LES AMOURS DE CASSANDRE
Nature (1) ornant l'at^sandro (|ui devait De sa douceur forcer les plus l'ehelles, La composa de cent beautés nouvelles Que dès (2) mille ans en épargne elle avait.
De tous les biens qu'amour au ciel couvait Comme un trésor chèrement sous ses ailes, Elle cnricliit les grâces immortelles De son bel œil, qui les dieux émouvait.
Du ciel à peine elle était descendue Quand je la vis, quand mon âme éperdue En de\ant folle et d'un si poignant trait
Amour coula ses beautés en mes veines, Qu'autres plaisirs je ne sens que mes peines, Ni autre bien qu'adorer son portrait.
(1) BL, I, II ; t. 1", p. 2.
(2) Depuis.
100 ^= r. ON SA RI). — cil A p. IV
TI
Je (1 ) ne suis point, ma o-uerrière Cassandre, î\'i Myrmidon (2), ni Dolope soiidart (3), Ni cet Archer (4), dont riioniicide dard Tua ton frère et mit ta ville en cendre.
Un camp armé pour esclave te rendre Du ]jort d'Aulide en ma faveur ne ])art, Et tu ne vois au pied de ton rempart Pour t"enlever mille barques descendre.
Hélas ! je suis ce Corèbe (5) insensé,
Dont le canir vit mortellement blessé, • ■
]\^on de la niaiii du Grégois (6) Pénelée :
Mais de cent traits qu'un arclierot (7) vain(pi('ur Par une voie en mes yeux recelée, Sans y penser (8) me tira dans le cœur.
.le (9) paraii^onne au soleil ([ue j'adore L'autre solc'l. ('es1ui-l;"i (iO) de ses yeux
(1) El.. 1. IV ; t. l"'-, p. ;J.
(2) Les Myrraidons et les Dolopes étaient deux peuplades grec([ut's ({ui participèrent à l'expédition contre Troie.
(3) Soldat.
(4j Philoctète, (jui tua Paris, le frère de Cassandre, et qui avait en sa possession les flèches d'PIercule, sans lesquelles Troie ne pouvait être détruite.
(5) Jeune Phrygien (}ui, épris de Cassandre, s"arma pour défeiulic Troie, et fut tué par le Grec Pénelée.
(6) Grec.
(7) Le petit archer ("upidon.
(8) Sans y penser : sans que j'y pense.
(0) Bl., I, v ; t. P"". p. 4. Paraugonne : compare. (10) Xous dirions aujourd'hui cclui-«.
= LES AMOUUS DE CASSA. M) Il K = dO'
Enliistre (1), ciinainmc, onlmiiine les ciciix, Fit cestiii-f'i (2). notre France déenic.
Tous les présents du coffre de Pandore, Les élénu'Tits, les astres et les dieux, Et tout cela que nature a de mieux, Ont enilielli le sujet que j'honore.
Ha trop heureux, si le crue! destin N'eût emmuré d'un rempart aimantin ()')) Si chaste cœur dessous si belle face :
Et si mon cœur de mon sein arraché Ne m'eût trahi, pour se voir attaché De clous de feu sur le fi"oid de sa glace !
Lorscjue (4) mon œil pour t'œillader s'amuse, Le tien habile à ses traits descocher.
Par sa vertu m'empierre en un rocher Comme au regard d'une horrible Méduse :
Si d'art subtil en te servant je n'use L'outil des sœurs pour ta gloire ébaucher. Qu'un seul Tuscan est digne de toucher. Ta cruauté soi-même s'en accuse.
Las, qu'ai-je dit? dans un roc emmuré.
En te blâmant je ne «uis assuré,
Tant j'ai grand'jieur des flammes de ton ire,
Et que mon chef par le feu de tes yeux Soit diffamé, conmie les monts d'Épire Sont diffamés par la foudre des cieux.
(1) Éclaire.
(2) Celui-là, Cassandre.
(3) D'aimant, de pierre très dure.
(4) BL. I, ^^II ; t. ^^ p. 6.
i02 == RONSARD. — CTIAP. IV
I.c (1) plus touffu d'un solitaire bois, Le plus aigu d'une roche sauvaoe, Le plus désert d'un séparé rivage, Et la frayeur des antres les plus cois,
Soulagent tant mes soupirs et ma voix.
Qu'au seul écart d'un plus secret ombrage Je sens guérir cette amoureuse rage, Qui me raffole au plus vert de mes mois.
Là renversé dessus la terre dure.
Hors de mon sein je tire une peinture, De tous mes maux le seul allégement ;
Dont les beautés par Denisot encloses.
Me font sentir mille métamorphoses Tout en un coup d'un regard seulement.
J'espère (2) et crains, je me tais et supplie. Or je suis glace et ores un feu chaud, J'admire tout et de rien ne me chaut.
Je me délace et puis je me relie. *
Rien ne me plaît sinon ce cjui m'ennuie : Je suis vaillant et le cœur me défaut. J'ai l'espoir bas, j'ai le courage haut. Je doute amour et si je le défie.
Plus je me pique et plus je suis rétif. J'aime être libre, et veux être captif. Tout je désire, et si n'ai qu'une envie.
(Ij Bl., I, ix;t. l",p. a (2) nid., XII ; t. I", p. 8.
LKS AMOUKS DE C ASS A N I) IIL: = 103
Un Proniéthce on passions je suis :
J'ose, je veux, je m'efforce, et ne i)uis, Tant d'un (il noir la Paicjue ourdit ma vie.
Une (1) beauté de (juinze ans enfantine, Un or frisé de maint crêpe (2) annelet (3), Un front de rose, un teint damoiselet.
