‹ Pierre de Portugal, tragédie en cinq actesChapitre 3 sur 42 · DON PÈDRE, ALVARE · texte numérisé non relu

DON PÈDRE, ALVARE

ALVARE

Don Pèdre !

DON PEDRE.

Q'aperçois-je ? ami fidèle et rare, Après dix ans d'absence, est-ce toi, cher Alvare ?

alvare , dans les bras de don Pèdre. O mon prince ! ô mon fils î

DON PÈDRE

Que ne te dois-je pas ?

Les vertus démon cœur, les exploits de mon bras , Ne sont-ils pas les fruits de ton expérience ? Oui, mon père à tes soins confia mon enfance, Grâce à toi , jeune encor, j'ai fait un peu de bien. Et si le peuple en moi chérit un citoyen , Parmi ses bienfaiteurs le Portugal te nomme; Prince par mes aïeux , par toi je devins homme.

ALVARE

Poursuivez : vos efforts ne sont pas superflus ; La naissance est beaucoup , la gloire est encor plus. Aforce de bienfaits, à force de vaillance, De vos sujets futurs gagnez la confiance ; Vous travaillez pour vous en travaillant pour eux, Unmonarqueestbiengrandlorsqu'unpeupleestheu- ÎVÏais quevois- je? Troublé d'une peine secrète, (reux Vos regards sont distraits , votre âme est inquiète. Quand la gloire sourit à vos jeunes destins , Comblé par la fortune, auriez-vous des chagrins ?

DON PEDRE.

Sous des dehors trompeurs, la plus brillante vie, De soin , d'inquiétude , est souvent poursuivie ; Mais qu'importe ?

ALVARE

Pourquoi vous soustraire à mes soins?

Nous souffrirons tous deux, mais vous souffrirez

( moins.

Hélas !

Parlez.

DON PEDRE.

AL V ARE

DON PEDRE.

Ton cœur va me blâmer sans doute.

ALVARE

Il vous consolera.

DON PÈDRE

Tu l'exiges ; écoute :

Dix ans se sont passés depuis que loin de moi Chez des princes rivaux ministre de ton roi , Déployant auprès d'eux ta sagesse aguerrie , Tu sers tout à la fois le trône et la patrie. Adolescent à peine, au sortir de tes mains, De l'honneur paternel je suivis les chemins ; Au milieu des combats prodigue de ma vie , T'ai mérité l'estime et fait taire l'envie. Mais hélas ! entouré d'un prestige trompeur , ïe rencontrais la gloire et non pas le bonheur. Fatigué déplaisirs, de soins, d'inquiétude, Combien je regrettais ce temps cher à l'étude, Oùpartabouche instruiteauxdevoirs lesplus saints Mon enfance rêvait le bonheur des humains ! Nous étions séparés; pour surcroît de misère, Après de longs tournions , j'ai vu périr ma mère. Au-delà du tombeau notre amour l'entoura : On l'adorait vivante, et morte, on la pleura. Depuis ce jour fatal , une affreuse tristesse Vint obscurcir ma vie et voiler ma jeunesse. A l'horreur de mes nuits, aux tourmenssde mes

jours.

Cherchant dans la fatigue un pénible secours, J'aimais à prolonger mes courses vagabondes

Vers ces bords que le Tage arrose de ses ondes.

Dans l'ombre des forêts, sur le bord des torrcns ,

J'allais seul et plaintif porter mes pas errans ;

Etrhiver,quandnos bois dépouillaient leurparure,

Mon âme s'enivrait du deuil delà nature.

Un jour, jour de bonheur ! sous un toit écarte,

Je réclame les droits de l'hospitalité :

Un vieux soldat ridé par la gloire et par l'âge

M'accueille en souriant dans son humble héritage.

Prés du foyer rustique, à ses côtés admis ,

Je crus dans tous les yeux retrouver des amis.

Charmes de sa vieillesse , une épouse , une fille ,

De ce noble guerrier composaient la famille....

Inès parut alors à mon œil enchanté

Modeste , belle et seule ignorant sa beauté.

Inès.... Mon cher Alvare , à sa voix, à sa vue,

Je me sentis brûler d'une ardeur imprévue;

La nature âmes yeuxpritdes charmes nouveaux ;

J'étais souffrant, Inès fut sensible à mes maux ;

Inès daigna me plaindre; aux accens d'une femme

La consolation descendait dans mon âme.

