à la peinture que f ai commencée. Mais cela me

DéDicace.

porterait trop loin^ et serait peut-être assez inutile : pour peu qîio7i y fasse de réflexion, Monseigneur, on 7iaura pas de peine à vous ^reconnaître dans le grand-maître de Rhodes. Je n ai pas eu dessein pouidant de faire votre éloge en écrivant son histoire : fai prétendu seulement témoigner à toute la France le zèle que fai pour la gloire de votre maison et le profond 7respect avec lequel je stns.

Monseigneur,

Votre très humble et très obéissant serviteur Bouhours, de la Compagnie de JÉSUS.

IL me semble qu’il est à propos de dire d’abord au lecteur ce qui m’a engagé à écrire la vie du grandmaître d’Aubusson. En cherchant dans l’histoire un morceau sur quoi je pusse travailler, ma bonne fortune m’offrit celui-ci, lorsque je pensais à donner des marques publiques de mon respect et de ma reconnaissance envers un grand archevêque , auquel la religion doit beaucoup, et qui étant ambassadeur à Madrid, servit si utilement la France, qu’il ménagea la satisfaction que fit le roi d’Espagne après l’affaire de Batteville.

Plus je considérai le héros qui se présentait à moi, plus j’eus envie de faire connaître un homme si illustre et si peu connu. J’avoue que je fus rebuté d’abord par le peu de lumières que je trouvai, pour parler de lui : mais m’étant appliqué ensuite à chercher partout des mémoires, je fus beaucoup encouragé par les découvertes que je fis. La principale est un ancien manuscrit en vélin enrichi de beaucoup de figures fort bien peintes, qui fut présenté au grand-maître d’Aubusson, par Guillaume Caoursin, vice-chancelier de l’Ordre. Le livre est un ouvrage de ce vice-chancelier; il est écrit en latin, et commence par ces paroles : Ad magnanimuni^fortissimum, inclitissimumque Catholicae Fidei Athletam Petrum d Aubusson, Rhodiorum equitum Magistrum Principem felicissimum. Il contient

6 Htjerti0sement.

divers traités qui regardent les affaires de Rhodes, et surtout ce qui est arrivé de plus remarquable sous le gouvernement de Pierre d’Aubusson. M. de Harlaye, procureur-général, qui est si curieux de livres rares, a eu la bonté de me communiquer ce manuscrit ; et c’est de là que j’ai tiré des connaissances qui ne se trouvent point ailleurs, aussi bien que le plan de Rhodes et le portrait du grand-maître. M. l’avocat général, de Lamoignon, m’avait fait la grâce de me prêter auparavant un livre imprimé en lettres gothiques, qui contient presque tout ce qui est dans le manuscrit ; et l’un ne m’a pas peu servi à éclaircir l’autre. Le Bosio de la Bibliothèque du Roi m’a bien plus aidé que n’auraient fait les autres éditions de ce livre, qui ne sont ni si amples, ni si correctes. L’histoire de Henri Pantaleon m’a appris des choses que Caoursin et Bosio ne disent pas ; et j’ai trouvé dans le Chalcondile de Bâle, divers traités qui m’ont fourni beaucoup de lumières que je n’aurais pas eues d’ailleurs. Car je ne me suis pas contenté de lire les histoires générales des Chevaliers et des Turcs. J’ai lu tous les ouvrages particuliers, qui parlent des uns et des autres. J’ai vu les copies de plusieurs pièces originales qui sont à Malte ; et il n’y a guères de manuscrits que je n’aie consultés, quand j’ai cru y découvrir quelque chose qui me fût utile. La généalogie que M. du Bouchet a faite de la maison d’Aubusson sur des titres authentiques et incontestables, m’a été d’un grand secours, non seulement pour la naissance, mais aussi pour la personne du grand-maître.

Ht)ertis0ement

Comme le siège de Rhodes est le plus considérable événement de mon histoire, je n’ai rien épargné pour en savoir toutes les particularités, et j’ai été assez heureux pour apprendre les plus importantes par les Infidèles mêmes. M. Thevenot, si connu de tous les savants, m’a fait part de ce siège écrit en turc par Khodgia Afendy ; et M. de la Croix, interprète du Roi pour les langues orientales, m’a fait le plaisir de me l’expliquer. J’ai eu la satisfaction devoir que l’historien mahométan fait justice au grand-maître de Rhodes, et que, pour le regard des principales circonstances, son récit s’accorde avec la relation de Caoursin, et avec la lettre que le grand-maître écrivit lui-même à tous les princes chrétiens pour leur rendre compte du siège.

