KEMONTRANCE AU PEUPLE DE FRANCE
Je vous prie, fri'-res, di' prendre garde à ceux qui font dissentions et scandales contre la doctrine que vous avez apprise, et vous relirez d'eux.
(Saint Paul, Rom., iv] (2).
0 ciel ! ô mer ! ô terre ! ô Dieu père commun Des Juifs, et des Clux'tiens, des Turcs, et d'un cliacun ; Qui nourris aussi bien par ta bonté publique Ceux du pôle antartiq' que ceux du pôle arctic|ue ; Qui donnes et raison et vie et mouvement, Sans respect (3) de personne, à tous également ; Et fais du ciel là-haut sur les têtes humaines Tomber, comme il te plaît, les grâces et les peines !
0 Seigneur tout-puissant, qui as toujours été Vers (4) toutes nations plein de toute bonté, De quoi te sert là-haut le trait de ton tonnerre Si d'un éclat de feu tu n'en brûles la terre? Es-tu dedans un trône assis sans faire rien? Il ne faut point douter que tu ne saches bien Cela que contre toi brassent tes créatures. Et toutefois, Seigneur, tu le vois et l'endures !
Ne vois-tu pas du ciel ces petits animaux, Lesquels ne sont vêtus cpie de petites peaux, Ces petits animaux qu'on appelle les hommes ! Qu'ainsi que bulles d'eaux tu crèves et consommes (5) ? Que les doctes Romains et les doctes Grégeois (6) Nomment songe, fumée et feuillage (7) des bois ? Qui n"out jamais ici la vérité connue Que je ne sais comment par* songes et par nue?
(1) Bl., t. VII, p. 54.
(2) J'ai supprimé ce texte de saint Paul qui a été supprimé dans l'édition.
(3) Considération.
(4) Envers.
(5) Consumes, détruis.
(6) Grecs.
(7) Feuille.
Ronsard. 9
226 === IIONSARD. — CIIAP. VIII
Et toutefois, Seigneur, ils font les empêchés (1) Comme si tes secrets ne leur étaient cachés. Braves entrepreneurs et discoureurs des choses Qui aux entendements de tous hommes sont closes, Qui par longue dispute et curieux propos Ne te laissent jouir du bien de ton repos. Qui de tes sacrements effacent la mémoire, Qui disputent en vain de cela qu'il faut croire, Qui font trouver ton fils imposteur et menteui' ; Ne les puniras-tu, souverain créateur ?
Tiendras-tu leur parti? Veux-tu que l'on t'appelle Le Seigneur des larrons et le Dieu de querelle? Ta nature y répugne, aussi tu as le nom De doux, de pacifiq (2), de clément et de bon. Et ce monde accordant, ton ouvi'age admirable. Nous montre que l'accord t'est toujours agréable.
Mais qui serait le Turc, le Juif, le Sarrasin, Qui voyant les erreurs du Clu'étien son voisin Se voudrait baptiser ? le voyant d'heure en heure Changer d'opinion, qui jamais ne s'asseure? Le connaissant léger, mutin, séditieux, Et trahir en un jour la foi de ses aïeux? Volontaire, inconstant, qui au propos chancelle Du premier qui lui chante une chanson nouvelle? Le voyant Manichée (3), et tantôt Arrien, Tantôt Calvinien, tantôt Luthérien, Sui^Te son propre avis, non celui de l'Eglise? Un vrai jonc d'un étang, le jouet de la bise. Ou quelque girouette inconstante, et suivant Sur le haut d'une tour la volonté du vent? Et qui serait le Turc lequel aurait en\ie De se faire chrétien en voyant telle vie?
Certes si je n'avais une certaine (4) foi Que Dieu par son esprit de grâce a mis en moi, Voyant la chi'étienté n'être plus que risée, J'aurais honte d'avoir la tête baptisée. Je me repentirais d'avoir été chrétien,
(1) Occupés, importants,
(2) Pacifique.
(3) Manichéen
(4) Assurée.
Et comiue les jjiemiers je deviendiais païen.
La nuit jadoreraîs les rayons de la lune, Au matin le soleil, la lumière commune, T/œil du monde ; et si Dieu au chef (1) porte des yeux, Les rayons du soleil sont les siens radieux. Qui donnent \ie à tous, nous conservent et gardent, Et les faits des humains en ce monde regardent.
Je dis ce grand soleil, qui nous fait les saisons Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons (2), Qui remplit Tunivers de ses vertus connues. Qui d'un trait de ses yeux nous dissipe les nues, L'esprit, l'âme du monde, ai'dant et flamboyant, En la course d'un jour tout le ciel tournoj^ant, Plein d'immense grandeur, rond, vagabond, et ferme, Lequel a dessous lui tout le monde pour terme. En repos, sans repos, oisif, et sans séjom' (3), Fils aîné de natiu'e et le père du joiu'.
