‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 31 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ENCORE LES ABUS DE LA THEORIE LES AMOURS DE CASSAîs'DRE

La cour n'était pas seule à témoigner de Thostilité. Dans les rijDOstes à la Défense qui parurent au cours de 1550, dans le Quintil Horatian de Aneau, dans la Réponse aux furieuses attaques de Louis Meigret, par Des Autels, les champions de la tradition nationale tournaient en dérision les prétentieuses affirmations de la préface des Odes. Surtout les ]ioètes marotiques avaient été cinglés par elle. Saint-Gelais, par sa situation à la cour, était en mesure de nuire gravement à de jeunes débutants. Tous les propos de cette préface étaient de nature à le froisser, et il ne pouvait guère, semble-t-il, ne pas prendre pour lui, le poète courtisan par excellence, les aménités dont Eonsard comblait toute la race des poètes de cour, ces « petits lecteurs poétastres » qui, « étant parvenus })lus par opinion peut-être que par raison, ne font trouver bon aux princes sinon ce qu'il leur ])laît, et ne pouvant souffrir que la clarté brûle leur ignorance, en médisant des labeurs (["autrui, déçoivent le naturel jugement des hommes. abusés par leurs mines ». Et Ronsard ajoutait que, si (rordinaire. ils sont chargés d'honneurs et salués de ceux qui attendent deux quelque faveur, ils n'en mourront pas niohis sans réputation. Saint-Gelais s'était vengé eu allant jnscprà

dess('fvir le jeune audacieux auj)rès du roi lui-uiêino. Dans une Ode à Ronsard sur les envieux poètes. Du Bellay, cette même année, ])résentait son ami et lui-même comme entourés d'une foule de mécontents acharnés à les décrier ; il peignait la noire gent des corbeaux envieux qui

Troublent d'un son éclatant Les nouveaux cygnes, qui ores Par la France vont rlianlnnt.

Ses admirateurs ])Ourtant avaient sacré Ronsard le l^indare français. Il voulut être encore le Pétrarque français. L'ambition peut nous paraître singulière, non seulement parce que de Pindare à Pétrarque la distance n'est pas petite, mais encore, mais surtout, ])arce ([ue le tempérament de Ronsard semble être aux antipodes du pétrarquisme. Il avait du Pindare dans le sang, beaucoup de Pindare, mais il n'avait ])as du tout de Pétrarque : voluptueux, sensuel, il souriait volontiers des afféteries pétrarquistcs. il se moquait des courtisans (\\n ne savaient goûter qu'un petit sonnet mignardenu'ut ])étrarquisé. Quand, dans ma jeunesse, a-t-il déclaré lui même, je lisais :

Du Morentin les lamentables vois, ('onune incrédule alors je ne pouvois En le moquant nie contenir de rire.

Il n'importe : à l'heure où nous sonmies, Ronsard est un ])oète de volonté. La théorie le mène. Donner à la France un beau Canzoniere à la manière de Pétrarque, c'est exécuter un des premiers articles de son programme et pour l'écrire, ce Canzoniere, il se conformera encore à ., ses doctrines. La vogue semble être ])récisément aux son- ; nets italiens et à l'amour pétrarcpiiste (jue les poètes lyonnais ont mis à la nK)de. La cour et ses envieux seront sans doute moins déroutés par Pétrarque (jue ])ar Pindaic. fCn pétrar(|uisant, il peut es])érer ([ue, sans faire de concessions au public et sans renoiu-er à sa glorieuse mis-

LES AMOlliS DE CASSANDHE 89

sioii. il d(''sarinora ses adversaires, et il les ralliera à ses hautes ambitions.

Il pétrarquisa donc avec inla-épidité. Et il contraignit encore sa veine naturelle pour se mettre une fois de plus à l'école d'un grand maître. Il n'y réussit avec tant de bonheur (pie parce rpril avait l'esprit très industrieux.

