‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 79 sur 86 · DE LA FORÊT DE GATINE · texte numérisé non relu

DE LA FORÊT DE GATINE

Ecoute (1), bûcheron, arrête un peu le bras ; Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ; Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce? Sacrilège meurtrier (2) si on pend un voleur Pour piller un l)utin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts et de détresses Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses?

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers ! Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers Ne paîtront sous ton ombre et ta verte crinière, Plus du soleil d'été ne rompra la lumière.

Plus l'amoureux pasteur sur un tronc adossé, Enflant son flageolet à quatre trous percé. Sou mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette. Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette ; Tout deviendra muet, Echo sera sans vois ; Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois. Dont l'ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le contre et la charrue ; Tu perdras ton silence, et Satyres et Pans, Et plus le cerf chez toi ne cachera ses fans.

Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphyre, Où premier j'accordai les langues de ma lyre. Où premier j'entendis les flèches résonner D'Apollon qui me vint tout le cœur étonner (3) ; Où premier, admirant la belle Calliope, Je devins amoureux de sa neuvaine trope (4), Quand sa main sur le front cent roses me jeta, Et de son propre lait Euterpe m'allaita.

(1) Elégie XXX, Bl., t. IV, p. 347.

(2) Se prononçait en deux syllabes.

(3) Bouleverser.

(4) Sa neuvaine trope : la troupe des neuf Muses.

AUX BUCHERONS DE GATINE == 295

Adieu, vieilleforêt, adieu, têtes sacrées,

De tableaux et de fleurs en tout temps révérées,

Maintenant le dédain des passants altérés,

Qui, bnllés en été des rayons éthérés,

Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,

Accusent tes meurtriers et leur disent injures î

Adieu, chênes, couronne aux vaillants citoyens,

Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,

Qui premiers aux humains donnâtes à repaître ;

Peuples vraiment ingrats, qui n'ont su reconnaître

Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers

De massacrer ainsi leurs pères nourriciers !

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie 1 0 dieux, que véritable est la philosophie. Qui dit que toute chose à la fin périra. Et qu'en changeant de forme une autre vêtira !

De Tempe (1) la vallée un jour sera montagne, Et la cime d'Àthos une large campagne : Neptune (2) quelquefois de h\é sera couvert : La matière demeure et la forme se perd.

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