J'adorerais Cérès qui les blés nous apporte, Et Bacchus qui le cœur des hommes réconforte, Neptune (4) le séjour des vents et des vaisseaux. Les Faunes et les Pans, et les Nymphes des eaux, Et la terre hôpital (5) de toute créature, Et ces Dieux que l'on feint ministres de nature.
Mais l'Évangile saint du sauveur Jésus-Christ M'a fermement gi'avé une foi dans l'esprit. Que je ne veux changer pour une autre nouvelle ; Et dussé-je endurer une mort très cruelle. De tant de nouveautés je ne suis curieux (6), Il me plaît d'imiter le train de mes aïeux ! Je crois qu'en Pai'adis ils vivent à leur aise, Encor qu'ils n'ai'nt suivi ni Calvin ni de Bèze.
Dieu n'est pas un menteur, abuseur ni trompeur ; De sa sainte promesse il ne faut avoir peur. Ce n'est que vérité, et sa vive (7) parole N'est pas comme la nôtre incertaine et frivole.
(1) Tête.
(2) Les douze signes du zodiaque.
(3) Répit.
(4) Dieu de la mer.
(5) Hôtel, lieu d'habitation.
(6) Soucieux.
(7) Vivante.
2i28 == RONSARD. — CHAP. VIII
« L'homme qui croit en moi (dit-il) sera sauvé ! » Nous croyons tous en toi ! notre chef (1) est lavé En ton nom, ô Jésus, et dès notre jeunesse Par foi nous espérons en ta sainte promesse.
Et toutefois, Seigneur, par un mauvais destin Je ne sais quel ivi-ogne apostat Augustin, Nous prêche le contraire, et tellement il ose, Qu'à toi la vérité sa mensonge (2) il oppose.
Le soir que tu donnais à ta suite ton corps. Personne d'un couteau ne te pressait alors Pour te faire mentir et pour dire au contraire De ce que tu avais délibéré de faire.
Tu as dit simplement d'un parler net et franc, Prenant le pain et vin : « C'est ci (3) mon corps et sang. Non signe de mon corps. » Toutefois ces ministres. Ces nouveaux défroqués, apostats et bélistres. Démentent ton parler, disant que tn rêvais Et que tu n'entendais les mots que tu disais.
Ils nous veulent montrer par raison naturelle Que ton corps n'est jamais qu'à la dextre (4) éternelle De ton Père là-haut, et veulent t'attacher Ainsi qu'un Prométhée au faîte d'un rocher.
Ils nous veulent prouver par la plhlosophie Qu'un corps n'est en deux lieux ; aussi je ne leur nie. Car tout corps n'a qu'un lieu ; mais le tien, ô Seigneur Qui n'est que majesté, que puissance et qu'honneur, Divin, glorifié, n'est pas comme les nôtres.
Celui à porte close alla voir les Apôtres, Celui sans rien casser sortit hors du tombeau, Celui sans pesanteur d'os, de chair ni de peau, Monta dedans le ciel. Si ta vertu féconde Sans matière apprêtée a bâti tout ce monde. Si tu es tout divin, tout saint, tout glorieux. Tu peux comnumiquer ton corps en divers lieux. Tu serais impuissant si tu n'avais puissance D'accomphr tout cela que ta majesté pense.
Mais quel plaisir prends-tu pour troubler ton repos,
(1) Tête.
(2) Souvent féniiimi au seizième sjécle.
(3) Ceci.
(4) Droite.
D'ouïr l'humain ca(|uet tenir tant de propos? D'ouïr ces prédicants qui par nouveaux passages Kn t'attachant au ciel montrent qu'ils ne sont sages, Qui pipent (1) le vulgaire et disputent de toi, Kt rappellent toujours en doute notre foi?
Il fait bon disputer des choses naturelles, 1 )es foudres et des vents, des neiges et des grêles, Et non pas de la foi, dont il ne faut doutei' ; Seulement il faut croire et non en disputer.
Tout hôTnrnë~cûrieux fêqùel voudra s'enquerre (2) De quoi Dieu fit le ciel, les ondes et la terre, Du serpent qui parla, de la pomme d'Adam, D'une femme en du sel, de l'âne à Balaam, Des miracles de Moyse (3), et de toutes les choses Qui sont dedans la Bible étrangement encloses, Tl y perdra l'esprit ; car Dieu qui est caché, Ne veut que son secret soit ainsi recherché.