Xous y avons gagné une œuvre où, comme dans les Odes de 1550. se révélaient au public ses dons magnifiques de poète, mais cpie dépare une imitation pédante, une œuvre qui fut elle aussi pour Ronsard une gymnastique excellente.

Cette fois, il ne pouvait plus trancher du novateur. Bien peu l'ont cru, sans doute, quand il s'est proclamé lïnventeur de l'ode, mais il eût été la risée publique s'il avait jjrétendu donner aux Français le sonnet. 11 y avait beau temps que Marot et Saint-Gelais avaient composé les premiers sonnets français. Même le recueil de sonnets offerts à une dame à la manière du Canzoniere n'était })lus chose nouvelle, puisqu'en 1549 Du Bellay avait publié les cinquante sonnets de son Olive, portés dans Tédition de 1550 au nombre de cent quinze, puiscpi'en 1549 également, quelques mois après Du Bellay, Pontus de Tyard avait donné son premier livre des Erreurs amoureuses, sui\i bientôt à'nn second Ibrre.

Seulement aucun de ces recueils ne satisfaisait Ronsard. 11 les trouvait sans doute trop froids et point assez savants. 11 espéra faire mieux que Du Bellay et que Tyard, et il eut raison d'avoir confiance en ses propres forces.

Jll

Il avait sa Laiire, lui aussi. Et sa Laure n'était ])as un vain l'êve comme la Méline de son ami Baïf, comme tant d'autres maîtresses de poètes en ce temps-là, peut-être même comme TOlive de Du Bellay. C'était une belle jeune fille, de noble lignage, avec un nom de magicienne. Elle était trop grande dame pour qu'il pût songer à l'aimer à la manière dont il aimait sa Jeanne ou sa Marguerite ; elle était digne d'être l'objet d'un culte très savant, très res- ]jectueux, capable de comprendre et d'apprécier des madrigaux aux sentiments fort compliqués et aux allusions fort érudites, bien faite pour cette somptueuse parade de l'amour qu'était le pétrarquisme dans la pensée de son grand prêtre Ronsard.

Il l'avait rencontrée quelques années auparavant, dans une fête, à Elois, lorsque, en qualité d'écuyer du dauphin, il accompagnait la cour dans ses voyages. C'était le 21 a^Til 1545, et cette date lui était restée profondément gravée dans la mémoire. Il l'avait distinguée dans un tour))illon rieur de belles filles richement parées. Il avait vingt ans alors, elle n'en avait que treize. Comme Laure elle n'était qu'une enfant. Ronsard <( n'eut », nous dit son biographe, « moyen que de la voir, de l'aimer et de la laisser à même instant ». Dès le surlendemain la cour quittait Blois. Il savait qu'elle était la fille d'un châtelain des environs, riche banquier italien de la grande famille des Salviati, et qu'elle s'appelait Cassandre. L'élève de Daurat s'était épris de suite de ce beau nom qui éveillait dans sa pensée tant de souvenirs anti(jues. Il disait ])lus tard à Binet qu'il n'avait été amoureux que du nom de sa maîtresse. Et il avait regagné l'école emjjortant, pom' peupler ses rêveries, une radieuse image et un vocable enchanté.

Jamais, sans doute, il ne songea sérieusement à l'épouser.

LES AMOriîS UE CASSANDUE 91

Il était pout-êtrc trop petit personnage, et pnis il eût fallu renoncer au bénéfice de sa tonsure. S'il eut queUpie illusion, d'ailleurs, elle fut de courte durée, car dix-huit mois pins tard, en novembre 1546, Cassandre épousait Jean de Peigney,, seigneur du Pré. Rien n'indique que le poète ait été jaloux de son henreux rival et il n'est pas sûr du tout qu'il ait fait allusion dans ses com])laintes à ce mari ravisseur. Peut-être la loi du genre le lui défendait-elle, puisque Péti-arcpie n'a jamais mentionné le mari de Laure, mais probablement anssi son amour n'occupait que sa seule imagination, et, tout en la sachant dans les bras d'un autre, il continuait sans trouble, dans les longues soirées de Coqueret, à parer sa maîtresse de toutes les grâces et de toutes les beautés féminines qui hantaient ses rêves d'adolescent.

