CONTINUATION DU DISCOURS DES MISERES DE CE TEMPS
A Gaiherine de Médicis.
Madame (5), je serais ou du plomb ou du bois, Si moi que la Nature a fait naître François, Aux races à venir je ne contais la peine Et l'extrême malheur dont notre France est pleine.
Je veux de siècle en siècle au monde pubher D'une plume de fer sur un papier d'acier Que ses pi'opres enfants l'ont prise et dévêtue. Et jusques à la mort vilainement battue.
K\]r s(>ml)lc (6) au marchand, accueilli de malheur Leipu'l :\u coin d'un bois rencontj'e le voleur
(1.) A la ttiilftl." savante.
(2) Humilité.
(3) Malheur.
(4) Tête.
(5) BL, t. Vif, p. 17.
(G) Ressemble.
Qui contre l'estomac (1) lui tend la main armée Tant il a Pâme au corps d'avarice ai'famée.
11 n"est pas seulement content de lui piller La bourse et le cheval : il le fait dépouiller, Le fiat et le tourmente, et d'une daigne essaie De lui chasser du coips l'âme par une plaie :
Puis en le voyant mort se sourit de ses coups, h]t le laisse manger aux mâtins et aux loups. Si est-ce que (2) de Dieu la juste inteUigence Court après le meurtrier (3) et en prend la vengeance : Et dessus une roue (après mille travaux) (4) Sert aux hommes d'exemple et de proie aux corbeaux.
Mais ces nouveaux chrétiens qui la France ont pillée, Volée, assassinée, à force dépouillée.
Et de cent mille coups tout Lestomac battu (Comme si brigandage était une vertu).
Vivent sans châtiment, et à les ou'ïr dire. C'est Dieu cpii les conduit, et ne s'en font que rire. Ils ont le cœur si haut, si superbe et si fier. Qu'ils osent au combat leur maître défier ; Ils se disent de Dieu les mignons, et au reste Qu'ils sont les héritiers du Royaunre céleste : Les pauwes insensés ! c|ui ne connaissent pas Que Dieu, père commun des hommes d'ici-bas. Veut sauver un chacun, et cpi'à ses créatures De son grand paradis il ouvre les clôtures. Cei-tes beaucoup de vide, et beaucoup de vains lieux (5) Et de sièges seraient sans âmes dans les Cieux : E\ Paradis serait une plaine déserte.
Si pour eux seulement la porte était ouverte.
Or ces braves vanteurs, controuvés fils de Dieu, En la dextre (6) ont le glaive et en l'autre le feu, Et, comme furieux (7) qui frappent et enragent, Volent les temples saints, et les villes saccagent.
(1) Poitrine.
(2j Si est-ce que : cependant.
(3) Se prononçait en deux syllabes.
(4) Douleurs.
(5) Vides.
(6) Main droite.
(7) Fous.
220 == RONSARD. — CHAP. VIH
Et quoi? brûler maisons, piller et brigaiuler, Tuer, assassiner, par force commander, N'obéir ])liis aux rois, amasser des armées, Appelez-vous cela Eglises réformées?
Jésus, que seulement vous confessez ici De bouche et non de cœur, ne faisait pas ainsi ; p]t saint Paul, en pi-êchant n'avait pour toutes armes Sinon Thumilité, les jeûnes et les larmes ; Et les pères martyrs, aux plus dures saisons Des tyrans, ne s'armaient sinon que d'oraisons : Bien qu'un ange du ciel, à leur moindre prière, En soufflant eût rué (1) les tyrans en arrière.
Par force on ne saurait Paradis violer (2), Jésus nous a montré le chemin d'y aller. Armés de patience il faut suivre sa voie, Non amasser un camp et s'enrichir de proie.
De Bèze, je te prie, écoute ma parolle. Que tu estimeras d'une personne folle ; S'il te plaît toutefois de juger sainement, Après m'avoir ouï tu diras autrement.
La terre qu'aujourd'hui tu j-emplis toute d'armes, Et de nouveaux chrétiens déguisés en gendarmes (3), (0 traître piété !), qui du pillage ardents Naissent dessous ta voix, tout ainsi que des dents Du grand serpent Thébain les hommes qui muèrent Le limon en couteaux desquels s'entre-tuèrent. Et, nés et demi-nés, se firent tous périr, Si <iu'un même soleil les vit naître et mourir;
Ce n'est pas une terre allemande ou gothi(iue, Ni u)ie l'égion taitare ny scythique :
C'est celle où tu naquis, qui douce le reçut, Alors qu'à Vezelay (4) ta mère te conçut ; Celle qui t'a nourri et qui t'a fait appreiulre La science et les arts dès ta jeunesse tendie, Pour lui faire service et poui' en bien useï'. Et. non, comme tu fais, afin d'en abuser.