Un ris qui l'âme aux astres achemine :
Une vertu de telle beauté digne.
Un col (4) de neige, une gorge de lait. Un cœur jà mûr en un sein verdelet (5) En dame humaine une beauté divine :
Un œil puissant (6) de faire jours les nuits,
Une main douce à forcer les ennuis.
Qui tient ma vie en ses doigts enfermée ;
Avec un chant découpé doucement,
Or' d'un souris, or' d'un gémissement :
De tels sorciers ma raison fut charmée (7).
Je (8) voudrais bien richement jaunissant En pluie d'or (9) goutte à goutte descendre Dans le giron de ma belle Cassandre, Lorsqu'en ses yeux le somme va glissant.
(1) BL, L XVIII ; t. I", p. 12.
(2) Bouclé.
(3) Petit anneau.
(4) Cou.
(5) Encore tendre.
(6) Capable.
(7) Captivée pur leur puissance niagitiue.
(8) BL, I, XX ; t. fw, p. 13.
(9) Allusion à la fable d'après laquelle Jupiter se transforma eu phiie d'or, pour pénétrer auprès de Danès.
Puis je voudrais en taureau blanchissant (1) Me transformer pour sur mon dos la prendi'e Quand en avril par Therbe la plus tendre Elle va fleur mille fleurs ravissant.
Je voudrais bien, pour alléger ma peine, Etre un Narcisse et elle une fontaine.
Pour m'y plonger tme nuit à séjour (2) :
Et si (3) voudrais que cette nuit encore Fût éternelle, et que jamais l'Aurore Pour m'éveiller ne rallumât le jour.
Pour (4) la douleur qu'amour veut que je sente, Ainsi (jue moi Phœbus tu lamentais.
Quand amoureux et banni tu cliantais Près d'Ilion sur les rives de Xanthe (5).
Pinçant en vain ta lyre blandissante (G), Fleuves et fleurs et Ijois tu enchantais (7), Non la beauté qu'en l'âme tu sentais.
Qui te navrait (8) d'une plaie aigrissante.
Là de ton teint tu pâlissais les fleurs,
LA les ruisseaux s'augmentaient de tes pleurs,
Là tu \'ivais d'une espérance vaine.
(1) Pour enlever Europe, Jupiter se transforma en taureau blanc.
(2) A séjour : à loisir.
(3) Encore.
(4) Bl., I, xxxvi ; t. l' ^ p. 22.
(5) Le Xanthe ou le Scamandre est un fleuve voisin d'Ilion, c'(!stà-rtire de Troie. Sur ses rives, Phébus ou Apollon chantait son amour pour Cassandre, la fille de Priam.
(6) Caressante.
(7) Le sens du mot est ici très fort.
(8) Blessait.
LES AMOURS DE CASSANDKE = lOo
l*our iiinno ikhii. Amour mo fait douloir Près de \'oiulniiie au rivago du Loir, Comme un Pliénix renaissant de ma peine.
Quand ( 1 ) au matin ma déesse s'habille , D'un riclie or (2) crêpe (3) ombrageant ses talons, Et les filets de ses beaux cheveux blonds En cent façons en onde (4) et entortille :
Je l'accompare à récumière fille (5)
Qui or' peignant (6) les siens lirunement longs,
Or' les frisant en mille crêpillons.
Passait la mer portée en sa coquille.
De fenune humaine encore ne sont pas Son ris, son front, ses gestes ne ses pas, Ne de ses yeux l'une et l'autre étincelle.
Rocs, eaux, ne bois, ne logent point en eux Nymphe qui ait si folâtres cheveux, Ni Fœil si beau, ni la bouche si belle.
Je (7) veux mourir pour tes beautés, maîtresse. Pour ce bel œil, qui me prit à son hain (8), Pour ce doux ris, pour ce baiser tout plein D'ambre et de musc, baiser d'une déesse.
(1) Bl, L XLi; t. I", p. 25.
(2) L'or de ses clieveux.
(3) Bouclé.
(4) Ondule.
(5) Aphrodite ou Véiuis. lillc de l'écume de la mer. (G) Or'... or' : tantôt... tantôt.
(7) BL, L xiAi: t. l'--, p. 27.
(S) Ilanu'con.
106 — RONSARD. — CIÏAP. IV
Je veux mourir pour cette longue tresse, rour remboupoint de ce tiop chaste sein, Pour la rigueur de cette douce main, Qui tout d'un coup (1) me guérit et me blesse.
Je veux mourir pour le brun de ce teint. Pour cette voix, dont le beau chant m'étreint Si fort le cœur, que seul il en dispose.
Je veux. Amour, mouiùr en tes combats.
Tuant Fardeur qu'au (2) sang je porte enclose, Toute une nuit au miheu de ses bras.
Comme (3) un chevreuil, quand le printemps détruit
Du froid hiver la poignante gelée.
Pour mieux brouter la feuille emmiellée.
Hors de son bois avec l'aube s'enfuit :
Et seul, et sûr, loin de chiens et de bruit. Or' (4) sur un mont, or' dans une vallée, Or' près d'une onde à Fécart recelée.
Libre, s'éga^^e où son pied le conduit :
De rets ne d'arc sa liberté n'a crainte
Sinon alors que sa vie est atteinte
D'un trait sanglant qui le tient en langueur.
Ainsi j'allais sans espoir (5) de dommage, Le jour qu'un œil sur F Avril de mon âge Tira d'un couj) mille traits en mon cœur.
(1) Tout d'un coup : k la l'ois.
(2) Dans le.
(3) BL, I. Lix ; t. 1' -^ p. 35.
(4) Or'... or' : tantôt... tantôt.
(5) Attente.