En voyant sa pitié j'oubliais mes douleurs;

Je sentais mon sourire éclore sous ses pleurs ;

Et courbant à ses pieds mon front sans diadème,

Je goûtais le bonheur d'être aimé pour moi-même.

ALVARE

Cielï

DON PÈDRE

De mon imprudence en secret convaincu, Je combattais encor , j'étais déjà vaincu. Sous un nom supposé, chaque jour la même heure Ramenait ton ami dans cette humble demeure, Et bravant l'avenir , mon âme chaque jour , Savourait le bonheur, l'espérance et l'amour. Mais telles sont les lois d'une vie importune ;

La prospérité même a ses jours d'infortune. De son vieux père Inès vit la fin s'approcher; Mais avant qu'à nos pleurs la mort vînt l'arracher, Ignorant jusqu'au bout mon titre et ma famille, Cet homme simple et bon me confiait sa fille, u Inès vous appartient , elle est digne de vous. 3> Vous étiez mon ami , vous serez son époux , i) Disait-il; ma tendresse à sa jeune existence 3> Lègue la pauvreté mais non pas l'indigence. » Adieu, soyez mon fils. « Il dit, ferme les yeux; Et l'âme d'un héros s'envole vers les cieux.

ALVARE

Ah î prince. .. Poursuivez !

DON PEDRE.

Inès fut mon épouse , Ami , depuis ce jour la fortune jalouse, Cent fois loin d'une femme et d'un fils adorés, Entraîna mes efforts à l'État consacrés : ( gloire, Mais par momens, du moins, quel bonheurpour ma Que de venir près d'eux jouir de ma victoire ; Et toujours inconnu, d'entendre quelquefois, Inès à son époux , vanter le fils des rois !

ALVARE

Elle ignore toujours quelle est votre naissance ?

DON PÈDRE

Oui. D'un obscur destin j'ai gardé l'apparence, Quandd'unpère au cercueilaccomplissantlesvœux , D'un hymen sans témoins Inès forma les nœuds. Contraint de lui cacher le rang qui m'a vu naître Jusqu'au jour où ces murs me recevront en maître, J'ai , sous le nom de Pierre , uni mon sort au sien,, [nés croit jusqu'ici que sans titre, sans bien, De toute ma famille , orphelin dès l'enfance , J'établis ma fortune à force de vaillance.

ALVARE

Qu,entends-je?àses regards si long-temps inconnu,

Par quel autre miracle êtes-vous parvenu

A fermer tous les yeux sur un pareil mystère ?

DON PEDRE.

Des Castillans, tantôt la haine héréditaire, Tantôt les Africains sur nos hords descendus, Réclamant de mon bras les exploits assidus , Loin decesmurssanscesseenchaînaientmaprésence. Ainsi, dans mes secrets aidé par mon absence , Je trompais et la cour et celle que mon choix Placera quelque jour sur le trône des rois; Et cependant Inès paisible, solitaire, Près d'un fils qu'elle adore, et sous l'œil d'une mère, Par des écrits touchans consolait mon amour, Et pleurant mon départ , attendait mon retour.

ALVARE

Ah ! prince , de quels maux l'avenir vous menace ï Le décret dont jadis un chef de votre race Prévint dans sa famille un semblable destin, Défend au fils des rois tout hymen clandestin; Et du trône irrité la sévère justice, Sous l'œil du criminel peut frapper sa complice.

DON PÈDRE

3N'ai-je pas un appui dans la bonté du roi ?

Alvare, du décret qui cause ton effroi ,

Tant que les sénateurs, par un vœu redoutable,

3Ne font pas une loi terrible, inexorable ,

Le monarque à son gré peut absoudre ou punir,

Et de mon père seul dépend mon avenir.

ALVARE

Vous connaissez nos lois ; vous savez à quel titre, Le ministre puissant qu'elles ont pour arbitre,

Au sénat convoqué par un ordre soudain , Peut transformer en loi ce décret souverain. Alors, prince, au milieu d'un tribunal terrible, A l'humaine pitié toujours inaccessible, Votre père lui-même en plaignant vos malheurs , Sans pouvoir les tarir verrait couler vos pleurs.

DON PEDRE.

Ami , tout peut changer. Tu sais si j'aime un père ; Maisd'instansen instans sa gloire octogénaire Me condamne à prévoir le jour triste et fatal Qui me verra gémir sous le bandeau royal.

ALVARE

Hélas ! il est trop vrai , le mal qui le tourmente Chaque jour le menace et chaque jour s'augmente ; Mais on entre ; c'est lui.

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