(1) Renversé.
(2) Violenter, emiiortcr d'assaut.
(3j Soldats.
(4) Ville de Bourgogne où de Rèze est né.
Si tu os envers elle enfant de bon coiirage (1), Ores que tu le peux, rends-lui sou nourrissage (2), Retire tes soldats, et au lac Genevois (( 'online chose exécrable) enfonce leur harnois
N» prêche plus en France une doctrine armée, Un Christ enipistolé (3) tout noirci de t'uniée, Qui comme un Mehemet (4) va j)ortant en la main Un larjie coutelas rouge de sani;- humain. Cela déplaît à Dieu, cela déplaît au prince ; Cela n'est qu'un appât qui tire la province A la sédition, lacpielle dessous toi Pour avoir liberté ne voudra plus de roi.
Certes il vaudrait mieux à Lausanne relire Du grand fils de ïhétis (5) les prouesses et l'ire (G), Faire combattre Ajax, faire parler Nestor, Ou reblesser Vénus, ou retuer Hectoi-, Que rei)rendre l'Église, ou, pour être dit sage, Raccoutrer en saint Paul je ne sais quel passage ; De Bèze, (ui je me trompe, ou cela ne vaut pas Que Fiance en ta faveur fasse tant de combats, î\i ([u'uii prince royal poni' ta cause s'empêche (7).
L'autre jour en [leusaiit (pie cette pauvre terre S'en allait (ô malheur!) la proie d'Angleterre (6), J^]t que ses propres fils amenaient l'étranger Qui boit les eaux du Rhin, afin de l'outrager, M'ai)parut tristement l'idole (9) de la France, Non telle qu'elle était lorsque la brave lance De Henri la gardait, mais faible et sans confort. Comme une pauvre femme atteinte de la mort.
(1) Cœur, sentmients.
(2) Ia's bienfaits (lue tu as reçus d'elle pendant que tu étais enfant.
(3) Ai'mé de pistolets.
(4) Mahomet.
(5) Le fils de Thétis : AcliiJle.
(fi) Colère.
(7) S'est occupé.
(8) AUusion au traité de Hampton-Court (20 septembre 1562), ])ai- lequel les protestants livraient ime partie de la Normandie aux Ani^lais.
(9) Ombre, image.
Son sceptre lui pendait, et sa robe semée De fleurs de lis était en cent lieux entamée ; Son poil (1) était hideux, son œil liave et profond, Et nulle majesté ne lui haussait le front.
En la voyant ainsi, je lui dis : « 0 princesse, ,
Qui presque de l'Europe as été la maîtresse. Mère de tant de rois, conte-moi ton malhem*. Et dis-moi, je te pri', d'où te vient ta douleur? »
Elle adonc (2) en tirant sa parole contrainte (3), Soupirant aigrement, me fit telle complainte :
« Une ville est assise es (4) champs (5) savoisiens, Qui par fraude a chassé ses seigneurs anciens, Miséiable séjour de toute apostasie, l)'o])iniâtreté, dorgueil et d'hérésie.
Laquelle (eu cependant que les rois augmentaient Mes bornes, et bien loin pour l'honneur combattaient), Appelant les bannis en sa secte damnable. M'a fait comme tu vois chétive et misérable.
« Or mes rois, connaissant qu'une telle cité S'efforcerait de rompre un jour leur dignité, Déhbéraient (6) assez de la ruer (7) par terre ; Mais contre elle jamais n'ont entrepris la guerre. Ou soit par négligence, ou soit par le destin. Entière ils l'ont laissée et de là vient ma fin.
« Comme ces labom'eurs, dont les mains inutiles Laissent pendre l'hiver un toufeau (8) de chenilles Dans une feuille sèche au faîte d'un pommier; Sitôt que le soleil de son rayon premier A la feuille échauffée, et qu'elle est arrosée Par deux ou par trois fois d'une tendre rosée. Le venin qui semblait par l'hiver consumé. En chenilles soudain apparaît animé.