Bref, nous sommes mortels, et les choses divines Ne se peuvent loger en nos faibles poitrines. Et de sa prescience en vain nous devisons ; Car il n'est pas sujet à nos sottes raisons. L'entendement humain, tant soit-il admirable. Du moindi'e fait de Dieu, sans grâce, n'est capable. Mais comment pourrait l'homme avec ses petits yeux Connaître clairement les mystères des cieux? Quand nous ne savons pas régir nos républiques, Ni même gouverner nos choses domestiques ! Quand nous ne connaissons la moindre herbe des prez ! Quand nous ne voyons pas ce qui est à nos piez ! Toutefois les docteurs de ces sectes nouvelles, Comme si l'Esprit-Saint avait usé ses ailes A s'appuyer sur eux, comme s'ils avaient eu Du ciel dru et menu mille langues de feu. Et comme s'ils avaient (ainsi que dit la fable De Minos) banqueté des hauts dieux à la table. Sans que honte et vergogne en leur cœur trouve lieu. Parlent profondément des mystères de Dieu ; Ils sont ses conseillers, ils sont ses secrétaires,
(1) Trompent.
(2) S'enquérir,
(3) Moïse.
Ils savent ses avis, ils savent ses affaires,
Ils ont la clef du ciel et y entrent tous seuls.
Ou qui veut y entrer, il faut parler à eux.
Les autres ne sont rien sinon que grosses bêtes,
Gros chaperons fourrés, grasses et lourdes têtes :
Saint Ambrois (1), saint Hiérosme (2) et les autres docteurs
N'étaient que des rêveurs, des fous et des menteurs : •
Avec eux seulement le Saint-Esprit se treuve (3),
Et du saint Evangile ils ont trouvé la febve (4).
Vous Princes, et vous Rois, la faute avez commise Pour laquelle aujourd'hui souffre toute l'ÉgHse, Bien que de votre temps vous n'avez pas connu Ni senti le malheur qui nous est advenu.
Votre facilité qui vendait les offices.
Qui donnait aux premiers les vacants bénéfices. Qui l'Église de Dieu d'ignorants farcissait. Qui de larrons privés les palais remphssait, Est cause de ce mal. Il ne faut qu'un jeune homme Soit évêque ou abbé ou cardinal de Rome ; Il faut bien le choisir avant que lui donner Une mitre, et pasteur des peuples l'ordonner.
Il faut certainement qu'il ait le nom de prêtre (Prêtre veut dire vieilli) ; c'est afin qu'il puisse être De cent miUe péchés en son office franc (5), Que la jeunesse donne en la chaleur du sang.
Si Platon prévoyait par les molles musiques Le futur changement des grandes répubhques. Et si par l'harmonie il jugeait la cité ; Voyant en notre Église une lascivité.
On pourrait bien juger qu'elle serait détruite. Puisque jeunes pilots (6) lui servaient de conduite.
Tout sceptre et tout empire et toutes régions Fleurissent en grandeur par les religions ;
(1) Saint Ambroise.
(2) Samt Jérôme.
(3) Trouve.
(4) Trouver la fève au gâteau, c'est le jour des Rois, recevoir en partaeje le morceau qui contient la fève.
(5)^Libre, (6) Pilotes.
Par olles ou on paix, ou on guerre nous sommes ; Car c'est le vrai ciment qui entretient les hommes.
On ne doit en l'Eglise évoque recevoir S'il n'est vieil, s'il ne prêche, et s'il n'est de savoir ; Et ne faut élever, par faveur ni richesse, Aux offices publics l'inexperte jeunesse D'un écolier qui vient de Toulouse, devant Que par longue })ratique il devienne savant.
Vous, reine, en départant (1) les dignités plus hautes (2), Des rois vos devanciers ne faites pas les fautes, Qui sans savoir les mœurs de celui qui plus fort Se hâtait de piquer, et d'apporter la mort. Donnait le bénéfice, et sans savoir les charges Des lois de Jésus-Cliiùst, en furent par trop larges ; Lesquels au temps passé ne furent ordonnés Des premiers fondateurs pour être ainsi donnés.
Madame, faut chasser ces gourmandes Harpies, Je dis ces importuns, dont les griffes remplies De cent mille morceaux, tendent toujours la main. Et tant plus ils sont saouls (3), tant plus meurent de faim, Eponges de la cour, qui sucent et qui tirent : Plus ils crèvent de biens, et plus ils en désirent 1
0 vous, doctes prélats (4), poussés du Saint-Esprit, Qui êtes assemblés au nom de Jésus-Clrrist, Et tâchez saintement par une voie utile De conduire l'Éghse à l'accord d'un concile ; Vous-mêmes les premiers, prélats, réformez-vous. Et comme vrais pasteurs faites la guerre aux loups ; Otez l'ambition, la richesse excessive ; Arrachez de vos cœurs la jeunesse lascive, Soyez sobres à table et sobres en propos ; De vos troupeaux commis cherchez-moi le repos, Non le vôtre, prélats ; car votre vi'ai office Est prêcher, remontrer et châtier le vice.
