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Mais la principale préoccupation de Ronsard durant ces années de recueillement semble avoir été de faire son examen de conscience littéraire. H s'en est acquitté de telle manière qu'il a laissé un exemple peut-être unique dans l'histoire des lettres de tous les pays. Pendant huit ou dix ans il n'a cessé de regratter et de corriger ses vers, déclasser (^t reclasser ses pièces, d'élaguer et de supprimer celles (jui ne répondaient plus à son idéal. D'autres se sont corrigés ; et s'il Ta fait plus ciue personne, cela s'explique' peut-être en partie par la mobilité et la fluidité de la langue au seizième siècle ; d'autres ont eu le souci de disposer
(1) Vallée de Grèce renommée pour sa doueeur.
(2) La mer.
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leurs poèmes tlans un ordre satisfaisant à la l'ois pour la raison et pour la sensibilité, en distinguant scrupuleusement les genres et en ménageant pourtant au lecteur toute la variété compatible avec un classement logique, et s'il y a peiné plus que d'autres, la confusion des genres littéraires en son temps en rend un compte suffisant ; mais personne n'a porté aussi résolument que lui la hache dans ses propres œuwes et ne les a sacrifiées aussi impitoyablement à l'amour de la perfection.
C'est dans les deux dernières éditions de ses œuvres parues de son vivant, celles de 1578 et de 1584, que les élagages, commencés dès 1560, sont devenns nombreux. Telle ode perd jusqu'à cent vers d'un coup. Sans parler des autres genres, cinquante sonnets et quatorze odes disparaissaient complètement en 1578, vingt sonnets et vingt-deux odes en 1584. Et après 1584, il continua de polir, de classer, d'émonder. Les instructions qu'il laissa à ses exécuteurs testamentaires portaient à deux cent vingt le nombre des pièces retranchées, la matière d'un volume de quatre cents pages.
On a beaucoup contesté l'opportunité de ces mutilations. Très vite les éditeurs, comme contrevenant à la volonté du poète, ont pris l'habitude de l'éimprimer les pièces sacrifiées. Déjà Pasquier accusait la vieillesse de Eonsard de n'avoir pas compris les gaillardises de sa jeunesse. Les critiques se sont plu à répéter les griefs de Pasquier plutôt qu'à les contrôler, et — comme il convient — en renchérissant les uns sur les autres, si bien qu'on en est venu à parler de caducité d'esprit, de cerveau vieilli, de pratiques d'une piété méticuleuse pour défendre ce pauvre Ronsard contre lui-même. C'était pousser trop loin la sollicitude. A y regarder de plus près, pour la plupart les corrections de détail visent à remédier à des taches certaines, à supprimer une longueur, une licence, un pléonasme, un hiatus, une redondance de style, un provincialisme, toutes ces négligences pour lesquelles Ronsard, à mesure qu'il approchait des temps où Malherbe devait régenter la poésie, s'est montré peu à peu moins indulgent.
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Et quiint aux pièces sacriliées, poui la |jluj)ari aussi leur condamnation est facile à justilier. Que Ronsard ait elîacé de son œuvre les prophéties brillantes qu'il avait risquées en faveiu' de Bouju ou de Mauléon et que les faits n'avaient pas vérifiées, des provocations à des adversaires littéraii'es qui aujourd'hui n'existaient plus, des flatteries à de grands personnages aujourd'hui disparus, ou dont la })rotection ne lui était plus utile, tout cela ne saurait étonnei-. Nombre de pièces ont été supprimées parce que le thème en a été repris ])ar Ronsard et que désormais elles font double emploi dans son œuvre ; d'autres parce qu'elles ne sont ]:)as « mesurées à la lyi'e » ou parce qu'elles présentent des vices de versification ; d'autres encore parce qu'elles sont jugées prosaïques. Des scrupules d'artiste guident Ronsard dans ses exécutions, non moins que des raisons historiques. Des scrupules moraux ou religieux fort peu, puisque, s'il supprime des pièces lascives, il en conserve bien davantage. Quand tout est dit, il reste que certaines condamnations nous déconcertent, et cpie devant telle ou telle correction de détail nous nous prenons à regretter le premier jet. A supprimer une licence, à soumettre le vers à des règles plus strictes, bien souvent on enlève à l'expression quelque chose de sa spontanéité ; on la rend embarrassée, quelquefois lourde. Heureuse dans son ensemble, la revision de Ronsard nous a valu d'amères déceptions. Comment, par exemple, accepter le sacrifice du délicieux sonnet que voici (1) :
Je veux lire en trois jours Vlîiade d'Homère, Et pour ce, Corydon, ferme bien l'huis sur moi ; Si rien me vient troubler, je t'assure ma foi, Tu sentiras combien pesante est ma colère.
Je ne veux seulement que notre chambrière Vienne faire mon ht, ton compagnon ni toi ; Je veux trois jours entiers demeurer à requoi (2) Pour folâtrer après une semaine entière.
(1) Bl., t. I'^^'', p. 213. Je cite le texte de Blancliemain.
(2) A requoi : tranquille.
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Mais, si quelqu'un venait de la part de Cassandre, Ouvi'e-lui tôt (1) la porte, et ne le fais attendre. Soudain entre en ma cliambre et nie viens accoutrer.
Je veux tant seulement à lui seul me montrer ; Au reste, si un dieu voulait pour moi descendre Du ciel, ferme la porte et ne le laisse entrer.
Le poète qui tourmentait ainsi son œuvre savait sa fm prochaine. La goutte lui tenaillait les articulations et le retenait le plus souvent au lit. Il venait pourtant quelquefois à Paris. Nous l'y trouvons au mois de février 1585, chez son meilleiu* ami d'alors, Galland, le principal du collège de Boncourt, et il y demeura, toujours alité, jusqu'au mois de juin. Espérant quelque profit de l'air de la campagne, il se rendit alors à Croixval, et, dans les mois suivants, avec cette inquiétude des malades qui attendent de tout changement de lieu le soulagement qui toujours leur échapjie, il se fit transporter à diverses reprises, au prix de peines et de fatigues toujours croissantes, de Croixval à Saint-Cosme et de Saint-Cosme à Croixval. Les troubles ci\dls rendirent plus angoissantes encore ces journées de douleur, et une fois, pour fuh" devant les huguenots, Konsard dut se faire conduire dans un autre de ses prieurés, celui de Saint-Gilles de Montoire. Au mois d'octobre, constatant les progrès du mal, il appela près de lui son cher ami Galland. Il composait j^iarfois encore des vers, qu'il dictait à son entourage. Dans ses dernières pièces : des stances, six sonnets, son propre tombeau, il décrit ses tortm'es pliysiques, surtout les tourments que lui causent de terribles insonmies, et, tout en prenant congé des siens, il
(1) Vite.
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incline son âme vers les pensées de l'au-delà. Deux sonnets (ju'il dicta le 26 décembre en sont tout pénétrés. La veille il avait demandé les derniers sacrements ; il mourut le lendemain. Deux mois plus tard, le 24 février, on célébra en gi'ande pompe ses funérailles au collège de Boncourt, et, (>n présence de grands seigneurs, du Perron ])ronon(;a son oraison funèbre. Jamais pareille solennité n'avait encore honoré les obsèques d'un poète.