INÈS, ALPHONSE
Approchez. C'est donc vous dont la séduction D'un père et de son fils détruisant l'union , Produit tous les malheurs qui troublent ma vieilinès. (lesse.
Moi.
ALPHONSE
Vous... vous qui du prince égarant la jeunesse, Défiez par un art doublement criminel La vengeance des rois et le courroux du ciel !
INÈS
Ah! qu'entends-je ?
ALPHONSE
S.ms vous, par un noble hyméne'e
L'Espagne à nos destins joindrait sa destinée ; Sans vous,deuxnations uniraient leurs drapeaux; Grâce à vous, la Discorde a r'ouvert ses tombeaux; Oui, tout s'arme; et martyrs de votre indigneûamme Deux peuples expiront les crimes d'une femme.
INES.
Sire, daignez m'entenclre avant de me juger.
ALPHONSE
Tous vos torts sont connus;c'est peu dem'outrager: On vous voit profanant la mémoire d'un père. Oublier sous les lois d'un amour adultère Les vertus qui paraient vos modestes aïeux.
INES.
Mon père, qui sur moi plane .du haut descieux, Connaît la vérité. Coupable en apparence , Sire, je me resigne à souiirir en silence. Si le présent s'obstine à me calomnier, L'avenir prendra soin de me justifier.
ALPHONSE
Non, parlez à l'instant : dites par quelle adresse Vous avez de mon fils obtenu la tendresse : Dites surtout quel art perfide et séducteur Vous employez encor pour captiver son cœur.
INÈS
Je ne l'ai point séduit; doux effets de l'estime , Il m'aima, je l'aimai, voilà quel est mon crime. Jugez-moi.
ALPHONSE
Poursuivez; dans quels lieux et comment Vous a t*it inspiré ce fatal sentiment?
INÈS
Au séjour où naquit et repose mon père,
Loin de tous les regards, sous les yeux d'une mère,
Archives de la Ville de Bruxelles
Je voyais chaque jour commencer et finir, Heureuse du présent, calme sur l'avenir ; Et la bonté du ciel dans ce modeste asile, Présageait à ma vie un cours pur et tranquille. TJn jour un inconnu s'est à nous présenté ; D'une peine secrète il semblait agite; Il souitrait : sa douleur lut par nous accueillie. Son iront, jeune et voile par Ja mélancolie , Ses regards tantôt fiers, tantôt pleins de langueur? D'une tendre pitié pénétrèrent mon cœur ; Maigre moi jepleurais enessuyantseslarmes.(mes: L'intérêt d'une femme eut pour lui quelqueschar- 11 revint dans ces lieux où mes soins l'attendaient; Nous n'osions nous parler, mais nos cœurs s'enten- D'un trouble ineprouvé je me sentais émue; (daient, Je craignais à la lois son absence et sa vue ; S'éloignait il!., soudain mon bonheur s'effaçait, Tout s'animait par lui , sans lui tout languissait. Heureuse d'avoir pu dans son ame ravie, Doucement ranimer le flambeau de la vie , Je n'espérais de lui qu'un retour d'amitié, Quand il s'écrie un jour : lnes , votre pitié Sur les bords du tombeau m'a rendu l'existence , Je vous la dois... Sensible à sa reconnaissance, D'un penchant mutuel je ressentis l'effet. On s'attache sitôt par le bien qu'on a fait. C'est ainsique don Pedre a vu ma flamme éclore; Et je l'aimais déjà que j'en doutais encore.
alphokse, à part.
Cet accent de candeur , cet air de vérité Triomphent, malgré moi, demasévérité.
A Inès.
Auriez-vous dû, bravant Ja fortune inégale, De son sort et du vôtre oublier Fitervalle ? Comment d'un vain éclat votre œil fut-il séduit?
INÈS
Ah! par ce vain éclat mon bonneur fut détruit. Mes regards abuses dans le héros que j'aime N'ont vu jusqu'à ce jour que l'égal de moi-même; Sujet je l'adorai; prince, je l'aurais fui:, J'aurais cru m'abaisser en montant jusqu'à lui. (ne Aux transportsde l'a mour quand le cœnr s'abandon Lebonheur qu'on reçoit vient du bonheur qu'ondon Au rang qu'il me cachait, ah!hicnloind'aspirer,(ne Dans un autre avenir j'aimais à m'égarer : D'une sainte union former la douce chaîne, Partager d'un époux le plaisir et la peine, Habiter avec lui le modeste séjour Que devaient embellir le travail et l'amour, Tel fut mon seul espoir... Après un long silence, Quand donPèdrc, a vouant son titre et sa naissance, Déchira le bandeau sur mes yeux étendu , Le charme fut détruit; mon bonheur fut perdu ; Pleurer, mourir, tel fut le besoin démon âme, Tel est le seul destin qu'à présent je réclame ; Oui, prête à fuir des jours que la honte a proscrits, Je sais braver la mort et non pas le mépris.
Alphonse, avec émotion.
Calmez-vous.
INÈSi
Dans vos yeux j'aperçois une larme.
Vous pleurez...
ALPHONSE
C'en est fait , sa douceur me désarme.
Jamais la vérité si rare auprès des rois, 3\'a pris pour les convaincre une plus douce voix. Ecoutez : abjurant une injuste colère Contre vous désormais c'est en vous que j'espère ; En vous dont la vertu peut encor prévenir Les maux qui sur l'État grondent dans l'avenir.
(43 ) De monfils votre exil peut seuldompter la flamme. Maisj'invoque un héros sous les traitsd'une femme j Prononcez...
INÈS
Je comprends... Mon destin est affreux!
Cet exil, c'est la mort; mais vous vivrez heureux ; Et quelquefois du moins, sur la rive lointaine Le bien que je vous fais consolera ma peine. Où dois-je aller?
ALPHONSE
De vous, j'ose attendre encor plus.
Don Pèdre à ines projets oppose des refus Que vous seule aujourd'hui pouvez combattre et ines. (vaincre.
Du bonheur qui l'attend je saurai le convaincre. Permettez qu'il me voie; et s'il m'aima jamais, Ce dernier entretien comblera vos souhaits. En est-ce assez ?
ALPHONSE
Bientôt dans une autre patrie Mes regards veilleront encor sur votre vie. Adieu; préparez-vous. Touché de vos malheurs, Moi-même en les causant je leur donne des pleurs. Que ne puis-je, honorant mon titre et ma famille, Par l'hymen de mon fils vous adopter pour fille! Mais, helus! sur le trône esclaves couronnés, Par d'austères devoirs nos vœux sont enchaînés. Inès, Dieu vous appelle au fond du sanctuaire; Mais n'oubliez jamais sur la rive étrangère Qu'un malheur pour l'Etat noblement supporté, Est un titre de gloire et d'immortalité!