A AMADIS JAMIN
Ha, si l'or pouvait allonger
D'un quart d'heure la vie aux hommes,
De soin on devi'ait se ronger
Pour l'entasser à grandes sommes :
Afin qu'il pût servir de prix Et de rançon à notre vie, Et que la mort en l'ayant pris, Remît au corps l'âme ravie.
Mais puisqu'on ne la peut tarder Pour don ni pour or qu'on lui offre, Que me servirait de garder Un trésor moisi dans mon coffre?
(1) Coîlier de pierreries.
(2) Bl., IV, XXVIII ; t. II, p. 288.
POESIES DE d553 A 1556 = 147
Il vaut mieux, Jajuiii, s'adonner A feuilleter toujours un livi'e, Qui plutôt que l'or peut donner Malgré la mort un second vivre.
A ESTIEXNE PA.SyUlEK (i)
Tu me fais mourir de me dire Qu'il ne faut sinon qu'une lyre Pour m'amuser, et que toujours Je ne veux chanter que d'amours.
Tu dis vrai, je te le confesse :
Mais il ne plaît à la Déesse, Qui mêle un plaisir d'un souci.
Que je vive autrement qu'ainsi.
Car quand Amour un coup enflanmie De son feu quelque gentille âme, Impossible est de l'oublier, Ni de ses rets se délier.
Mais toi Pasquier, en qui Minerve A tant mis de biens en réserve, Qui as l'esprit ardent et vif.
Et né pour n'être point oisif.
Elève au ciel par ton histoire De nos Rois les faits et la gloire.
Et prends sous ta diserte voix La charge des honneurs françois :
Et désormais vivre me laisse Sans gloire au sein de ma maîtresse Et parmi ses ris et ses jeux Laisse gTisonner mes cheveux.
(1) BL, V, XVI ; t. II, p. 353.
148 === RONSARD. — GHAP. V
Mon (1), Choiseul, lève tes yeux Ces mêmes flambeaux des Cieux, Ce Soleil et cette Lune C'était la même commune Qui luisait à nos aïeux.
Mais rien ne se perd là-haut, Et le genre humain défaut (2) Comme une rose pourprine, Qui languit dessus Tépine Sitôt qu'elle sent le chaud.
Nous ne devons espérer De toujours vifs (3) demeurer, Nous, le songe d'une vie :
Qui, bons dieux ! aurait ejivie De vouloir toujours durer?
Non, ce n'est moi (}ui veux or (4j Vivre autant que fit Nestor :
Quel plaisir, (pielle liesse (5) Reçoit l'homme en sa vieillesse, Eût-il mille talents d'or?
L'homme vieil (4) ne peut marcher.
N'ouïr, ni voir, ni mâcher :
C'est une idole enfumée Au coin d'une cheminée.
Qui ne fait rien que cracher.
11 est toujours en coujroux :
Bacchus ne lui est plus doux, Ni de Vénus l'accointance ; En Meu de mener la dance H tremblote des genoux.
(1) Bl.. IV, XXIX ; t. 11, 1). 289.
(2) Défaille.
(3) Vivants.
(4) Mainteuaut.
(5) Joie.
l'OKSIES DE 1553 A 1556 = 149
Si quoique force ont mes vœux, Écoutez Dieu, je ne veux Attendre qu'une mort lente Me conduise à Rhadamante (1) Avecques des blancs cheveux.
Aussi je ne veux mourir Ores que je puis courir, Ouïr, parler, boire et rire, Danser, deviser, écrire, Et de plaisirs me nourrir.
Ah ! qu"on me ferait grand ton De me traîner voir le bord, Ce jourdlmi du fleuve courbe.
Qui là-bas reçoit la tourbe (2) Qui tend les iH'as vers le port !
Car je vis ; et c'est grand bien De vivre et de vivre bien.
Faire envers Dieu son office.
Faire à son Prince service, Et se contenter du sien (3)
Celui qui vit en ce point, Heureux, ne convoite point Du peuple être nommé Sire, D'adjoindre au sien un Empire, De trop d'avarice époint (4)
Celui n'a souci quel Roi Tyrannise sous sa loi Ou la Perse ou la Syrie, Ou l'Inde, ou la Tartarie :
Car celui vit sans émoi •
(1) Juge aux Enfers.
(2) Foule.
(3) De son bien.
(4) Aiguillonné.
Ou bien sïl a quelque soin, C'est de s'endormir au coin De quelque grotte sauvage, Ou le long d'un beau rivage, Tout seul se perdre bien loin.
Et, soit à l'aube du jour.
Ou quand la nuit fait son tour En sa charrette endormie, Se souvenant de s'amie.
Toujours chanter de l'amour.
XV ri
La (1) belle Vénus un jour M'amena son fils Amour, Et l'amenant me vint dire :
Ecoute, mon cher Ronsard, Enseigne à mon enfant l'art De bien jouer de la lyre.
Licontincnt je le pris, Et soigneux je lui appris Comme Mercure eut la peine De premier la façonner, Et de premier en sonner Dessus le mont de Cyllène ;
Comme Minerve inventa Le hautbois, qu'elle jeta Dedans l'eau toute marrie (2) ; Comme Pan le chalumeau, Qu'il pertuisa (3) du roseau Formé du corps de s'amie (4).
(1) B]., V, XXII ; t. II, p. 360.
(2) Parce que, tandis qu'elle jouait, l'eau lui renvoyait son image enlaidie.
(3) Troua.
(4) Syrinx, une nymphe d'Arcadic, qui, s'étant jetée dans l'eau pour échapper aux poursuites du dieu Pan, fut transformée en roseau.
POiiSÎES DE lb83 A 1556 === I5l
Ainsi, pauvre que j'étais Tout mon art je recordais (i) A cet enfant pour l'apprendre (2) Mais lui, comme un faux garson.
Se moquait de ma chanson,' Et ne la voulait entendre.
Pauvre sot, ce me dit-il, Tu te penses bien subtil !
Mais tu as Ja tête folle D'oser t'égaler à moi, Qui jeune en sais plus que toi, Ni que ceux de ton ^cole.
Et alors il me sourit, Et en me flattant m'apprit Tous les œuvres de sa mère, Et comme pour trop aimer D avait fait transformer En cent figures son père.
n me dit tous ses attraits, Tous ses jeux, et de quels traits 11 blesse les fantaisies Et des hommes, et des dieux, Tous ses tourments gracieux, Et toutes ses jalousies.
Et me les disant, alors J'oubliai tous les accors De ma Ivre dédaignée, Pour retenir en leur lieu L'autre chanson que ce dieu M'avait par cœur enseignée.
(L) Kappelais. rassemblais daus ma mémoire. (2) Pour l'apprendre à cet enfant.