Toujours est-il que. dans les Odes, il a chanté Cassandre sans ivresse, en artiste très maître de lui-même, non en amant. Peut-être avait-il, dès avant le temps où il les achevait, composé en son honneur des sonnets qu'il gardait dans ses cartons, cela même paraît très vraisemblable ; mais c'est alors surtout, vers 1549, qu'il se mit résolument à en écrire en vue de réunir sa gerbe à lui. Au mois de septembre 1552, lors de la publication de la première édition, elle comptait cent quatre-vingt-trois sonnets, et elle s'enrichit de trente-neuf sonnets nouveaux dans la seconde édition qui date du printemps de 1553. Ronsard avait revu Cassandre. Son imagination avait reçu de leur rencontre une nouvelle secousse, mais il est douteux que son amour ait pour cela changé de nature. Jamais, sans doute, cet amour n'a été profondément douloureux ou grisant. Son cerveau de rusé littérateur put vacpier d'autant plus librement au travail d'adaptation, d'imitation, de contamination dont il attendait la doire.

Il jouait sur le nom de Cassandre à la manière de Pétrarque sur celui de Laure. Ce nom ne lui était-il pas devenu plus cher encore depuis qu'il avait résolu d'écrire la Fran- QÎade où un rôle important était réservé à la prophétesse qui devait révéler les destinées des Francs? On disait même autour de lui (tant on croyait peu à une passion véritable) que sa Cassandre n'était qu'un symbole, par lequel « il représentait mystiquement l'envie qu'il avait de chanter l'origine de nos rois... sujet dont il était dès lors épris ». Il jouait même sur le nom du mari.

Tant de plaisir ne lui donne qu'un pré Où sans espoir ses espérances paissent,

disait-il de lui-même.

D'après Pétrarque, il détaillait les beautés physiques de l'aimée, les yeux, les lèvres de rose, les mains d'ivoire, les doigts de perles, dorant par habitude ses cheveux qui probablement étaient bruns. Il détaillait aussi ses beautés morales qui se confondaient avec celles de Laure : modestie, chasteté, haute intelligence, mélange de bienveillanc(^ pleine de mansuétude et de résistance opiniâtre, mélange aussi de commisération et de rigueur. Ses soupirs faisaient écho à ceux du poète de Noies, et ses langueurs, ses pâleurs, ses fièvres, ses insomnies, ses larmes ne différaient guère des langueurs, des pâleurs, des fièvres, des insomnies, des larmes que Laure, deux siècles plus tôt, avait inspirées. Il détaillait com])laisamment le même bienheureux* martyre.

Surtout il demandait au Canzoniere et aux nombreux recueils qui en étaient sortis tout l'arsenal de leurs images, de leurs métaphores, de leurs hyperboles, de leurs antithèses, de leurs jeux d'esprit. Les yeux de Cassandre Sal-

LES AMOURS l)K C A SS A i\ i) i{ K 93

\iati devenaient des astres qui guidaient la nef du malheureux amant ; ils étaient encore des soleils dont les rayons brûlaient son pauvre cœur ; ils éclairaient la France entière ; parfois même ils faisaient pâlir et se cacher de dépit le grand soleil de Dieu ; comme lui encore ils avaient le pouvoir de seréner la tempête ; ils décochaient des traits à la manière du petit dieu Amour ; c'est en eux que Cupidon faisait son nid d'où il transi)erçait sans pitié le cœur du malheureux amant. Le poète se nourrissait à hi fois de miel et d'aljsinthe ; en même temps il était torturé par la chaleur et par le froid ; il était brûlé par ce dur glaçon qu'était le cœur de sa maîtresse.