Vos gi'andeurs, vos honneurs, vos gloires dépouillez ; Soyez-moi de vertus, non de soie habillés ; i.\yez chaste le corps, simple la conscience ;
(1) Distribuant.
(2) Plus hautes : les plus hautes.
(3) Rassasiés.
(4) n s'adresse aux prélats réunis au concile de Trente.
Soit de nuit, soit de jour, apprenez la science ; Gardez entre le peuple une humble dignité, Et joignez la douceur avec la gravité.
Ne vous entremêlez des affaires mondaines, Fuyez la cour des rois et leurs faveurs soudaines, Qui périssent plutôt qu'un brandon allumé Qu'on voit tantôt reluire, et tantôt consumé.
Allez faire la cour à vos pauvres oueilles (1), Faites que votre voix entre par leurs oreilles, Tenez-vous près du parc, et ne laissez entrer Les loups en votre clos, faute de vous montrer.
Si de nous réformer vous avez quelque envie, Réformez les premiers vos biens et votre vie, Et alors le troupeau qui dessous vous vivra, Réformé comme vous de bon cœur vous suivi'a.
Vous, juges des cités, qui d'une main égale Devriez (2) administrer la justice royale. Cent et cent fois le jour mettez devant vos yeux Que l'erreur qui pullule en nos séditieux Est votre seule faute, et, sans vos entreprises, Que nos villes jamais n'eussent été surprises.
Si vous eussiez puni par le glaive tranchant Le huguenot mutin, Thérétique méchant, Le peuple fût (3) en paix ; mais votre connivence A perdu la justice et l'empire de France.
Il faut, sans avoir peur des princes ni des rois, Tenir droit la balance et ne trahir les lois De Dieu, qui sur le fait des justices prend garde, Et assis aux sommets des cités vous regarde. Il perce vos maisons de son œil tout-voyant. Et, grand juge, connaît le juge fourvoyant Par présent alléché ou celui qui par crainte Corrompt la majesté de la justice sainte.
Et vous, nobles, aussi mes propos entendez Qui faussement séduits vous êtes débandez Du service de Dieu ; veuillez vous reconnaître, Servez votre pays et le roi votre maître ; Posez les armes bas ! Espérez-vous honneur
(1) Ouailles.-
(2) Se prononçait en deux syllabes^
(3) Serait.
D'avoir ôtc le sceptre au roi votre seigneur? Et d'avoir dérobé par armes la province " D'un jeune roi mineur, votre naturel ])rince?
Vos pères ont reçu, de nos rois ses aïeux, Les honneurs et les biens qui vous font glorieux ; Et d'eux avez reçu en titre la noblesse, Pour avoir dessous eux montré votre prouesse, Soit chassant l'Espagno], ou combattant l'Anglais, Afin de maintenir le sceptre français ; Vous-mêmes aujourd'hui le voulez-vous détruire, Après que votre sang en a fondé l'empire?
Telle fureur (1) n'est point aux tigres ni aux ours. Qui s'entr'aiment l'un l'autre, et se donnent secours, Et pour garder leur race en armes se remuent. Les Français seulement se pillent et se tuent. Et la terre en leur sang baignent de tous côtés. Afin que d'autre main ils ne soient surmontés (2),
La foi (ce dites-vous) nous fait prendre les armes ! Si la religion est cause des alarmes.
Des meurtres et du sang que vous versez ici. Hé! qui de telle foi voudrait avoir souci? Si ])ar fer et par feu, par plomb, par poudre noire, Les songes de Calvin nous voulez faire croire?
Si vous eussiez été simples comme devant (3), Sans aller les faveurs des princes poursuivant ; Si vous n'eussiez parlé que d'amender rÉghse, Que d'ôter les abus de l'avare prêtrise. Je vous eusse suivi et n'eusse pas été Le moindre des suivants qui vous ont écouté.
Mais voyant vos couteaux, vos soldats, vos gendarmes (4), Voyant que vous plantez votre foi par les armes, Et que vous n'avez plus cette simplicité Que vous portiez au front en toute humihté. J'ai pensé que Satan, qui les hommes attise D'ambition, était chef de votre entreprise.
L'espérance de mieux, le désir de vous voir En dignité plus haute et plus riche en pouvoir,
(1) Fohe.
(2) Vaincus.
(3) Auparavant.
(4) Soldats.
