‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 43 sur 86 · A REMY BELLEAU · texte numérisé non relu

A REMY BELLEAU

Du grand Tiu'c je n'ai souci, Ki du grand Tartare aussi :

L'or ne maîtrise ma \ie.

Aux rois je ne porte envie :

Je n'ai souci que d'aimer Moi-même, et me parfumer D'odeurs, et qu'une couronne De fleurs le chef m'environne.

Je suis, mon Belleau, celui Qui veux vi^Te ce jourd'hui.

L'homme ne saurait connaître Si un lendemain doit être.

Vulcan en faveur de moi, Je te pri', dépêche-toi De me tourner une tasse.

Qui de profondeur surpasse Celle du vieillard Nestor :

Je ne veux qu'elle soit d'or ; Sans plus fais-la-moi de chêne, Ou de lierre, ou de frêne.

Ne m'engTave point dedans Ces grands panaches pendants.

Plastrons (3), morions (4), ni armes Qu'ai-je souci des alarmes, Des assauts et des combats?

(1) Renverser.

(2) Bl., IV, XX ; t. II, p. 276.

(3) Cuirasses.

(2) Casques.

Aussi ne m'y grave pas Ni le Soleil ni la Lune, Ni le jour ni la nuit brune, Ni les Astres, ni les Ours :

Je n'ai souci de leurs cours, Encor moins de leur charrette, D'Orion, ni de Tîoëte (l)?

Mais peins-moi, je te suppli, D'une treille le repli Non encore vendangée ; Peins une vigne chargée De grappes et de raisins, Peins-y des fouleurs de vins.

Le nez et la rouge trogne D'un Silène ou d'un ivrouue.

Les (2) Muses lièrent un jour De chaînes de roses Amour, Et pour le garder le donnèrent Aux Grâces et à la Beauté, Qui voyant sa déloyauté Sur Parnasse l'emprisonnèrent.

Sitôt que Vénus l'entendit.

Son beau ceston (3) elle vendit A Vulcan, pour la délivrance De son enfant, et tout soudain, Ayant l'argent dedans la main.

Fit aux Muses la révérence.

Muses, Déesses des chansons.

Quand il faudrait quatre rançons

(1) Le Bouvier.

(2) Bl, IV, XXIII ; t. II, p. 285.

(3) Ceinture.

POKSIES DE 155:} A 1556 = 145

Pour mon enfant je les apporte, Délivrez mon fils prisonnier.

Mais les Muses Font fait lier D'une chaîne encore plus forte.

Courage donques anu)ureux, Vous ne serez plus langoureux, Amour est au bout de ses ruses ; Plus n'oserait ce faux garçon Vous refuser quelque chanson, Puisqu'il est jirisonnier des Muses,

XTI

La (1) terre, les eaux va boivant, L'arbre la boit par sa racine, La mer salée boit le vent, ^ Et le Soleil boit la marine.

Le Soleil est bu de la Lune : Tout boit, soit en haut ou en bas :

Suivant cette règle commune.

Pourquoi donc ne boirons-nous pas?

Plusieurs (2) de leurs corps dénués Se sont vus en diverse terre Miraculeusement mués, L'un en serpent et l'autre en pierre ;

L'un en fleur, l'autre en arbrisseau.

L'un en loup, l'autre en colombelle :

L'un se vit changer en ruisseau, Et l'autre devint arondelle (3).

(1) BL, IV, XXV ; t. Il, p. 286.

((2) Ihid., XXVI ; t. II, p. 287.

^(3) Hirondelle.

Ronsard.

Mais je voudrais être miroir Afin que toujours tu me visses :

('liemise je voudrais me voir, Afin que souvent tu me prisses.

Volontiers eau je deviendrais, Afin que ton corps je lavasse :

Etre du parfum je voudi'ais, Afin que je te parfumasse.

Je voudrais être le ruban Qui serre ta belle poitrine :

Je voudrais être le carcan (1) Qui orne ta gorge ivoirine.

Je voudrais être tout autour Le corail que tes lè\Tes touche, Afin de baiser nuit et jour Tes belles lèvres et ta bouche.

Page 1