‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 10 sur 86 · LA BATAILLE ET LES EXCÈS DE JEUNESSE LES « ODES » DE · texte numérisé non relu

LA BATAILLE ET LES EXCÈS DE JEUNESSE LES « ODES » DE

Une déconvenue força nos jeunes gens à se mettre en campagne plus tôt peut-être qu'ils ne l'auraient voulu :' au milieu de l'année 1548 Sébilet publia son Art poétique.

Le coup était rude. Un quidam, qui n'avait rien de commun avec leur groupe, exprimait pour son propre compte les idées qui leur étaient chères et dont ils attendaient la gloù-e. Il disait la nécessité d'ennoblir la poésie française par un travail d'art jusqu'alors trop négligé. Il voulait au rimeur substituer le poète « inspii'é de quelque divine afflation )). Il réduisait à la portion congi'ue le « rude et ignare populaire ». Surtout il recommandait avec insistance la culture des grands genres renouvelés de l'antiquité ou des Italiens : le sonnet, l'ode, l'épopée. C'était par voie d'imitation principalement qu'il voulait les acclimater en notre langue. N'allait-il pas jusqu'à conseiller l'imitation de Pindare, cette audace où Ronsard voyait sa principale originalité? Il leur dérobait leur programme.

Encore s'il l'avait exposé, ce programme, dans l'esprit où ils comptaient le faire, on eût pu tenter de s'adjoindre cet inconnu. On eût pu songer à adopter son manifeste. Mais c'était leur doctrine sans le souffle révolutionnaire / dont ils la vivifiaient : à leurs yeux elle perdait tout son '

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prix. Sans doute Sébilet faisait bon marché du lai et du vii'elai, mais il n'y avait à cela nul mérite : le lai et le virelai étaient délaissés de tous ; sans doute il plaisantait les rimes concaténées, annexées, couronnées et antres gentillesses qu'on avait tant admirées jadis : comment eût-il pris leur défense? Malgré Jean Bouchet qui achevait sa longue ■^ vieillesse dans sa pro\ànce, le règne des grands rhétoriq'ieurs était bien fini depuis longtemps. En revanche Sébilet, entre des chapitres sur le sonnet et sur l'ode, consacrait des chapitres entiers au rondeau, à la ballade, au chant royal ; bien plus, dans un même titre il unissait l'ode au cantique et à la chanson : c'était une intolérable profanation. S'il préconisait l'imitation, il conseillait aussi la traduction parce que Marot l'avait pratiquée. Comme modèles, à côté de Pindare et d'Horace, il osait nommer Marot. Marot et son imitateur Saint-Gelais étaient les grands maîtres que, presque pour tous les genres, il invitait son disciple à suivre. Il faisait grâce à la rime équivoquée parce que Marot ne l'avait pas rejetée. Ce prétendu novateur n'était donc qu'un fervent marotique. Il montrait que l'école de Marot s'accommodait parfaitement de l'idée d'une réfonne, que pour faire cette réforme elle n'avait même qu'à poursuivre, en accélérant un peu le pas, la marche commencée, et qu'enfin pour magnifier la poésie française par l'imitation des littératures anciennes et italienne il n'était pas du tout besoin d'une rupture tapageuse avec le passé. Voilà surtout qui était impardonnable. Une pareille manière de vok pouvait bien avoh été celle de Ronsard vers 1543, maintenant elle ne faisait plus du tout son compte.

Déjà Maurice Scève et Antoine Héroët avaient publié des œuvres trop savantes et trop aristocratiques de ton pour ne pas l'inquiéter, trop peu pénétrées cependant de l'esprit antique pour le satisfaire. S'il différait encore, il arriverait trop tard : toute la renommée qu'il escomptait pour lui et pour ses amis serait fauchée par d'autres, et la rénovation de la poésie française ne se ferait point selon leurs idées.

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Du Bellay fut chargé de la riposte, il était l'aîné. De i)lus il avait des vers presque prêts pour la publication tandis

'. que les Odes de Ronsard n'étaient pas à point. Il pouvait, en le lui dédiant, mettre son libelle, et du même coup tonte

/ la nouvelle école, sous le patronage considérable de son cousin le cardinal Du Bellay. Enfin il était à même de trouver

■ des armes de combat en Italie. Mais si Du Bellay tint la plume, les idées qu'il exprima étaient celles de tout le uioupe, celles de Ronsard en particulier, et même les termes de la réplique furent probablement arrêtés en commun.

La Défense et Illustration de la langue française est une œuvre médiocre quant à sa forme et peu originale en son fgnd.