23i — — - RONSARD. — CHAP. VlII
Vos haines, vos discords, vos querelles privées, Sont cause que vos mains sont de sang abreuvées, Non la religion, qui sans plus ne vous sert Que d'un masque emprunté qu'on voit au découvert.
Et vous, nobles aussi, qui n'avez renoncée A la foi qui vous est par l'Église annoncée, Soutenez votre roi, mettez-lui derechef Le sceptre dans la main et la couronne au chef (1), N'épargnez votre sang, vos biens ni votre vie : Heureux celui qui meurt pour garder sa patrie !
Vous, peuple, qui du contre et de bœufs accouplés Fendez la terre grasse et y semez les blés ; Vous, marchands, qui allez les uns sur la marine (2), Les autres sur la terre, et de qui la poitrine N'a humé de Luther la secte ni la foi. Montrez-vous à ce coup bons serviteurs du roi ! Et vous, sacré troupeau, sacrés mignons des Muses, Qui avez au cerveau les sciences infuses. Qui faites en papier luire vos noms ici Comme un soleil d'été de rayons éclairci, De notre jeune prince écrivez la querelle Et aimez Apollon et les Muses pour elle.
Vous, princes (3) conducteurs de notre sainte armée, Royal sang de Bourbon, de qui la renommée Se loge dans le ciel ; vous frères grands et forts, Sacré sang Guy si an (4), nos remparts et nos forts. Sang qui fatalement (5) en la Gaule te monstres. Pour dompter les mutins, comme Hercule les monstres.
Et vous. Montmorency, sage Nestor François, Fidèle serviteur de quatre ou de cinq rois, Qui méritez d'avoir en mémoire éternelle Ainsi que du Guesclin une ardente chandelle ; ^'ous, d'Anville, son fils, sage, vaillant et preux. Vous, seigneurs ijui portez un cœur chevalereux,
(i) Tête.
(2) Mer.
(3) L'auteur s'adresse ali duc de Veiulôme, fieutciiaiit général l)our le roi, au duc de Montpensier Louis, et au prince de la Rochesur- Yen, tous de la maison de Bourbon.
(4) Il s'adresse aux Guise.
(5) En vertu des décrets du Destin.
Que chacun à la mort fortement s'abandonne, Et de ce jeune roi redi'essez la couronne ! Redonnez-lui le sceptre, et d'un bras indompté Combattez pour la France et pour sa liberté, Et cependant qu'avez le sang et l'âme vive (1), Ne souffrez qu'elle tombe en misère captive.
Souvenez-vous, seigneurs, que vous êtes enfants De ces pères jadis aux guerres triomphants, Qui pour garder la foi de la terre françoise Perdirent Talbigeoise et la secte vaudoise.
Contemplez-moi vos mains, vos muscles et vos bras : Pareilles mains avaient vos pères aux combats ; Iinitez vos aïeux, afin que la noblesse Vous anime le cœur de pareille prouesse.
Vous, guerriers assurés (2), vous piétons, vous soldars (3), De Bellone conçus, jeune race de Mars, Dont les fi-aîches vertus par la Gaule fleurissent, N'ayez peur que les bois leurs feuilles convertissent En huguenots armés, ou comme les Titans Ils naissent de la terre en armes combattans.
Ne craignez point aussi les troupes d'Allemagne, Ni ces reîtres mutins qu'un Français accompagne, Us ne sont point conçus d'un fer ni d'un rocher : Leur cœui" se peut navi'er (4), pénétrable est leur chair ; Us n'ont non plus que vous ni de mains ni de jambes, Leurs glaives ne sont point acérés dans les flambes (5) Des eaux de Phlegethon (6) ; ils sont sujets aux coups. Des femmes engendi'és, et mortels comme nous.
Ne craignez point aussi, vous, bandes martiales. Le corps efféminé des ministres si pâles. Qui font si triste mine, et qui tournent aux ci eux, En faisant leurs sermons, la prunelle des yeux.
Mais ayez forte pique et bien tranchante épée, Bon cœur et bonne main, bonne armure trempée, La bonne targue (7) au bras, aux corps bons corselets
(1) Vivante.
(2) Courageux.
(3) Soldats.
(4) Blesser.
(5) Flammes.
(6) Fleuve des enfers qui roulait du feu.
(7) Large boucher.
Bonne poudi'e, bon plomb, bon feu, bons pistolets, Bon morion en tête, et surtout une face (^ui du premier regard votre ennemi déface.
Vous ne combattez pas, soldats comme auti'efois Pour borner plus avant l'empire de vos rois ; ( "est pour l'honneur de Dieu et sa querelle sainte Qu'aujourd'hui vous portez l'épée au côté ceinte. Je dis pour ce grand Dieu qui bâtit tout de rien, Qui jadis affligea le peuple égyptien.
