GRAND CHANCELIER DE FRANCE
Il (1) faut, ])our gouverner un peuple divisé, Avoir, comme tu as, l'esprit bien avisé, Non pas à faire pendre ou rompi'e sur la roue, Jeter un corps au feu dont la flamme se joue, A faire une ordonnance, à forger un édit Qui souvent est du peuple en grondant contredit : C'est la moindre partie oii prétend la justice. La justice, crois-moi, c'est d'amender le vice, Se châtier soi-même, être juge de soi.
Etre son propre maître et se donner la loi.
J'aime les gens de bien qui ont ce qu'ils méritent, Qui vers (2) eux, vers le peuple et vers le roi s'acquittent, Qui au Conseil d'État ne viennent apprentis. Qui donnent audience aux grands et aux petits. Je n'aime point ces dieux qui font trop grands leurs temple?, Qui de simples mortels (trompés par faux exemples) Veulent avant purger leurs propres passions, Commander aux humeurs de tant de nations, Et sans cesser de boire, ainsi qu'un hydropique, S'engraisser seulement, et non la Répubhque,
(1) Bl., t. III, p. 420.
(2) Envers.
BOCAGE lîOYAL = 2S9
Harpyes de Phinée (1), ah ! qui ne font qu'un jour De Zèthe et Calaïs attendre le retour.
Je ne saurais aimer l'impudente entreprise D'un qui clierche fortune en une barl)e grise, Et moins un affeté, un batteleur de court (2), Qui la faveur mendie et suit le vent qui court ; Mais j'aime un homme droit, non serviteur du vice, Qui presse sous les pieds la cour et l'avarice, Qui mieux voudrait mourir que corrompre la loi. Qui aime plus l'honneur qu'un mandement de roi, Qui laisse à sa maison la bonne renommée. Et non pas la richesse en un coffre enfermée ; Au reste galand homme, et qui prend son plaisir Quand sa charge pubhque en donne le loisir, Sans vouloir par faveur aux autres faire croire Que la corne d'un buffle est une dent d'ivoire.
Les fables ont chanté que jadis Phaéton, D'un petit poil follet se couvrant le menton, Déçu d'un jeune cœur (3) qui toute chose espère,. Entreprit de guider le coche de son père (4) ; Mais ébloui des rais (5) qui sortaient du soleil. Vaincu de trop de feu, perdit force et conseil ; Les brides lui coulant de ses mains éperdues, n cheut à bras épars (6), à jambes étendues, A cheveux renversés, et plein de trop d'orgueil. Tomba dedans le Pô, son humide cercueil.
Autant en est d'Icare et de ceux dont l'audace Trop près du grand soleil ont élevé leur face. S'ils n'attrempent leur vol, toujours mal à propos, Leur plumage ciré s'écoule de leur dos.
Bien meilleure est souvent la médiocre (7) vie. Sans pompe, sans honneur, sans embûche d'envie, Que de vouloir passer en grandeur le commun, Pour se faire la fable et le ris d'un chacun,
(1) Voir ci-dessus, p. 182.
(2) Cour.
(3) Trompé par son jeune coeur,
(4) Le soleil.
(5) Rayons.
(6) Écartés.
(7) Moyenne.
290 ==^= HONSARD. — CHAP. XI
Et, en pensant siller (1) tous les Ai'gus de France, Eux-mêmes s'aveugler en leur propre ignorance.
J'ai vu depuis trente ans un nombre d'impudents Rapetasseurs de lois, courtisans et ardents, Qui sans honte, sans cœur, sans âme et sans poitrine, Abhoient les lionneurs à faire bonne mine.
Je les ai vus depuis de leur maître moqués, Et des peuples au doigt notés et remarqués : Car, bien que la faveur, qui n'a point de cervelle. Les poussât en crédit, le peuple, qui ne celle Jamais la vérité, sifflait de tous côtés Le port impérieux de leurs fronts éhontés. C'est autre chose d'être et vouloir apparaître. L'être gît en substance ; apparoir (2) ne peut être Qu'imagination ; mais en la vanité Souvent l'imaginer corrompt la vérité.
Beaucoup de Phaétons se sont montrés en France, Dont le vol trop hautain (3) a fraudé l'espérance.