‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 47 sur 86 · CASSANDRE · texte numérisé non relu

CASSANDRE

Est-il possible qu'on te croie?

COLOMBELLE

Crois-moi : pour certain il m'envoie De Vendômois, et parmi l'air Jusques ici m'a fait voler Avec ces vers qu'au bec apporte.

Et m'a dit, si je fais en sorte Que j'amollisse ta fierté, Qu'il me donnera liberté.

(Ij BL, V, XXV ; t. II, p. 365.

(2) Région.

POKSIES l»E 1553 \ 1556 = 153

Or, pour cola je ne veux être Ni libre, ni changer de maître :

Afin d'aller après manger Comme auparavant aux bocages, Des oi-ains et des graines sauvages?

Quand il m'esmie de sa main Toujours à la table du pain, Et me fait boire dans son verre?

Après avoir bu je desserre Toutes mes ailes, et lui fais Sur la tête un ombrage frais :

Puis je m'endors dessus sa lyre.

Mais lui, qui jour et nuit soupire Pour ton amour, à tous les coups Entre-éveille mon somme doux.

De mille baisers qu'il me donne En me disant : « Douce mignonne, Las ! je t'aime : car je te voi Vivi'e en servage comme moi.

Vrai est que tu pourrais bien vivre De ma cage franche et délivi-e (1) Si tu voulais voler aux bois :

Où moi fuitif je ne pourrais Vivi-e franc de ma servitude.

Quand notre geôlière trop rude M'aurait remis en liberté.

Mais, adieu, c'est trop caqueté.

Tu m'as rendue plus jasarde Qu'une corneille babillarde ; Trop longuement ici j'attends, BaiUe-moi réponse, il est temps.

il) Libre.

]5.i ==±===: RONSARD. — CHAP. V

LES AMOURS DE MARIE (1555 et 1556)

Marie (1), cjiii voudrait votre nom retourner, Il trouverait aimer : aimez-moi donc, Marie, Votre nom de lui-même à l'amour vous convie. Il faut suivre Nature et ne l'abandonner.

S'il vous plaît votre cœur pour gage me donner, Je vous offre le mien : ainsi de cette vie, Nous prendrons les plaisirs, et jamais autre envie Ne me pourra l'esprit d'une autre emprisonner.

U faut aimer, maîtresse, au monde quelque chose ; Celui qui n'aime point, malheureux, se propose Une vie d'un Scythe, et ses jours veut passer

Sans goûter la douceur des douceurs la meilleure. Rien n'est doux sans Vénus et sans son fils ; à l'heure Que je n'aimerai plus, puissé-je trépasser.

Marie (2), levez- vous, votis êtes paresseuse, .la (3) la gaie alouette au ciel a fredonné, Et ja le rossignol doucement jargonné.

Dessus l'épine assis sa complainte amoureuse.

Sus, debout, allons voir l'herbette perleuse. Et votre beau rosier do boutons couronné, Et vos œillets mignons auxquels aviez donné Hier au soir de l'eau" d'une main si soigneuse.

(1) Bi., Il, vin; t. H p. 157.

(2) llid., xvni; t. I", p. 1G4.

(à) Déjà.

POKSIES DE ^533 A i556 ^= 153.

Harsoir (1), en vous couchant, vous jurâtes vos yeux D'être plus tôt que moi ce matin ('iveillée : Mais le dormir de l'aube aux filles o;racieux

Vous tient dun doux sommeil encor les yeux sillée (2).

Çà çà que je les baise, et votre beau tétin

Ont fois pour vous apprendre A vous lever matin.

Amour (3) est un charmeur : si je suis une année Avecque ma maîtresse à babiller toujours, Et à lui raconter quelles sont mes amours, L'an me semble plus court qu'une courte journée,

Si quelque tiers survient, j'en ai l'âme gennée (4), Ou je deviens muet, ou mes propos sont leurs : Au milieu du devis s'égarent mes discours. Et tout ainsi que moi ma langue est étonnée (5).

Mais quand je suis tout seul auprès de mon plaisir. Ma langue interprétant le plus de mon désir. Alors de caqueter mon ardeur ne fait cesse .

Je ne fais qu'inventer, que conter, que parler ; Car, pour être cent ans auprès de ma maîtresse, Cent ans me sont trop courts, et ne m'en puis aller.

Fleur angevine de quinze ans, Ton front montre assez de simplesse :

Mais ton cœur ne cache au dedans Sinon que malice et finesse,

(1) Hier au soii'.

(2) Fermée. Cette construction est imitée du grec.

(3) BL. IL xx; t. I", p. 165.

(4) A la torture.

(5) Frappée de stupeur.

(6) Bl., t. I", p. 169.

Celant sous Tombre d'amitié Une jeunette mauvaistié.

Rends-iiKii (si tu as quelque honte) Mon cœur que je t'avais donné, Dont tu ne fais non plus de conte Que d'un esclave emprisonné, T'éjouissant de sa misère, Et te plaisant de lui déplaire.

Une autre moins belle que toi.

Mais bien de meilleure nature, Le voudrait bien avoir de moi.

Elle l'aura, je te le jure :

Elle l'aura, puis qu'autrement Il n'a de toi bon traitement.

Mais non : j'aime uop (1) mieux qu'il meure Sans espérance en ta prison :

.l'aime trop mieux qu"il y demeure Mort de douleur contre raison.

Qu'en te changeant jouir de celle Qui m'est ])lus douce, et non si belle.

Vous (2) méprisez nature : êtes-vous si cruelle De ne vouloir aimer? voyez les passereaux Qui démènent l'amour, voyez les colombeaux. Regardez le ramier, voyez la tourterelle :

Voyez deçà delà d'une frétillante aile Voleter par les bois les amoureux oiseaux, Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux, Et toute chose rire en la saison nouvelle.

Ici la bergerette en tournant son fuseau Dégoise ses amours, et là le pastoureau Képond à sa chanson, ici toute chose aime :

(1) Beaucoup.

(2) Bl., IL XXVII ; i. \''. p. 171.

= POKSIKS DE 1553 A 1556 == 157

Tout parle do Faniour, tout s'en veut enHanimer : Seulenieut votre cœur froid d'une glace extrême Demeure opiniâtre et ne veut point aimer.

Deniandes-tu, chère Marie, Quelle est pour toi ma pauvi-e vie?

Je jure par tes yeux qu'elle est Telle qu'ordonner te la plaît.

Pauvre, chétive, langoureuse, Dolente, triste, malheureuse ; Et tout le mal qui vient d'amour, Ne m'abandonne nuit ni jour 1

Après, demandes-tu, Marie, Quels compagnons suivent ma vie?

Suivie en sa fortune elle est De tels compagnons qu'il te })laît.

Ennui, travail, peine, tristesse, Larmes, soupirs, sanglots, détresse, Et tout le mal qui vient d'amour, Ne m'abandonne nuit ni jour.

Voilà comment par toi, Marie, Je traîne ma chétive vie, Heureux du mal que je reçoi Pour t'aimer cent fois plus que moi.

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