Et nourrit d'Israël la troupe merveilleuse *
Quarante ans aux déserts de manne savoureuse ; Qui d'un rocher sans eaux les eaux fit ondoyer, Fit de nuit la colonne ardente flamboyer Pour guider ses enfants par monts et par vallées ; Qui noya Pharaon sous les ondes salées. Et fit passer son peuple ainsi que par bateaux Sans danger à pied sec, par le profond des eaux.
Pour ce grand Dieu, soldats, les armes avez prises, Qui favorisera vous et vos entreprises, Comme il fit Josué par le peuple étranger : Car Dieu ne laisse point ses amis au danger.
Dieu tout grand et tout bon, cpii habites les nues, Et qui connais l'auteur des guerres advenues, Dieu, qui regardes tout, qui vois tout et entens, Donne, je te suppli', que rherl)e du printemps Sitôt parmi les champs nouvelle ne fleurisse, Que l'auteur de ces maux au combat ne périsse. Ayant le corselet d'outre en outre enfoncé D'une pique ou d'un plomb fatalement poussé.
Donne que de son sang il enivre la terre. Et que ses compagnons au milieu de la guerre Renversés à ses pieds, haletants et ardents. Mordent dessus le champ la poudre entre leurs dents. Etendus l'un sur l'autre, et que la multitude Qui s'assure en ton nom, franche (1) de servitude, De fleurs bien couronnée, à haute voix, Seigneur, Tout à l'entour des morts célèbre ton honneur, Et d'un caniique saint chante de race en race Aux peuples à venii- tes vertus et ta grâce.
(1) Libre.
REPONSE DE PIERRE DE RONSARD AUX INJURES ET CALOMNIES DE JE NE SAIS QUELS PRÉDICANTE- REAUX ET MINISTKEAUX DE GEXÈVE SUR SON DISCOURS ET CONTINUATION DES MISÈRES DE CE TEMPS.
ïu te plains d'autre part (jue ma vie est lascive, En délices, en jeux, en vices excessive? Tu m^ns méchantement ; -si tu m'avais suivy Deux mois, tu saurais bien en quel état je vy. Or je veux que ma vie en écrit apparaisse Afin que pour menteur un chacun te connaisse.
M'éveillant au matin, devant (!) (pie faire r'ieii, -l'invoque l'Éternel, le père de tout bien. Le priant humblement de me donner sa grâce, Et que le jour naissant sans l'offenser se passe ; Qu'il chasse toute secte et toute erreur de moi Qu'il me veuille garder en ma première foi. Sans entreprendre rien qui blesse ma province (2),' Très humble observateur des lois et de mon prince.
Après je sors du lit, et quand je suis vêtu Je me range à l'étude et apprends la vertu, Composant et lisant, suivant ma destinée. Qui s'est dès mon enfance aux Muses enchnée. Quatre ou cinq heures seul je m'arrête enfermé ; Puis, sentant mon esprit de trop lire assommé, J'abandonne le h\Te et m'en vais à l'église. Au retour pour plaisir une heure je de\ise ; De là je viens dîner, faisant sobre repas, Je rends grâces à Dieu ; au reste je m'ébats.
Car si l'après-dînée est plaisante et sereine Je m'en vais promener (3), tantôt parmi la plaine, Tantôt en un village, et tantôt en an bois. Et tantôt par les lieux solitaires et cois (4) ; J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage ;
(1) Avant.
(2) Patrie.
(3) Promener.
(4) Tranquilles.
238 ^= llONSARl). — CHAP. VIII
J'aime le Ilot de l'eau qui gazouille au rivage.
Là, devisant sur l'herbe avec un mien ami, Je me suis par les fleurs bien souvent endormi A l'ombrage d'un saule ; ou, lisant dans un livre, J'ai cherché le moyen de me faire revivre, Tout pur d'ambition et des soucis cuisants, Misérables bourreaux d'un tas de médisants, Qui font (comme ravis) les prophètes en France, Pipant (1) les grands seigneurs d'une belle apparence.
Mais quand le ciel est triste et tout noir d'épaisseur. Et qu'il ne fait aux champs ni plaisant ni bien seur, Je cherche compagnie, ou je joue à la prime (2), Je voltige, ou je saute, ou je lutte, ou j'escrime. Je dis le mot pour rire, et à la vérité, Je ne loge chez moi trop de sévérité (3).
