ODES PINDARIQUES
Ct'l arl pi'niljk' el iiiisiTable S'éloitrnera de toutes parts De votre métier honorable.
Démembré en diverses parts, En prophétie, en poésies.
En mystères et en amour, Quatre fureurs qui, tour- à tour, Chatouilleront vos fantaisies.
E'pode. « Le trait qui fuit de ma main Sitôt par Tair ne chemine Comme la fureur divine Vole dans un cœur humain, Pourvu qu'il soit préparé, Pur de vice, et réparé, De la vertu précieuse.
« Jamais les dieux, qui sont bons, « ■N^e répandent leurs saints dons « En une âme vicieuse.
Strophe XIV. « Lors que la mienne ravissante Vous viendra troubler \avement.
D'une poitrine obéissante Tremblez dessous son mouvement, Et souffrez qu'elle vous secoue Le corps et l'esprit agité, Afin que. dame (1 ), elle se joue Au temple de sa déité.
Elle, de toutes vertus pleine.
De mes secrets vous remplira.
Et en vous les accomphra Sans art, sans suem- ne sans peine.
Antistrojjlie. « Mais par-sur (2) tout prenez bien garde Gardez-vous bien de n'employer ]\Ies présents en un cœur qui oarde Son péché, sans le nettoyer ;
(1) Maîtresse.
(2j Par-dessus.
80 HONSAUU. — CHAP. lll =^=^==
Ains ( L), devant ([iif de lui répandre,
Purgez-le de votre sainte eau,
Afin que net il pr.isse jjrendre
Un beau don dans un beau vaisseau (2) ;
Et lui, purgé, à Theure à l'heure,
Tout ravi d'esprit chantera
TJn vers en fureur qui fera
Au cœur des hommes sa demeure.
Epodf. « Celui qui, sans mon ardeur, Voudra chanter (pieUjue chose, Il verra ce qu'il com])ose Veuf (3) dp grâce et de grandeni' ; Ses vers naîtront inutis (4), Ainsi qu'enfants abortis (5) Qu.i ont forcé leur naissance, Pour montrer en chacun lieu Que les vers viennent de Dieu, ]\on de l'huiriaine puissance.
Str()j)]ie XV. « Ceux (jne je veux faire poètes Par la grâce de ma bonté Seront nommés les interprètes Des dieux et de leur volonté ; Mais ils seront, tout àh contraire, Appelés sots et furieux Par le caquet du populaire De sa nature injurieux.
Toujours pendra devant leur face Quelque démon, qui au besoin, ( 'omnie un serviteur, aura soin De toutes choses qu'on leur fasse.
Aiilish(}j)lir. « Allez, mes filles, il est heure De fendre les champs écumeux ; Allez, ma gloire la meilleure.
Allez, mon los (6) le plus fameux.
(1) Mais.
(2) Vase.
(3) Vide de.
(4) Inutiles, vains.
(5) Abortifs, avortons, mort-nés.
(6) Louange, objet de louange.
ODES PINDAlilOI ES - 81
Vous ne devez, ma chère jace, IjOiigtomps au mondo s(''ioiinier, Que la sotte ignorant e aiidaee Ne vous contraiirne à retournei' ( 1), ?our retomber sous la conduite l)"nn guide (2) dont la docte main, Par un effroi 2,rec et romain.
Tournera l'ignorance en t'iiitc »
Epode. A-tant (3) Jupiter enfla
Sa bouche rondement pleine.
Et du vent de son haleine Son bon esprit leui" souffla.
Après leur avoir donné Le luth qu'avait façonné L'ailé courrier atlantide, D'orch'e (4) par l'eau s'en revont ; En tranchant l'onde elles font Ronfler la campagne humide.
Strophe XVI. Dieu vous gard, jeunesse divine (5), Réchauffez-moi l'affection (6) De tordre les plis de cet hynne (7) Au comble de perfection.
Dessillez-moi l'âme assoupie PJn ce gros fardeau vicieux.
Et faites que toujours j'épie D'œil veillant les secrets des cieux.