Et parfois, glissant sur cette pente, Ronsard en vient à se complane dans des subtilités comme celle-ci, qui est digne des plus raffinés poètes du (piattrocento (1) :

Je parangoniie (2) à vos yeux ce cristal, Qui va mirer le meurtrier (3) de mon âme : Vive par Faii- il éclate (4) une flamme, Vos yeux un feu qui m'est saint et fatal.

Heureux miroir ! tout ainsi que mon mal Vient de trop voir la beauté qui m'enflamme : Connue je fais, de trop mirer ma dame, Tu languiras d'un sentiment (5) égal.

Kt toutefois, envieux, je t'admire.

D'aller mirer le miroir où se mire Tout l'univers en ses yeux, remiré.

Va donc, miroir et sage prends bien garde Qu'en le mirant ainsi que moi ne t'arde (6) Pour avoir trop ses beaux yeux admiré.

(1) Bl;. 1, Lxxv ; t. l^■^ p. 44. Je donne le texte de 1578. En 1584, Ronsard a rougi de ces subtilités, et il a profondément modifié son sonnet.

(2) Compare.

(3) Le mot comptait alois pour deux syllabes. ( 4 ) Fait éclater.

(5) iSorte de consomption.

(G) Liûle.

En même temps qu'aux gentillesses pétrarquistes, Ronsard faisait la chasse aux gentillesses mythologiques dont la séduction n'était pas moindre. Cassandre était la prophétesse trop véridique dont les lèvres révélaient au poète sa mort prochaine, tandis que ses yeux lui promettaient le bonheur. Ces yeux trompeurs étaient bien de la race de Laomédon, le trompeur aïeul de Cassandre qui fut si rudement châtié de ses fom'beries. j\"ouvelle Pandore, tous les dieux avaient contribué à la former : elle tenait d'Apollon ses yeux aux rayons brûlants, son chant mélodieux, son art de la divination ; Mars lui a donné sa cruauté, Vénus son sourire, Diane sa beauté ; Pitlion, déesse de la persuasion, sa voix enchanteresse ; l'Aurore, ses doigts et ses cheveux, Cupidon son arc, Thétis ses pieds, Clio sa gloire, Pallas sa prudence. Le poète, lui, est ce Corèbe insensé auquel son amour pour Cassandre coûta la vie sous les nuirs d'Ilion ; il ressemble encore à Phébus se lamentant pour des douleurs d'amour sur les rives du Xanthe ; il voudrait être Jupiter pour tomber en pluie d'or sur le giron de sa bien-aimée ; comme un Prométhée il est attaché « au roc de sa rigueur cruelle », bien que son crime à lui ne soit pas d'avoir dérobé l'étincelle de ses yeux divins, mais seulement d'avoh" osé les aimer. Et trop souvent la métaphore mythologique se prolonge, s'étire, se ramifie, laborieuse, mais si savoureuse pour une oreille d'érudit. Sur son rocher le nouveau Prométhée reçoit incessamment la visite non d'un aigle, mais d'un <( soin » dont la griffe plonge dans son cœur et fouille éternellement sa plaie éternelle. Et pourtant, il ne peut pas, lui, espérer le secours de l'Hercule qui, après de longues tortures, saurait le délivrer : la grâce de sa dame, qui ne viendra ])as même arracher le moindi'e des mille clous d'aimant dont il est transpercé.