Puis quand la nuit brunette a rangé les étoiles, Encourtinaut (4) le ciel et la terre de voiles, Sans souci je me couche ; et là, levant les yeux Et la bouche et le cœur vers la voiite des cieux, Je fais mon oraison, priant la bonté haute De vouloir pardonner doucement à ma faute. Au reste je ne suis ni mutin ni méchant. Qui fais croire ma loi par le glaive tranchant. Voilà comme je vis ; si ta vie est meilleure. Je n'en suis envieux, et soit à la bonne heure.
ïu dis que je m'engraisse à l'ombre d'un clocher : Prédicant mon ami, je n'ai rien que la chair, J'ai le front renfrogné, et ma peau maltraitée Retire à (5) la couleur d'une âme acherontée (6) ;
(1) Trompant.
(2) Jeu de cartes.
(3) Les premières éditions présentent en cet endroit les quatre vers que voici :
J'aime à faire l'amour, j'aime à parler aux femmes, A mettre par écrit mes amoureuses flammes ; J'aime le bal, la danse et les masques aussi, lia musique et le luth, ennemis du souci.
(4) Drapanti
(5) Ressemble à.
(6) De l'Achéron, des enfers.
Si bien que si j'avais ces habits grands et Ions, Ces manteaux allongés qui tombent aux talons, Et qu'on me vit au soir si pâle de visage, On dirait que je suis ministre de village ; Pourvu que je portasse une toque à rebras (i). Et dessous, un bonnet quelquefois de taftas, Quelquefois de velours, pour un signal sinistre Que d'un bon surveillant on m'aurait fait ministre.
Tu dis que j'ai du bien? c'est doncques en ps))ril, Ou comme le pêcheur qui songe en Théocrit ; Ou par opinion riche tu me veux faire ; Mais ceux à qui je dois savent bien le contraire. Voudrais-tu point user vers (2) moi de charité? Non je ne suis point tant contre toi dépité. Que je ne prenne bien de l'argent de ton prêche Pour décharger ton sac si la somme t'empêche (3j.
Tu dis que j'ai gagé ma Muse pour flatter? Nul prince ni seigneur ne se saurait vanter (Dont je suis bien marri) de m'avoir donné gage. Je sers à qui je veux, j'ai libre le courage (4). Le roi, son frère et mère, et les princes ont bien Pouvoir de commander à mon luth cynthien ; Des autres je ne suis ni valet ni esclave, Et si sont grands seigneurs, j'ai l'esprit haut et brave.
Tu dis que j'ai vécu maintenant (5) écolier. Maintenant courtisan et maintenant guerrier. Et que plusieurs métiers ont ébattu ma vie? Tu dis vi'ai, prédicant ; mais je n'eus oncq'envie De me faire ministre ou, comme toi, cafard, Vendi'e au peuple ignorant mes songes et mon fard ; J'aimerais mieux ramer sur les ondes salées. Ou avoir du labeur les deux mains ampoulées (6), Ainsi qu'un vigneron par les champs inconnu Qu'être d'un gentilhomme un pipeur (7) devenu.
(1) Rebords.
(2) Envers.
(3) Gêne.
(4) Cœur.
(5) Maintenant... maintenant : tantôt... tantôt.
(6) Gonflées.
(7) Trompeur.
240 = IlONSAIU). - CIIAP. VIII
Tu dis que des prélats la troupe docte et sainte Au colloque à Poissy (1) trembla toute de crainte, Voyant les prédieants contre elle s'assembler? Je la vis disputer, et ne la vis trembler. Ferme comme un rocher qui jamais pour orage Soit de grêle ou de vent ne bouge du rivage, Assuré de son poids ; ainsi sans s'ébranler ,1e vis constantement (2) cette troupe parler.
Répondez, prédieants si enflés d"espérance, Eussiez-vous de Genève osé venir en France Sans avoir sauf-conduit écrit à votre gré? Vous doncques aviez peur, non ce troupeau sacré. Tu dis que j'ai blâmé cette tête calvine (3)? Je ne la blâme pas, je blâme sa doctrine ; Quant à moi, je le pense un trompeur, un menteur ; Tu le penses un ange, un apôtre, un docteur, L'appellant la lumière et l'honneur des fidelles. Si tu Festimes tant, porte-lui des chandelles, 11 n'aura rien de moi : par toute nation On connaît son orgueil et son ambition.
Tu dis que pour jaser et gosser à mou aize. Et non pour mamender, j'allais ouïr de Bèze?
Un jour étant pensif, me voulant défâcher. Passant par Saint-Marceau, je Tallai voir prêcher ; Et là me servit bien la sourdesse (4) bénigne. Car rien en mon cerveau n'entra de sa doctrine. Je m'en retournai franc (5) comme j'étais venu. Je ne vis seulement que son grand front chenu. Et sa barbe fourchue, et ses mains renversées. Qui promettaient le ciel aux troupes amassées. Il donnait paradis au peujile d'alentour, Et si (6) pensait (jue Dieu lui on dût de retour.
