DE L'ÉLECTION DE SON SÉPULCRE
Autres, et vous fontaines.
De ces roches hautaines (5) Qui tombez contre-bas (6) D'un glissant pas ;
(ij Sable.
(2) Avait coutume.
(3) Pyrrlia. après le déluge, repeupla le monde en jetant par-dessus son épaule des pieiTes, les os de sa mère, la Terre.
(4) Bl., IV, IV ; t. II, p. 249.
(ô) Hautes.
(6) En bas.
62 =^ RONSARD. — GHAP. III
Et vous forêts, et oncles Par ces prés vagabondes, Et vous rives et bois, Oyez (1) ma vois.
Quand le ciel et mon heure Jugeront que je meure.
Ravi (2) du beau séjour Du commun jour.
Je défends ({u'on ne rompe Le marbre pour la pompe De vouloir mon tombeau Bâtir plus beau...
Mais bien je veux qu'un arbre M'ombrage au lieu d'un marbre, Arbre qui soit couvert Toujours de vert.
De moi puisse la terre Engendrer un lierre M'embrassant en maint tour Tout à Fentour ;
Et la vigne tortisse (3) Mon sépulcre embellisse.
Faisant de toutes pars
Un ombre (4) épars.
Là viendront chaque année A ma fête ordonnée Avecques leurs taureaux Les pastoureaux :
Puis ayant fait l'office Du dévot sacrifice.
Parlant à l'île ainsi.
Diront ceci :
(1) Entendez.
(2) Arraché à.
(3) Tordue.
(4) Souvent masculin chez Ronsard.
« Que tu es renommée D'être tombeau nommée D'un, (le ([ui l'univers Chaule les vers!
,( Qui oncques (1 ) en sa vie Ne fut brûlé cren\ie D'acquérir les honneurs
Des grands seigneurs ;
« N'i n" enseigna l'usage De l'amoureux breuvage, î\i l'art des anciens ]VIagiciens ;
« Mais bien à nos campagnes Fit voir-les Sœurs compagnes Foulantes l'herbe aux sons De ses chansons,
(( Car il fit à sa lyre Si bons accords élire Qu'il orna de ses chants
INous et nos champs !
« La douce manne tombe A jamais sur sa tombe, Et l'humeur (2) que produit En mai la nuit !
« Tout à l'entoiir l'emmure L'herbe et l'eau qui murnmre, L'un toujours verdoyant.
L'autre ondoyant !
<( Et nous, ayant mémoire De sa fameuse gloire, Lui ferons, comme à Pan,
Honneur chaque an. »
(1) Jamais.
(2) Rosée.
64 =^= RONSAIU). — GHAP. III =
Ainsi dira la troupe, Versant de mainte ('ou|)e Le sang d'un agnelet Avec du lait.
Dessus moi. qui à l'heure (1), Serai par la demeure Où les heureux esprits
Ont leurs pourpris (2).
La grêle ni la neige N'ont tels lieux pour leur siège, Ne la foudre oncques (3) là Ne dévala (4).
Mais bien constante y dure L'immortelle verdure • Et constant en tout temps Le beau printemps.
Le soin qui sollicite Les rois ne les incite Leurs voisins ruiner Pour dominer,
Ains (5) comme frères vivent, Et, morts, encore suivent Les métiers qu'ils avaient Quand ils vivaient.
Là, là j'oirai d'Alcée
La lyre courroucée.
Et Sappho, qui sur tous
Sonne plus dous (6).
(1) A l'heure, alors.
(2) Habitation.
(3) .Tamais.
(4) Tomba.
(5) Mais.
(6) Qui joue de la lyre plus agréablemeht que tous les autres poètes.
01) F. s DIVEHSI'S l)K irifiO --^^:^r=6o
("oiiibieii ceux qui eiiteudeiil Les odes (ju"ils réi)andent So doivent réjouir De les ouù" !
Quand la peine re^ue Du rocher est déçue (] ), Et quand le \ieil Tantal N'endure mal?
La seule lyre douce L'ennui des cœurs repousse, l^^t va Tesprit flattant De l'écoutant.
?sous retrouverons plus tard ces inspirations très diverses ot nous les verrons s'épanouir. ^lais puisque Ronsard voulait, en 1550, que toute l'admiration de son lecteiu' allât aux odes pindariques, puisque cJest siu- elles c{u'il voiûait f être jugé, nous devons chercher dans ses odes pindariques ' son idéal esthétique d'alors.
Leur procès est fait depuis longtemps et il n'est pas question de le reviser. La résurrection de l'ode pindaricjue est une erreiu" historique incontestable. C'était une aberration singulière que de prétendre, sans jeux olympicjues ou isthmiques, sans héros, sans victoÙTS, sans chœurs aux évolutions rituelles, sans le concours d'une foide attachée par toutes ses fibres aux grands mythes du paganisme, soulevée d'enthousiasme par des spectacles grandioses, par des cérémonies religieuses où la Grèce tout entière accourait et qu'une longue tradition rendait vénérable,
(1) Allusion à Sisyphe, dont le supplice consistait à pousser le long d'une colline un rocher, cpi, parvenu au sommet, lui échappait et retombait au bas.