Donnez-moi le savoir d'élire Les vers cpii savent contenter, Et, mignon des Grâces, chanter Mon Francion (8) sus votre lyre.
(1) Retourner au ciel.
(2) Michel de L'Hôpital, qui était très savant dans les langues grecque et latine.
(3) Alors.
(4J En ordre.
(5) Ronsard invoque les Muses.
(6) Désir.
(7) Hymne.
(8) Le héros de la Franciade, que Ronsard rêve déjà d'écrire.
82 =^^^ RONSARD. — ClIAP. III
Aini^IrojiJic. Elles, tranchant les ondes bleue?, Vinrent du fond des flots chenus, Ainsi que neuf petites nues, Parmi les peuples inconnus ; Puis, dardant leurs flammes subtiles, Du premier coup ont agité Le cœur prophète des sibylles Epoint (1) de leur divinité ; Si bien que leur langue couiblée D'un son douteusement obscur, Chantait aux hommes le futur D'une bouche toute troublée (2).
Epode. Après, par tout l'univers Les réponses prophétiques De tant d'oracles antiques Furent dites par les vers ; En vers se firent les lois.
Et les amitiés des rois Par les vers furent acquises ; Par les vers on fit armer Les cœurs, poui' les animer Aux vertueuses emprises {?>).
Strophe XV II. Au cri de leiu-s saintes paroles S3 réveillèrent les devins.
Et, disciples de leurs écoles.
Vinrent les poètes divins :
Divins, d'autant que la nature Sans art lihreiuent exprimaient.
Sans art, leur naïve écriture Par la fureur ils animaient.
Eumolpe vint, Musée, Orphée, L'Ascrean (4), Line, et cestuy-là (5) Qui si divinement parla.
Dressant à la Grèce un trophée.
(1) Aiguillonné.
(2) Troublée de fureur poétique.
(3) Entreprises.
(4) Hésiode.
(5) Ilonière,
ODKS PINDAIlloUIîlS = 83
Antidroiàc. Eux, piqués do la tlouce rage
Dont ces filles les tommentaicrit,
D'un deiuDiiiacle (1) courage
Les secrets des dieux racontaient ;
Si que (2), paissant par les campagnes,
Les troupeaux dans les champs herbeux.
Les démons et les sœurs compagnes
La nuit s'apparaissaient à eux (3) ;
Et loin sus les eaux solitaires,
Carolant (4) en rond par les prés,
Les promouvaient prêtrçs sacrés
De leurs saints orgieux mystères.
Ejwde. Après ces poètes saints, Avec une foule grande Arriva la jeune bande D'autres poètes humains Dégénérant des premiers :
Tomme venus les derniers, l'ar un art mélancolique Trahirent avec grand soin Les vers éloignés bien loin De la sainte ardeur antique.
Strophe XV 111. L'un sonna l'horreur de la guerre Qu'à Thèbes Adraste conduit, L'autre, comme on tranche la terre, L'autre les flambeaux de la nuit ; L'un (5) sm' la flûte départie En sept tuyaux siciliens Chanta les laœufs ; l'autre en Scytliie (6) Fit voguer les Thessaliens ; L'un fit Cassandre (7) furieuse, L'un (8) au ciel poussa les débas
(1) Démoniaque.
(2) Si bien que.
(3) Leur apparaissaient.
(4) Dansant.
(5) ^niéocrite.
(6) Apollonius de Rhodes.
(7) Lycophron.
(8) Allusion aux poètes tragiques.
84 =^ RONSARD. — CIIAP. III
Des rois chétifs, raiitre (1) plus bas Traîna la chose plus joyeuse.
AïiHstrophp. Par le fil d'une longue espace (2), Après ces poètes humains Les Muses soufflèrent leur <^râcc Dessus les prophètes romains ; Non pas connue tut la première Ou comme la seconde était, Mais, connue toute la dernière, Plus lentement les agitait, lùix, toutefois, |)iiu.'ant la lyre, Si bien s'assouplirent les dois, Qu'encor le fredon de leur vois, Passe (H) rhonneur (4) de leur emjtire.