Du Bellay commence par défendi'e la langue française contre les latiuiseurs qui la déclarent incapable d'exprimer les hautes conceptions de la poésie et de la philosophie, et cela est naturel car, avant d'indiquer les moyens

/ d'illustrer une langue, on pent estimer nécessaire de démontrer (prelle est susceptible d'être illustrée. Mais cette défense de la langue française est, en majeure partie, traduite textuellement d'un dialogue italien cpie Sperone Speroni avait publié à Venise quelques années auparavant.' Qu'on ne s'étonne donc plus de n'y pas trouver une connaissance plus approfondie du passé de notre langue et de ses ressources. ]N^os auteurs ne s'étaient pas mis en frais. Disons mieux : ces idées, qu'ils empruntaient d'un autenr italien, sm' l'égalité native des langues et snr la possibilité d'élever notre vulgaii'e à la dignité de langue littéraire, étaient, non seulement en Italie, mais même chez nous, déjà vulgarisées.

Quant à l'Illustration de la langue, outre quelques pré-

ceptes de versification et de style que Ronsard devait préciser plus tard, elle comprenait principalement l'annonce à la France d'une poésie sublime, à la fois artiste et inspii'ée, qui devait égaler notre idiome aux langues anciennes, et pour réaliser cette poésie, le plan d'imitation des genres anciens et italiens que nous avons vu Ronsard et ses amis élaborer dans la retraite ; c'était, en somme, le programme de Sébilet, mais considérablement affermi et élargi par les leçoné de Daurat et de l'Italie, rendu plus intransigeant par l'exclusion de tous les modèles français, vivifié de tout l'enthousiasme de la jeune école, diminué pourtant dans sa nouveauté depuis qu'un partisan de Marot l'avait offert au public.

Au reste, nombre de termes et de propositions, oii se trahissait le pédantisme foncier de ces écoliers, pouvaient donner des inquiétudes : toute leur faveur allait aux genres les moins accessibles ; ils affichaient leur admh'ation pour un auteur comme Lycophron, et pour un jeu d'esprit comme l'anagramme ; ils prétendaient bourrer leur poésie lyrique de « rare et antique érudition » et la voulaient avant tout « éloignée du vulgaii'e » ; ils faisaient un constant appel au jugement des doctes ; Us insistaient d'une manière troublante, au moins dans certaines parties du libelle, sur la nécessité d'emprunter beaucoup de mots et des tours de style aux anciens. Tant de savoir ne tuerait-il pas, avec le naturel et la vérité, la poésie elle-même?

On avait à craindre surtout l'orgueil et le mépris des marotiques que cette érudition leur insph'ait. De là cet esprit d'aveugle réaction qui devait les conduire à de si fâcheux excès. Ce qui a frappé principalement dans le libelle de Du Bellay, c'est le ton révolutionnaire de son auteur, son arrogance hautaine, venue, elle aussi, du collège de Coqueret et des excitations itahennes. C'est par Là qu'U a fait date. On devait être choqué ou ravi par la brutalité avec laquelle tous les genres traditionnels sans distinction, pour cela seul qu'ils appartenaient à la tradition, étaient traités d' « épiceries » et renvoyés aux « jeux floraux de Toulouse », par tant de jugements impertinents portés

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sur les poètes les plus aduiiiés, enfin par cette audace avec laquelle on faisait table rase du passe pour dater de soi les origines de la poésie française.

La guerre était déclarée. Avant même d'avoir rien signé, le chef de la nouvelle école nous apparaît comme un batailleur de tempérament. Son premier écrit ne sera pas pour modifier cette impression.

Sébilet avait répliqué déjà dans la préface de sa traduction (TI phi génie à Aulis, quand, au début de 1550, Ronsard prit à son tom* personnellement l'offensive (1). Il fit précéder les quatre livi-es d'Odes qu'il donnait alors au public d'un Avis an lecteur plus agressif encore que le libelle de son ami. Il ne reprenait pas l'exposé du programme dans son ensemble puisqu'on le connaissait déjà; il parlait seulement de l'ode et de sa part à lui dan la grande révolution poétique à laquelle la France assistait.

Du Bellay avait été chargé de bien faire entendre que l'ode était « inconnue encore de la langue française » ; que, pour qu'une œuvre mérite vraiment le nom d'ode, il faut « qu'il n'y ait vers où n'apparaisse quelque vestige de rare et antique érudition », qu'elle doit être, avant tout, « éloignée du vulgaire », et il avait désigné nommément au mépris public, comme manquant à ces lois du genre, deux prétendues odes de Saint-Gelais, l'héritier de Marot, alors tout-puissant à la cour. Lui-même donnait déjà, comme

(1) n avait publié déjà, outre VOde à Jacques Peletier (1547) sur laquelle uçus revieudrons, quelques plaquettes au cours de l'année 1549 : Epiihalame cV Antoine de Bourbon..., Avant-entrée du roi trèschrétien à Paris, Hymne de France. Nous en rattachons l'étude à celle des odes de 1550.

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jjrémiccs de la grande œuvre de Ronsard, quelques modèles du genre. Mais écoutons maintenant le jeune maître :

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