Je ne dis rien de la forme que j’ai donnée à mon sujet: c’est au lecteur à en juger. Je me contente de dire que quelque peine que j’aie prise, et quelque temps que j’aie employé à mon ouvrage, je ne pense pas y avoir réussi ; et je reconnais de bonne foi que ce n’est qu’en l’achevant que j’ai entrevu le caractère de perfection que demande une histoire pour être accomplie.

Porte d’Amboise h Rhodes.

Glîapttre premier.

PIKRRE D’AUBUSSON est choisi de Dieu pour mettre des bornes aux conquêtes des Infidèles. — Son extraction. — Ses premières armes en Hongrie contre les Turcs. — Séjour utile qu’il fait cl la Cour de l’empereur Sigismond. — La reprise des hostilités entre la France et l’Angleterre le rappelle dans sa patrie. — Il se distingue au siège de Montereau. — La Praguerie. — Aubusson ramène au devoir le Dauphin, fils de Charles VII. — • Il l’accompagne dans son expédition contre les Suisses. — Il s’ennuie des divertissements de la Cour, et se décide à entrer dans l’Ordre militaire de St-Jean de Jérusalem. — Ses preuves de noblesse. — Sa fidélité à l’esprit de sa vocation.

TERRE d’Aubusson, dont j’entreprends d’écrire l’histoire, fut choisi de Dieu entre les Français, il y a plus de deux cents ans (i), pour mettre des bornes aux conquêtes des Infidèles ; et ce fut lui qui sauva Rome du destin de Constantinople, en défendant Rhodes contre toutes les forces de Mahomet II, empereur des Turcs.

Il était fils de Renaud d’Aubusson, seigneur du Monteilau-Vicomte dans la Marche, et de Marguerite de Comborn, tous deux des plus anciennes et des plus illustres maisons du royaume. Il reçut de la nature, avec un sang noble, un corps robuste et bien fait ; un cœur grand, capable des plus hautes entreprises ; un esprit très éclairé et des inclinations fort droites.

Comme il était surtout né vaillant, et que son tempérament

I. Le père Bouhours publia en 1676 la première édition de cet ouvrage.

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Kierre D’Hutmsson.

ardent ne s’accommodait pas d’une vie oisive, il embrassa la profession des armes, dès qu’il fut en âge de se servir d’uneépée.

La trêve, qui avait été conclue entre la France et l’Angleterre, par l’adresse du cardinal de Sainte-Croix, légat du pape Eugène IV, et qui devait apparemment être suivie de la paix, lui fit chercher de l’occupation et de la gloire en Allemagne.

L’empereur Sigismond avait de puissants ennemis audedans et au-dehors. Les Hussites lui faisaient la guerre en Bohême ; et bien qu’ils parussent disposés à se soumettre, depuis la sanglante journée de Prague (^) où ils perdirent plus de vingt mille hommes,ils ne laissaient pas d’avoir encore dans le cœur tous les sentiments que l’hérésie inspire aux rebelles.

Néanmoins le mal le plus pressant était en Hongrie, où les Turcs faisaient 'd’horribles dégâts. Sigismond, que les affaires du concile de Bâle occupaient en ce temps-là, ne pouvant s’opposer lui-même au torrent qui allait inonder toute l’Allemagne, envoya son gendre, Albert duc d’Autriche, avec des troupes d’élite, pour repousser les Barbares.

Aubusson se rencontra dans ces troupes par hasard, ou plutôt par une conduite particulière de la Providence, qui, l’ayant destiné à une profession et à une charge dont les engagements regardent la défense du christianisme, voulut qu’il fit ses premières armes contre l’ennemi commun des Chrétiens.

Le prince marcha avec toute la diligence possible; et quoique beaucoup plus faible en nombre, à peine eut-il découvert l’armée ottomane, qu’il l’attaqua sans délibérer. Le commencement du combat fut heureux pour les Impériaux : ils renversèrent d’abord tout ce qui leur résista, et firent un fort grand carnage. Aubusson, qui se sentit une ardeur extraordinaire à la vue des Infidèles, en tua plusieurs de sa main, et combattit toujours au premier rang. Lorsque la victoire semblait assurée pour Albert, la cavalerie turque enveloppa l’infanterie chrétienne, et fondit dessus si impétueusement, qu’elle la fit plier, et la rompit. Le désordre dura peu : Aubusson rallia ce qui se trouva autour de lui, et revint à la charge sous la conduite d’un Hongrois, dont le nom n’est point marqué dans l’histoire ; mais dont la valeur mérite de vivre éternellement dans la mémoire des hommes.

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