Ronsard. 3
sans cette atmosphère toute spéciale, à deux mille aiis de distance, faire revivre une poésie qui était liée étroitement à toutes ces choses. Une pareille gageure était d'avance condamnée à échouer. Même la forme de la poésie pindarique qu(^ Ronsard restaurait n'avait plus aucune signification. La strophe, l'antistrophe et l'épode coitcs- ])ondaient à des évolutions du cha-ur. A quoi bon sans chœurs écrire en triades? Autant Ronsard a cédé à des besoins d'artiste en s'imposant la régularité strophique, autant il sacrifie maintenant à un formalisme creux, à une puérile coquetterie d'érudit en condamnant sa poésie au moule factice de la triade.
Ainsi, avec l'imitation de Findare l'artifice se substitue à l'ai-t C'est que l'erreur historique de Ronsard en entraînait une autre comme conséquence : ne trouvant plus le sens profond ■ de l'insph-ation pindarique, il regarda l'ode comme un mécanisme artificieusement construit à l'aide de recettes poétiques dont l'effet était assuré. Il ne fallait que démonter ce mécanisme et en étudier les rouages pour retrouver les recettes puis reconstruire en français des machines sur le même modèle. C'est ce qu'il fit, avec beaucoup d'érudition d'ailleurs. Son savon* et son goût auraient dû le préserver d'un pareil contresens.
Ces laborieuses- constructions poétiques enqn-untaient peut-être pour leurs contemporains quelque intérêt à l'actualité des sujets qu'elles traitaient. Cette actualité même pour la postérité s'est retournée contre elles. Tout naturellement, comme Pindare, Ronsard se devait d'y chanter la gloire de quelques grands personnages. Or, les louanges du duc d'Enghien, de Daurat, de Carnavalet, même les louanges du roi et de la reine, n'ont plus pour nous qu'un intérêt très médiocre, et d'autant plus médiocre que la loi du genre les voulait ampoulées et imprécises. Dans l'indifférence où elles nous laissent, nous sommes peut-être })lus encore qu'on ne l'était au seizième siècle choqués par le retour perpétuel de quelques thèmes pindariques qui nous fatiguent et ne nous persuadent pas : puissance
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r,8 l'.ONSARD. — CHAP. III
poétiques, de ligures de toutes sortes, et il apprenait le I secret d'en forger à son tour sur sa propre enclume. Chez Pindare, il a senti la vertu des épithètes signifiantes qui iparent le vers de diamants étincelants. Chez Pindare ■enfin il trouvait de beaux mouvements poétiques, des envolées brusques, d'amples périodes savamment cadencées, des débuts saisissants ; il apprenait toutes les ressources dé cette éloquence poétique qui jusqu'alors avait été si étrangère aux poètes français ou qu'ils n'avaient atteinte que dans de courtes échappées ; il s'éprenait de rythmes nombreux, de vocables sonores, d'alliances de mots imprévues; de belles phrases aux amples rejDlis, qui, embrassant toute la stro})he dans un même mouvement, lui donnent son maximum de valeur musicale, qui même, pai'fois, débordant l'unité rythmique, enchaînent les stro- })hes les unes aux autres en grappes magnifiques.
Certes, il a très bien compris le mécanisme de l'ode pindarique, celui qui a rapporté de l'école de Pindare une si riche moisson de fleurs poétiques. Il était en droit de dire non assurément qu'il avait révélé aux Français la lyre des anciens, mais bien qu'il avait tiré de cette lyre I déjà natiu'alisée gauloise des accents encore inconnus aux oreilles françaises, d'un art infiniment plus raffiné que ' celui des Lemaire, des Marot et des Saint-Gelais. Seulement, grisé par l'arôme capiteux de la poésie pindarique, il avait passé la mesure. 11 avait cru que, plus il entasserait dans ses vers de souvenirs mythologicpies, de sentences, de figures, d'épithètes, que plus il forcénerait, que plus il accumulerait de doctes folies et de vagabondes digressions, plus aussi son œuvre serait belle. Et voici que toutes ces richesses se retournaient contre lui. Elles produisaient non l'admiration mais l'étonnement. Elles j avaient étouffé toute poésie sincère chez ce poète, pourtant / si richement doué. Non content de choish' pour modèle le plus déroutant de tous les poètes anciens, il avait renchéri sur ce qu'il avait de déroutant, et voilà que tant d'obscurité rebutait les lecteurs, que tant de vanterie les scandalisait, que ce ton perpétuel de prédicateur inspiré,