‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 11 sur 86 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Si les hommes, tant des siècles passés que du nôtre, ont mérité quelque louange pour avoir piqué diligentement après les traces de ceux qui, courant par la carrièi'e de leurs inventions, ont de bien loin franchi la borne, combien davantage doit-on vanter le coureur qui, galopant librement par les campagnes attiques et romaines, osa tracer un sentier inconnu pour aller à rimmortalité? Non que je sois, lecteur, si gourmand de gloire, ou tant tourmenté d'ambitieuse présomption, que je te veuille forcer de me bailler ce que le temps peut-être me donnera (tant s'en faut que c'est la moindre affection que j'aie de me voir pour si peu de frivoles jeunesses estimé) ; mais, quand tu m'appelleras le premier auteur lyrique français et celui qui a guidé les autres au chemin de si honnête {JionoraUe) labeur, lors tu me rendras ce que tu me dois, et je m'efforcerai te faire apprendre qu'en vain je ne l'aurai reçu. Bien que la jeunesse soit toujours éloignée de toute studieuse occupation pour les plaisirs volontaires qui la maîtrisent, si est-ce que {néanmoins) dès mon enfance j'ai toujours estimé l'étude des bonnes lettres l'heureuse féhcité de la vie, et sans laquelle on doit désespérer de pouvoir jamais atteindre au comble du parfait contentement. Donc, désirant par elle ra'approprier quelque louange encore non eomnnnie, ni attrapée par mes devanciers, et ne voyant en nos poètes français chose qui fut suffisante d'inhter, j'allai voir les étrangers, et me rendis familier d'Horace, contrefaisant sa naïve douceur, dès le même temps que Clément Marot (seule lumière en ses ans de la vulgaii'e poésie) se travaillait à la poursuite de son psautier, et osai le premier des nôtres enrichir ma langue de ce nom. Ode, comme l'on peut voir par le titre d'une imprimée sous mon nom dedans le Hvre de Jacques Pelelier du Mans (1), l'un des plus excellents poètes de notre âge, afin que nul ne s'attribue ce que la vérité commande être

(1) AUusion au recueil de poésies de Peletier paru en 1547, et qui contenait une ode de Ronsard, l'ode Des ieautés qu'il voudrait en s' amie.

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