Epode. Tandis (5) 1' l<;'n()i;uice aima J/aveuslf fureur des princes, Kt les peu])leuses ((5) pi-oviiu-es Conlre les So'urs (7) anima.
.I;'i rhoi-]'eur les enserrait Mais phitôt les enferrail.
Quand les Muses détournées. Voyant du fer la rayeur (8), Haletantes de frayeiu' Dans le ciel sont retouinées.
Hlfophe XIX. Auprès du tiône de leur ])ère T(uit à l'eiitour se vont asseoir.
Chantant avec Phébus leur frère Du grand Jupiter le pouvoir.
] ^es dieux ne faisaient rien sans elles, Ou soit ([u'ils voulussent aller
(1) Alhisioii aux poètes comiques.
(2) Espace était souvent féminin.
(3) Dépasse.
(4) Gloire.
(5) Cepend;m<i (()) Populeuses^
(7) Les Muses.
(8) L'éclat.
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A qii('l(|nos iiocos soloiinolles, On soit qu'ils voulussent ballff fl).
Mais sitôt (juarrivii le terme <,>ui les hâtait de refouiiier Au monde |)t»ur y séjouinei'.
Diiii pjis étei'iiellemeiit terme :
Anfistrophe. Adoiic (2) .Ju[)iter se dévale (3) De sou troue, et, grave, conduit Gravement ses pas en la salle Des Parques, filles de la Nuit.
Leu.r roquet (4) pendait jusqu'aux hanches, Et un dodonien fueillard (5) Faisait ombrage aux tresses blanches De leur chef tristement \ieillard ; Elles, ceintes sous les mamelles, Filaient assises en un rond Sur trois carreaux, ayant le front Renfrogné de grosses prunelles.
Epode. Leur peson (6). se hérissait D'un fer étoile de rouille ; Au flanc pendait leur quenouille, Qui d'airain se raidissait.
Au milieu d'elles était Un coffre où le Temps mettait Les fuseaux de leurs journées, De courts, de grands, d'allongés.
De gros et de bien dougés (7), Comme il plaît aux Destinées.
Slynplip XX. Ces trois soeurs à l'œuvi'e ententives (S) Marmottaient un charme (9) fatal,
(1) Danser.
(2) Alors.
(3) Descend.
(4) Bobine.
(5) Rameau de chêne.
(6) Morceau de plomb qui. mis an bout du fuseau, an'ête la descente du fil.
(7) Fins.
(8) Absorbées dans leur travail.
(9) Incantation,
80 ^=^ RONSARD, — CIIAP. III —
Tortillant les filasses vives (1)
Du corps futur de T/Hôpital :
("iotlion (2) qui le filet replie,
Ces deux vers mâcha par neuf fois :
Il Je retors la plus l)elle vie
Qu'onques (3) retordirent mes doit,4s. »
Mais, sitôt qu'elle fut tirée
A l'entonr du fuseau humain.
Le Destin la mit en la main
Du fils de Saturne et de Rhée.
Antifttrophe. Lui, tout s;aillard, prit une masse De terre, et, devant tous les dieux, Imprima dedans une face, Un corps, deux jambes et deux yeux.
Deux bras, deux flancs, une poitrine, Et achevant de l'imprimer, Souffla de sa bouche divine Un vif esprit pour l'animer :
Lui donnant encor davantage Cent mille vertus, appela Les neuf FiUes qui, (,'à et là.
Entournaient (4) la nouveUe image.
Epode. (c Ore (5) vous ne craindrez pas. Sures sous telle conduite, Prendre de rechef la fuite Pour redescendre là-lias (6), Suivez donc ce guide ici :
("est celui, filles, au^ssi.
De qui la docte assurance Franches de peur vous fera, Et celui (|ui défera Les soldats de Fionorance. »
(1) Vivantes.
(2) L'une des Parques.
(3) .Tamais.
(4) Entouraient.
(5) Désonnais.
(G) Sur la terre.