‹ Pierre d'AubussonChapitre 2 sur 63 · chapitre premier. n · texte numérisé non relu

chapitre premier. n

Ce brave homme, remarquable par sa taille avantageuse et par son air intrépide, soutint presque seul avec Aubusson, tout l’effort des ennemis, et la hache d’armes à la main, après en avoir abattu plusieurs, se fit jour au travers des autres. Une action si déterminée effraya les Turcs, et ranima les Chrétiens. Toutes les troupes d’Albert suivirent ce nouveau chef, qui semblait leur être envoyé du ciel ; et comme si en même temps elles eussent reçu une nouvelle vigueur, elles chargèrent si rudement les Barbares, qu’il en demeura dixhuit mille sur la place, et que le reste ne pensa qu’à se sauver.

Tandis que les armes de Sigismond avaient de si heureux succès en Hongrie, ses affaires ne réussissaient pas moins ailleurs. LesHussites fort affaiblis de leurs pertes, et intimidés par les menaces ou gagnés par les promesses de l’empereur, rentrèrent enfin dans leur devoir. Le traité de Prague fit cesser les troubles de Bohême, et on vit tout à coup l’autorité impériale rétablie dans le royaume avec la religion catholique.

Le duc Albert ayant licencié ses troupes, Aubusson suivit la noblesse qui se rendit à la cour de l’empereur. Il y fut reçu comme un de ceux qui avaient le plus contribué à la victoire de Hongrie ; et ce qu’on avait mandé à Sigismond de la valeur du jeune Français, obligea ce prince à lui donner des marques publiques de son estime et de sa reconnaissance. Mais Aubusson ne s’attira pas seulement les louanges et les bienfaits de l’empereur par ses premiers exploits de guerre : il les mérita aussi par la conduite qu’il garda auprès de lui.

Sigismond possédait toutes les qualités d’un grand prince. Outre qu’il était vaillant, sage, religieux ; il aimait particulièrement les belles lettres, et préférait les savants aux gens de qualité, qui n’avaient de recommandable que leur naissance. Il était lui-même instruit : il connaissait parfaitement l’histoire, et parlait bien la langue latine,comme il le fit paraître au concile de Constance, selon le témoignage de Gerson, chancelier de l’Université de Paris, qui y assista. Aussi ne pouvait-il souffrir l’ignorance dans ses courtisans; et il disait quelquefois, qu’il avait honte de celle des Électeurs, qui n’avaient aucune teinture des lettres.

Quoiqu’Aubusson eût l’âme toute martiale, et que sa grande passion fût la guerre, il ne laissait pas d’avoir de l’inclination et du génie pour les lettres: il avait l’esprit vif et pénétrant, la mémoire heureuse, et le jugement solide. Il n’eut donc pas de peine à se conformer au goût de l’empereur.

12 ïîicrrc D’Hubusson.

Après avoir étudié les langues autant qu’un cavalier les doit savoir, il s’appliqua à toutes les connaissances honnêtes: il apprit la carte, les mathématiques, et surtout la partie des mathématiques qui regarde l’art militaire. Mais l’histoire fut son étude principale; il s’en fit une espèce d’occupation, lisant moins pour se divertir que pour s’instruire, car il ne se contentait pas de remplir sa mémoire de grands noms et de grands événements, comme font la plupart de ceux qui lisent. Il faisait des réflexions judicieuses sur ce qu’il lisait; se proposait pour modèle les actions des hommes illustres; examinait surtout la vie des Grands, et profitant de leurs vices aussi bien que de leurs vertus, se servait de maître à lui-même, pour la conduite de ses mœurs.

Quelque attachement qu’il eût à la lecture, et quelque plaisir qu’il y prît, il étudiait encore plus le monde que l’histoire; et même il n’étudiait rien tant que l’empereur. Comme il avait libre accès auprès de lui, et qu’il le voyait tous les jours, il pouvait observer de près ses paroles, ses actions, toute sa conduite. Entre toutes les vertus de Sigismond, celle qui le toucha davantage fut le zèle que ce prince avait pour la foi; zèle dont il donna tant de marques, non seulement dans les conciles qu’il soutint par son autorité et par sa présence, mais encore dans les guerres qu’il entreprit contre les Infidèles et contre les hérétiques.

C’est ainsi que la cour, qui a coutume de corrompre les jeunes gens, fut pour Aubusson une école de sagesse et de vertu. Outre qu’il s’y forma le goût par la lecture des bons livres, et qu’il y apprit à juger sainement des choses, il y acquit de la probité, et y devint tout ensemble honnête homme et homme de bien. Avec de si belles dispositions il pouvait prétendre à de grands emplois dans une cour où l’on faisait justice au mérite; et il y serait parvenu sans doute, tout étranger qu’il était, si sa fortune n’eût été renversée par la mort de l’empereur (^).

Albert, duc d’Autriche, qui succéda à Sigismond, n’avait pas pour Aubusson les mêmes sentiments: soit qu’il n’aimât pas naturellement les Français; soit que l’inclination de son prédécesseur lui fût une raison de haïr le jeune étranger.

Aubusson s’aperçut bientôt que l’empire avait changé de maître, et que la retraite était le meilleur parti qu’il pût prendre. Mais quand cette considération ne lui aurait pas fait

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