ROLE ET INFLUENCE DE RONSARD
A parcourir ainsi tant d'œuvr(vs qui si; sont siiccéd«'i pendant trente-cinq années, le lecteur est saisi par la prodigieuse souplesse du génie poétique de Ronsard. Elle a été un émerveillement jjour les contenij)orains. De Pindare il passe à Pétrarque et presque dans le même temps à Anacréon. Les sonnets à Cassandre sont suivis des sonnets à Marie. En même temps que des chansonnettes et des odelettes, il publie des liynmes. Aux hymnes succèdent des i)oènies, puis des discours. La même année, tandis que d'une main il offre au public ses œuvres les plus graves et les plus chrétiennes, il lui présente de l'autre ses pièces les plus païennes et les plus lascives. Le poète qui a ravi les érudits tout à coup se révèle encore le premier pour amuser la cour et les dames, et, parmi les divertissements les plus frivoles, il se remet à l'école pour écrke une é])opée homérique, en même temps que, âgé de quarante-cinq ans, il lie la plus fraîche de ses gerbes de sonnets amoiu'eux. Ses lecteurs marchaient de surprise en sm'prise.
Certes, il n'a pas dans tous ces genres fait preuve d'une égale maîtrise, mais dans tous il a eu des trouvailles de génie ; même dans ceux où il est le moins à l'aise, U rencontre de ces vers d'une résonance hifinie, ort la pensée se perd en rêverie. Et voilà pourquoi son œuvre si diverse suppose
302 RONSAKI). — Cil A P. \\\
un des plus somptueux tempéraments de poète dont s'honorent les lettres françaises. Que tant de réminiscences, que la théorie de l'imitation ne nous fassent pas illusion : si les anciens ont paru un temps comprimer le génie de Ronsard, bien vite leur rôle a été de le révéler à lui-même, de faire jaillir les sources cachées de poésie qu'il portait d/ms le cœm*. A lire Horace, Anacréon, Catulle, Marulle, ce sont ses propres sentiments dont il se rend le maître. Il s'exprime en imitant, et progressivement la vie pénètre son œu\Te, la diversifie, l'enrichit au gré des événements. Si la Franciade semble être un recommencement, il est accidentel : Ronsard s'arrête en quelque sorte ])our s'acquitter d'une vieille promesse qui date d'un autre temps. Dès 1556, au conseil d'enfler sa voix il avait substitué le conseil de suivre son uaturel, « ni trop haut, ni trop bas », et dans VArt poétique de 1565 l'invention prenait toute la place qu'occupait l'imitation dans la Défense. C'est que la Renaissance est précisément l'émancipation de l'individu par l'antiquité. De même Du Bellay et Montaigne ont commencé par lïmitation servile, mais les anciens ont peu à peu dégagé leurs personnalités qui s'épanchent si magnifiquement dans les Regrets et dans les Essais, tout pleins du moi, de 1588. Ce sont les anciens, nous dit Montaigne, qui lui ont mis en main ses propres idées, idées toutes siennes et qui étaient nées avec lui. A Ronsard ils ont mis en main ses sources d'inspiration, sources toutes siennes, elles aussi, dont la nature l'avait doué.
n a bien été le poète inspiré des dieux qu'il avait promis à la France
Les pieds à teiTS et l'esprit dans les cieux,
mais n l'a été autrement qu'il ne l'avait promis. D'abord il avait songé surtout à l'insph'ation pindarique, à la poésie grandiloquente et u altiloc[ue ». Mais peu à peu, à mesure qu'il se découvrait, sa conception s'est transformée. Il a compris que cette chose divine, l'inspiration, jaillit dans les petits événements et dans les états moyens