‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 29 sur 86 · CHANCELIER DE FRANCE (J · texte numérisé non relu

CHANCELIER DE FRANCE (J

Strophe I. Errant i)ar les cliamps de la Grâce, Qui peint mes vers de ses couleurs, Sur les bords dircéans (2) j'amasse L'élite des plus belles fleurs.

Afin qu'en ])illant je façonne D'une laborieuse main La l'ondeur de cette couronne Trois fois torse (3) d'un pli tbébain, Pour orner le haut de la gloire De l'Hôpital, mignon des dieux, Qui cà bas (4) ramena des cieux Les filles (5) qu'enfanta Mémoire.

Antistrophe. Mémoire, reine d'Éleuthère, Par neuf baisers qu'elle reçut De Jupiter, qui la fit mère, D'un seul coup neuf filles conçut.

(1) BL, I, x;t. II, p. 68.

Voici comment un des commentateurs de Ronsard résume cette longue ode :

« Le poète traite la naissance des Muses et le voyage qu'elles font {•liez l'Océan pour y voir leur père, où, étant arrivées comme il soupait, elles chantent trois sujets qui représentent trois styles divers. Cela fait, avec un ravissement merveilleux, l'une d'elles, au nom de la troupe, demande à Jupiter plusieurs choses excellentes et dignes de leur profession ; puis, après, ayant obtenu ce qu'elles demandent, le i)oète les fait revenir en terre, où il décrit les commencements de hi poésie, ses progrès et son déclin ; enfin, pour venir au sujet si^écial et particulier de son œuvre, il les fait retourner au ciel, contraintes l)ar l'ignorance, jusqu'au jo r préfixé à l'heureuse naissance du grand ]\1icliel de l'Hôpital, chancelier de France, qui les ramène une autre lois et rétablit en terre pour jamais, avec admiration de ses vertus, savoir et prudliomie, que le poète traite et poursuit excellemment jusqu'à la fin de l'œuvre. )>

(2) De la fontaine de Dircé, fontaine située auprès de Thèbes.

(3) Tordu.

(4) Ici4)as.

(5) Les Muses.

= ODES PINDAIUQUES -- 73

Mais quand la luiio vagabonde Eut courbé douze fois en rond (Pour r'onflainmoi- Tobscur du monde) La double voûte de son front, Mémoire de douleur outrée (1) Dessous Olympe se coucha Kt, criant Lueine (2), accoucha De neuf filles d'une ventrée.

Epode. Vj] (|ui répandit le Ciel

Une musique inunortelle,

Comblant leur bouche nouvelle

Du jus d'un attique miel,

Et à qui vraiment aussi

Les vers fureiit en souci,

Les vers dont flattés nous sommes,

Afin ([ue leur doux chanter

Pût doucement enchanter

Le soin des dieux et des hommes.

Strophe IL Aussitôt que leur petitesse.

Courant avec les pas du temps.

Eut d'une rampante vitesse Touché la boi'ne de sept ans ; Le sang naturel, qui commande :

De voir ses parents, vint saisir Le cœur de cette jeune bande Chatouillé d'un noble désir :

Si ({u'elles mignardant leur mère.

Neuf et neuf bras furent pliant Autour de son col, la priant De voir la face de leur père.

Aniistrophe. Mémoire, impatiente d'aise,

Délaçant leur petite main.

L'une après l'autre les rebaise

Et les presse contre son sein.

Hors des poumons à lente peine

Une parole lui montait,

De soupirs allègrement pleine,

Tant raffechon l'agitait, (1 ) Épuisée.

(2) Déesse qui [jrésidait aux aucouelii'nieuls.

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Pour avoir déjà connaissance Combien ses filles auront cFheur, Aj'^ant de près vu la grandeur Du dieu qui planta leur naissance.

Epode. Après avoir relié

D'un tortis (1) de violettes Et d'un cerne (2) de fleurettes L'or de leur chef délié, Après avoir proprement Troussé leur accoutrement, Marcha loin devant sa trope (3), Et, la hâtant jour et nuit.

D'un pied dispos la conduit Jusqu'au rivage Etliiope.

Strophe III. Ces vierges encore nouvelles (4) Et mal apprises au labeur.

Voyant le front des mers cruelles.

S'effrayèrent d'une grand'peur.

Et toutes penchèrent arrière (Tant elles s'allaient émouvant), iVinsi cju'au bord d'une rivière Un jonc se penche sous le vent ; Mais leur mère, non étonnée De voir leur sein qui haletait.

Pour les assurer les flattait De cette parole empennée (5) :

Antistroplie. « Courage, mes filles (dit-elle), Et filles de ce dieu puissant Qui seul en sa main immortelle Soutient le foudre (6)' rougissant, îsie craignez point les vagues croises De l'eau qui bruit profondément, Sur qui vos chansons doucereuses Auront un jour commandement ;

(i) Guulumk'.

(2) CoiuoniKi.

(3) Trou[)c.

(4) Novices.

(6) Ailée (expression imitée du grec).

(fi) Souvent masculin au seizième siècle.

== ODES PINDAIUOUES . 75

Mais forcez-moi ces longues rides, I<]t ne vous souffrez décevoir.

Que votre père n'alliez voir Dessous ces royaumes luunides. »

Epodp. Disant ainsi, d'un plein saut Toute dans les eaux s'allonge, Comme un cygne qui se plonge Quand il voit l'aigle d'en haut, Ou ainsi que Tare des cieux Qui d'un grand tour spacieux Tout d'un coup en la mer glisse, Quand Junon hâte ses pas Pour aller porter là-bas Un message à sa nourrice.