LES A.MOLIKS DE CASSAMlKK 9ri

N'oublions ])as quo ces élég'anees si fanées aujourd'hui avaient quekiue aii- de poésie au teni])s de la grande vogue du pétrarciuisme en France et du réveil de la culture ancienne. Au reste, si, en mythologie érudite, Ronsard ne le cède à personne, il est juste de reconnaître qu'il sait éviter en général les subtilités quintessenciées, dans lesquelles tombaient trop souvent les imitateurs d'imitateurs de Pétrarque. Chez lui, des niaiseries du genre de celle que nous lisions tout à l'heure ne se rencontrent que très accidentellement. Elles sont courantes chez d'autres. Otte réserve devient un grand mérite pour qui le compare à Maurice Scève ou à Pontus de Tyard. C'est qu'il a su choisir ses modèles, négliger les Strambottistes du Quattrocento, les Tebaldeo,les Seraphino dall'Aquila, il est allé à Pétrarque et à l'artiste de goût qui au seizième siècle avait renouvelé le pétrarquisme et qui depuis dix ans jouissait en France d'une faveur si considérable. Il est vrai que dans son Olive Du Bellay avait préparé cette réaction et ouvert la route à son ami, mais Du Bellay s'était contenté de suivre les imitateurs de Bembo, poètes obscurs et de mérite inégal ; Ronsard est allé à Bembo et, par delà Bembo, à Pétrarque lui-même (1).

Plus encore que par ce mérite de goût, les Amours et Ronsard se recommandaient par un souci scrupuleux de l'art tout à fait rare alors et par une originalité relative.

On peut contester les innovations de versification et de métrique que ce recueil a contribué à fake triompher. Il a soumis le sonnet à la règle de l'alternance des rimes masculines et féminines, et à la règle d'après laquelle dans

(1) Pour tout ceci je renvoie à l'excellente étude de M. Vianey sur Le Pétrarquifimc en France.

les tercets les riines doivent présenter Tune des deux dispositions : CCD, EED, ou (VI) ^ EDE, à l'exclusion de toutes celles qui d'Italie avaient essayé de passer en France. On sait ({ue durant toute la ])ériode classique seuls furent considérés comme sonnets réguliers ceux qui se conformaient à l'un de ces deux types, types qui remontent à Marot et à Saint-Gelais, mais dont le succès n'a été assuré que par l'autorité de Ronsard. On s'accorde à regretter que, par cette seconde loi, Ronsard ait comprimé à l'excès la liberté , des sonnettistes et les ait privés des effets que pouvaient ménager les dispositions de rimes rejetées par lui, et, pour ma part, je regretterais bien en outre la contrainte de la ])remièi'e loi, qui était bonne en son ])rincipe i)uisqu'elle introduisait un élément de variété, mais qui bientôt est devenue trop absolue. Quoi qu'on en juge, elles prouvent l'une et l'autre jusqu'où Ronsard poussait le respect de son art, et qu'il n'était pas homme à reculer devant les difficultés de métier.

Mais on louera sans réserve son style, ])our les rares mérites qu'il doit aux mêmes scrupules : rareté des chevilles, propriété constante des termes, parfaite structure et aisance de la phrase, harmonie délicate du vers. On admhera surtout le beau mouvement de ceilaines phrases j)oétiques, qui, d'une marche égale et sûre, .enveloppent dans l'expression d'une seide idée ou d'une image unique huit vers ou onze vers, souvent même le sonnet tout entier. Par la qualité du style, les Amours de Cassandre étaient à cent coudées au-dessus, je ne dis pas seulement des Erreurs amoureuses, mais même de VOlive, qui pourtant était l'œuvre d'un véritable artiste.

Et puis, non seulement dans les Erreurs amoureuses où,* si rien n'était traduit, tout portait la marque du déjà vu, mais même dans VOlive presque tout était emprunté. Soixante-quinze sonnets sur cent quinze étaient des traductions, des traductions libres quelquefois, mais enfin moins que des imitations. Chez Ronsard, quarante sonnets seulement sur cent quatre-vingt-trois devaient leur inspiration à des modèles italiens. Et encore ces chiffres