Qui tombent de la feuille, et rampent à grand'peine D'un dos entre-cassé au miheu de la plaine.
(1) Ses cheveux.
(2) Alors.
(3) Émise avec effort.
(4) Dans les.
(5) Campagnes.
(6) Se proposaient.
(7) Renverser.
(8) Touffe.
T/un nionto on un chêno et l'antre en un ornioan, l^^t toujours en luangeaut se traînent au eoupeau (1); l'uis descendent à terre, et tellement se paissent (»)u'nne seule verdure en la teii'c^ ne laissent.
« Alois le lal)ourenr voyant son champ gâté (2), Lamente poui' néant qu'il ne s'était hâté D'étouffer de boime heure une telle semence ; 11 voit (|ue c'est sa faute et s'en donne l'offense.
a Ainsi lors(iue mes, rois aux guerres s'efforçaient, Toutes en un monceau ces chenilles croissaient ! Si qu'en moins de trois mois telle tourbe (3) enragée Sur moi s'est cpandue et m'a toute mangée.
(( Or mes peuples mutins, arrogants et menteurs, M'ont cassé le bras droit chassant mes sénateurs ; Car, de peur que la loi ne corrigeât leur vice. De mes palais roj^aux ont banni la Justice. Ils ont rompu ma robe en rompant mes cités, Rendant mes citoyens contre moi dépités ; Ont pillé mes cheveux en pillant mes églises, Mes églises, hélas ! que par force ils ont prises, En poudre foudroyant images et autels.
Vénérable séjour de nos saints immortels. Contre eux puisse tourner si malheureuse chose, Et l'or saint dérobé leur soit l'or de Tholose (4) !
« Ils n'ont pas seulement, sacrilèges nouveaux, Fait de mes temples saints étables à chevaux ; Mais comme tourmentés des fm'eurs Stygiales (5), Ont violé l'honneur des Ombres sépulcrales. Afin que par tel acte inique et malheureux Les vivants et les morts conspirassent contre eux. Busire (6) fut plus doux, et celui (7) qui promène Une roche aux enfers eut l'âme plus humaine ! Bref ils m'ont délaissée en extrême lans-ueur.
(1) Faîte.
(2) Dévasté.
(3) Foule.
(4) Celui qui dérobait les trésors amassés dans le temple de Toulouse mourait infailliblement.
(5) Du Styx, infernal.
(6) Busiris, tyran égyptien qui immolait sur les autels de ses dieux tous les étrangers qui abordaient sur ses terres.
(7) Sisyphe.
Toutefois en mon mal je n'ai perdu le cœur, Pour avoii- une reine (l) à propos rencontrée, Qui douce et gracieuï^e envers moi s'est monti'ée. Elle par sa vertu (quand le cruel effort ])e ces nouveaux mutins me traînait à la ukuI) Lamentait ma fortune, et comme reine sage Réconfortait mon ccinir et me donnait courage.
'( Elle, abaissant pour moi sa haute majesté, Préposant (2) mon salut à son autorité, Mêmes étant malade est maintes fois allée Pour m'appointer (3) à ceux qui m"ont ainsi volée.
« Mais Dieu, qui des malins n'a pitié ni merci, (Comme au roi Pharaon) a- leur cœur endurci. Afin que tout d'un coup sa main puissante et haute Les coi'rige en fureur et punisse leur faute. Puis quand je vois mon roi, (|ui déjà devient grand, Qui courageusement me soutient et défend, •le suis toute guérie, et la seule apparence ITun |)rince si bien né me nourrit d'espérance.
« Avant (|u'il soit longlemps. ce magnanime roi Domptera les destins qui s'arment contre moi. Et ces faux devineurs qui d'une bouche ouverte De son sce))tre royal ont prédite la perte.
« Cependant prends la ])lume et d'un style endurci Contre le trait des ans, engrave (4) tout ceci ; Afin que nos neveux puissent un jour connaître Que l'homme est malheureux qui se pi'end à son maître. »
Ainsi par vision la France à moi parla. Puis s'évanouissant de mes yeux s'envola Comme une poudre (5) au vent, ou comme une fumée Qui soudain dans la nue est en rien consumée.
(1) Catherine de ]\rédicis.
(2) Faisant passer (mon salut) avant.,
(3) M'accorder.
(4) Grave.
(6) Poussièrei
DIS cocu s 1^25