Strophe I V. Elles adonc (1), voyant la trace De leur mère, qui jà sondait Le creux du plus humide espace.

Qu'à coup de bras elle fendait, A chef baissé sont dévalées (2), Penchant bas la tête et les yeux.

Dans le sein des plaines salées.

L'eau, qui jaillit jusques aux cieux.

Grondant sus elles, se regorge (3).

Et, frisant de-çà et de-là Mille tortis (4), les avala Dedans le gouffre de sa gorge.

Avtisfroplie. En cent façons de mains ouvertes Et de pieds voûtés en deux parts, Sillonnaient les campagnes vertes De leurs bras vaguement épars.

Comme le plomb, dont la secousse Traîne le filet jusqu'au fond.

L'extrême désir qui les pousse, Avalle (5) contre-bas (6) leur front,

(1) Alors.

(2) Se sont jetées.

(3) Se répand avec abondance.

(4) Guirlandes.

(5) Fait descendre.

(G) En bas.

Toujours sondant ce \aeil repaire, -lusques aux portes du château De rOcéan. qui dessous l'eau Donnait un festin à leur père.

Epode. De ce palais étemel,

Brave (1) en colonnes hautaines (2), Sourdait de mille fontaines Le viî surgeon (3) perennel (4).

Là pendait sous le portail Lambrissé de vert émail Sa charrette vagabonde, Qui le roule d'un grand tour, Soit de nuit ou soit de jour.

Deux fois tout au rond du monde. •

[A la demande de Jupiter, les nuises chantent le combat des dieux et des géants. Charmé de leur grâce, il leur demande quelle récompense elles souhaitent de lui, et Calliope, au nom de toutes, prend la parole : -

Strofhe XL « Donne-nous, mon père, dit-elle, Père, dit-elle, donne-nous Que notre chanson immortelle Toujours soit agréable à tous ; Fais-nous princesses des montagnes.

Des antres, des eaux et des bois.

Et que les prés et les campagnes Résonnent dessous notre voix.

Donne-iu)us encor davantage La tom'be (5) des chantres divins, Les poètes et les devins.

Et les prophètes en partage.

Aniisfrophe. « Fais que les monstrueux miracles Des caractères enchantés Soient à nous, et que les oracles Par nous encore soient chantés ;

(1) Beau.

(2) Hautes.

(3) .Jet.

(4) Perpétuel,

(5) -Foule.

= ODES PINDARIOUES === 77

DuniR'-îKius cet le ddulilt' i^ràcu De fouler renier odieux, Et de savoir la courbe trace Des feux qui dansent par les cieux ; Donne-nous encor la puissance D'arracher les âmes dehors Le sale houibier de leurs corps, Pour les rejoindi'e à leur naissance.

Epode. « Donne-nous que les seigneurs, Les empereurs et les princes Soient vus dieux en leurs provinces, S'ils révèrent nos honneurs.

Fais que les rois décorés De nos présen's honorés Soient aux honmies admirables, Lorsqu'ils vont par la cité, Ou lorsque, pleins d'équité, Donnent les lois vénérables. »

^Iro-phe XII. A-tant (1) acheva sa requête,

Courbant les genoux humblement, (i)ue Jupiter d'un chu de tête Accorda libéralement.

<( Si toutes les femmes moi'telles Que je dompte dessous mes bras Me concevaient des filles telles, Dit-il, il ne me chaudraît pas (2) Xi de Junon ni de sa rage :

Toujours pour me faire honteux, M'enfante ou des monstres boiteux Ou des fils de mauvais courage (3),

Aniistrofhe. Comme Mars ; mais vous, troupe chère, Que j'aime trop (4) plus que mes yeux, Je vous plantai dans votre mère Pour plaii'e aux hommes et aux dieux.

(1) Alors.

(2) Il ne me chaudrait pas : ie ne me préoccuperais pas.

(3) Cœur.

(4) Beaucoup.

Sus (loncques, retournez au inonde, Coupez-moi derechef les flos, Et là d'une langue faconde T'hantez ma gloire et votre los (1).

Votre métier, race gentille, Les autres métiers passera D'autant qu'esclave il ne sera De l'art aux Muses inutile.

Epode. <( Par art le navigateur

En la mer manie et vire La bride de son navire.

Par art plaide l'orateur.

Par art les rois sont guerriers.

Par art se font les ouvriers (2) ; Telle humaine expérience Des autres soit le labeur Sans plus, ma sainte fureur Polira votre science.

Strophe XIII. « Conmie l'aimant sa force inspire Au fer qui le touche de près.

Puis, soudain, ce fer tiré tire Un autre qui en tire après ; Ainsi du bon fds de Latonne (3) Je ravirai l'esprit à moi ; Lui, du pouvoir que je lui donne, Ravira les vôtres à soi :

Vous, par la force apoUinée, Ravivez les poètes saints ; Eux, de votre puissance atteints, Raviront la tourbe (4) étonnée (5).

Anlisirophe. « Afin (ô destins !) qu'il n'advienne Que le inonde, appris faussement.

Pense que votre métier vienne D'art et non de ra\'issement,

(1) Louange.

(2) Le mot comptait pour deux syllabes.

(3) Apollon, le dieu de la poésie.

(4) Foule.

(5) Frappée d'admnation.

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