LES AMOdllS l)K CASSANIMIE 97

cxprinieiit-Us très mal la (lilTèrciicc des deux maiiièiTS. Chez Du Bellay, le plus souvent un emprunt est textuel ou |)resque textuel, et il y ;i dans VOJive de noinhi'eux sonnets où rien n'est de lui. Ronsard, au contraire, couiuu' M. Vianey Ta si bien mis en lumière, demande à son modèle un thème, un mot i)0ur eommeneer, un trait final, la chi- (picnaude (pii ébranlera sa sensibilité; ])uis il vole de ses propres ailes, tout le développement lui appartient, et neuf fois sur dix c'est le dévelop])ement qui donne au son-j net tout son prix. Un fait caractéristicfue rend sensible la distance qui les sépare : Du Bellay a caché soigneusement ses sources italiennes, il a menti effrontément pour les dissimuler ; lionsard a permis à son commentateur Muret de publier les siennes. L'un avait tout à ])erdre à ce que la vérité fût connue, et l'autre à peu près rien ; on pourrait ])resque jjrétendre quïl avait quelque chose à gag;nei', tant il a parfois d'avantage sur son modèle, et sur un modèle toujours de grand renom.

C'est que, dans le génie de Ronsard, l'amour avait exercé son bon labour, non pas un amour mignardement pétrarquisé, mais l'amour véritable. Il en avait goûté toutes les formes, et si je crois que Cassandre n'avait en de lui ([u'un amour d'imagination, d'autres avaient éveillé dans son cœur et dans ses veines des passions plus fougueuses. Les souvenirs de sentiments vrais lui remontaient au cerveau quand il écrivait à sa déesse de parade. Souvent, au milieu d'une mosaïque, une expression \'igoureuse ou neuve résonne avec un accent" de profonde sincérité. C'est un sanglot ou plus souvent un cri de joie qui lui échappe. Au milieu de ces pensées nobles, de ces sentiments guindés auxquels il s'efforce, quelquefois la crudité d'un mot, la brutalité d'un désh' éclate et révèle que l'homme de chair et d'os est toujours là, avec ses nerfs, avec sa sensibilité frérnissante, derrière l'auteur qui s'exerce à un petit jeu de tête auquel l'autre n'est pas intéressé. Malgré lui, Ronsard fait par instant en quelque sorte irruption dans son œuvi-e. Il brise les cadres qu'il s'était tracés à lui-même. D'ailleurs il s'en faut que ces sonnets soient tous pour Cassandre.

98 RONSARD. — CIIAP. IV

Auprès de la maîtresse principale, d'autres maîtresses sont chantées, qu'il ne s'est pas contenté d'aimer en imagination : telles sont cette Marguerite et cette Jeanne impitoyable que j'ai déjà mentionnées, Madeleine, Rose, d'autres encore, dont la frêle silhouette passe devant nos yeux et qui ne sont pas nommées. Dans son bouquet, Cassandre trouvait des billets qui ne lui étaient pas du tout destinés et dont quelques-uns ont pu la faire rougir, je ne dis pas de dépit, mais de honte. Ces mœurs nous paraissent à nous, hommes du vingtième siècle, vraiment bien étranges. Ne cherchons pas à faire la part de chaque maîtresse, nous n'y parviendrions pas. Retenons seulement qu'il y a là, dans le tempérament très amoureux de Ronsard, tout à fait incapable de se contenter d'une passion platonique, le secret de la fougue, de l'abondance, de la variété de ton avec lesquelles il a chanté l'amour, même l'amour pétrarquiste. Dès 1552, il lui dut de se placer d'emblée à la tête des aonnettistes français. Il lui devra bien davantage plus tard, quand il aura cessé de contraindre son génie et de le soumettre aux caprices de la mode.

Les trois premiers sonnets cités montreront au lecteur à quels excès l'imitation de Pétrarque et le goût de la mythologie conduisent parfois Ronsard. Ils sont choisis parmi les premiers du livre, et il serait facile d'en donner un grand nombre de même ton.

Page 1