Je m'échappai du prêche, ainsi que du naufrage S'échappe le marchand qui du bord du rivage
(1) Au colloque de Poissy (août 1561), Michel de l'Hospital réunit des théologiens protestants et catholiques pour arriver à une entente entre les deux religions.
(2) Avec constance.
(3) Cette tête calvine : Calvin.
(4) Surdité.
(5) Libre.
(G) Eiic'ire.
DISCOUKS ===== Ul
Roi^anlc sfinMiiont (1) la toinpr-ic et les vents, l'^t les grands Hots Jxjssus, éciiiiiaiils et mouvants, Non pas qu'il soit joyeux de voir la vague perse (2) Porter ses eompaonniis noyés à la renverse, ( )u de voir le Initin ou les frêles morceaux Du bateau tournoyer sur Téchine des eaux ; Mais dedans son courage ('.\) une joie il sent naître, \'ovaiit du l)ord pi'ocliaiii le daiiuer sans v être.
Quelques années ])his tard, Ronsard devait re])rendro sa plume de combat contre les jirotestants. Ce fut pendant la troisième guerre civile, en 1569, au temps des grandes victoires catholiques de Jarnac et de Montcontour. Ronsard, pour les célébrer, entonna des chants de triomphe. Les cpiatre pièces qu'il com])osa à leur sujet : Hymne sur la victoire de Jarnac (mars 1569). Prière à Dieu pour demamler la victoire (avant Montcontour qui date du 3 octobre), U Hydre défait (au lendemain de la \'ictoh'e), enfin Les Eléments ennemis de VHydre (un ou deux mois plus tard), sont d'une sauvagerie qui déconcerte le lecteur moderne. Pas un regret pour le brillant prince de Condé qui est mort au combat. Pas une larme pour tant de Français cruellement massacrés. Ces boucheries horribles lui inspirent une joie barbare. Même les trois Châtillon. ses protecteurs tant loués autrefois, ne sont pas épargnés. La \^olence de 1563 ne s'est pas apaisée, bien au contrah'e.
En dépit de ces accents de sauvagerie, qui s'expliquent par les effroyables malheurs de cette tenible année, n'ou-
(1) En sécurité.
(2) Bleue.
(3) Cœur.
Ro.\SARD. ♦ 10
blions pas que Ronsard était un lioniine de paix. H était avec Micliel de L'Hôpital pour la tolérance et certainement, pourvu qu'on pilt mettre les honnêtes gens à l'abri de leur zèle intempestif, il eût bien volontiers accordé aux protestants la liberté de leur culte. Au soir de sa vie, nous le trouverons dans les rangs des politiques. Les excès des ligueurs ne lui feront pas moins horreur que ceux des réformés. Pour parler de ses adversakes de la veille, il reviendra dès lors à son ancienne modération, à la modération de VElégie à Des Autels.
On a été jusqu'à dire que la Pléiade avait sauvé le catholicisme français. Ne lui faisons pas tant d'honnem*. Du moins, nous comprenons très bien que, venant à rompre le silence systématique des catholiques, ces beaux discours aient pu agir sur l'opinion. Le talent, les séductions du style, ces alléchements avec lesquels Du Perron reprochait à ses adversaires de tromper les esjirits populaires, n'étaient pas du côté des réformés. La discussion de Ronsard peut nous paraître ])arfois bien superficielle : la profondeur eût nui au succès. Heureusement, Ronsard n'entendait rien à la théologie. S'il se fût mêlé de jouer au théologien, d'examiner à la loupe les questions controversées, de contester des textes, on ne l'aurait pas suivi. Ronsard ne connaît du protestantisme que ce que tout le monde en connaît autour de lui (1). Il ne l'attaque que par où les moins savants l'attaquent. Parla il est de plain-pied avec sonpubhc. Ses raisons sont des sentiments plus que des raisons, les sentiments qui ont fait rejeter le protestantisme par la
(1) Voir un article instmctif de M'. Maurice Lange dans la Revue iThistoire littéraire de la France, d'octobre-décembre 1913, sur quelques sources probables des « Discours y, de Ronsard. Je dois avouer (jiio dans la plupart des cas où M. Lange croit découvrir une source directe, je ne puis être de. son avis, mais les textes cju'il rapproche ainsi sont pleins d'enseignements. Il est très intéressant de retrouver autour de Ronsard l'expression des idées, courantes alors, cpa'il a faites siennes dans les Discours, très intéressant aussi de constater que c'est avec les plus violents qu'il est à l'unisson, avec ce Qnintin (jui fut aux É'ats généraux d'Orléans le porte-parole du clergé.