A HENRI III, A SON RETOUR DE POLOGNE
Vous ne venez en France à passer une mer Qui soit tranquille et calme et bpnnasse (2) à rauier Elle est du haut en bas de factions enflée Et de religions diversement soufflée.
Elle a le cœur mutin, toutefois il ne faut D'un bâton violent corriger son défaut ; Il faut avec le temps en son sens la réduire : D'un châtiment forcé le méchant devient pire.
Il faut un bon timon pour se savoir guider, Bien calfeutrer sa nef, sa voile bien guinder (3). La certaine boussole est d'adoucir les tailles, Etre amateur de paix, et non pas de batailles, Avoir un bon conseil, sa justice ordonner, Payer ses créanciers, jamais ne maçonner, Etre sobre en habits, être prince accointable (4), Et n'ouïi' ni flatteurs ni menteurs à la table.
On espère de vous comme d'un bon marchand, Qui un nche butin aux Indes va cherchant, Et retourne chargé d'une opulente proie, Heureux par le travail (5) d'une si longue voie : Il rapporte de l'or et non pas de l'airain. Aussi vous auriez fait si long voyage en vain. Vu le Rhin, le Danube, et la grande Allemagne, La Pologne, que Mars et l'hiver accompagne, Vienne, qui au ciel se brave (6) de l'honneur
Cl) BL, t. III, p. 280.
(2) Paisible.
(3) Hisser.
(4) Aux abords faciles.
(5) Peine.
(6) Se vante.
RONSAHI) SOUS IIENIU 111 287
D'avoir su repousser le caiii[) du Grand-Seigneur,
Venise marinière et Ferrarc^ la forte,
Thurin qui fut fi'ançois, et Savoie qui porte,
Ainsi que fait Atlas, sur sa tête les cieux;
En vain vous auriez vu tant d'iioinmes, tant de lieux,
Si, ^^de de profit, en une bai-que vaine (1),
Vous retourniez en France après si longue peine.
]1 faut faire, mon prince, ainsi qu'Ulysse fit.
Qui des peuples conmis sut faire son profit.
Six pièces de cette sorte dont il gratifia le roi constituèrent, dans l'édition de 1584, le majestueux début d'une section nouvelle, le Bocage royal. Le Bocage royal est la seule addition importante de 1584. Ronsard réunit sous ce titre aux six pièces adressées à Henri III des épîtres qu'il avait Jadis écrites à d'autres monarques, Charles IX, Catherine de Médicis, Elisabeth d'Angleterre, ou à de grands personnages. Ce fut comme une sorte de temple d'honneur où figuraient les noms de ses plus illustres correspondants. Sans aucun doute il pensait ajouter une perle de grand prix à son œuvre, mais pour la postérité il n'en est aucune partie qui paraisse aujourd'hui plus morte.
Le Bocage royal met en évidence le triomphe de la longue pièce en grands vers à rimes ]]ilates que nous avons vu Ronsard cultiver de plus en plus volontiers. Maintenant qu'il est vieux, c'est dans ce genre qu'il écrit, non pas toujours, mais de beaucoup le ])lus ordinairement. N'en redoutons pas trop la monotonie. Jusque dans ses œuvres les plus discutables, l'admirable poète qui est en lui nous réserve de belles surprises. Si sa grande pièce d'aloi's
(1) Vide.
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tient le ]3lus souvent de ce qu'il appelait le jjoème, elle se hausse parfois vers l'hymne dans l'éloge des grands personnages, plus souvent vers le discours, car l'éloquence est décidément un des grands dons de notre poète, ou bien elle se teinte d'émotion élégiaque. Les trois fragments que voici, tous les trois publiés en 1584, permettront d'apprécier chez lui, au soh' de la vie, le ton de la satire morale où il se complaît alors, celui du récit éjjique à la manière de la Légende des siècles, celui de l'élégie toute vibrante encore des émotions si fraîches que la nature lui inspirait lors de sa \àngtcinquième année.