‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 83 sur 86 · ROLE ET INFLUENCE DE RONSARD · texte numérisé non relu

ROLE ET INFLUENCE DE RONSARD

de sensibilité connue dans les catastrojîhes épiques et dans les états d'exception, dans les sentiments modernes comme dans ceux que les anciens ont exprimés ; qu'elle transfigure la vie tout entière ; que le poète a pour mission de dévoiler au commun des hommes en toutes choses, même dans les plus vulgaires, des sources de joie et de tristesse qu'ils ne sentent que confusément. La réalité a dépassé son rêve. Son rôle principal a été en vérité d'étendre considérablement le domaine de la poésie française.

C'est par ce don d'entrer en communion avec toutes choses et de découvrh" en toutes ce que les autres n'y découvrent pas, par le don de poésie que Ronsard nous séduit particulièrement. L'artiste en lui, très grand et qui a de merveilleuses trouvailles, sauf dans l'odelette et dans le sonnet, nous ])araît inférieur au poète. Gâtés comme nous l'avons été depuis, nous lui pardonnons difficilement ses longueurs, ses à peu près, ses ornements convenus, l'abus de la mythologie. Trop souvent il nous paraît improviser et, quand il corrige son improvisation. impro\àser encore. Chez liù les beautés les plus rares (et elles pullulent) voisinent avec de déconcertantes négligences.

Et pourtant, comme artiste, son œuvre est une œuvre de géant. Songeons à tout ce qu'il avait à faii'e, lui qui voulait hausser la poésie française jusqu'aux plus gTands sujets, pour mettre son style, sa langue, sa versification à la hauteur de son entreprise ! Les écrits qu'il nous a laissés sm* cette matière, et qui font suite à la Défense (V Abrégé de Vart poétique et les Préfaces de la Franciade) sont trop courts à notre gré.

Pour le style, rappelons-nous combien peu d'écrivains au seizième siècle ont un style, combien se contentent d'un parler amorphe, et nous mesurerons toute la difficulté de

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sa, tâche. Avant les classiques il a eu cette idée que la grande poésie avait besoin d'un style à part, qui la distinguât essentiellement de la prose. Un prophète ne s'exprime pas comme le vulgaire. Sans doute, les quelques tours de langage que, pour constituer ce style, il a proposés par l'intermédiaire de Du Bellay — emploi de î'in- (initif substantif : le dormir; de l'adjectif substantivé : le vide de l'air ; de l'adjectif avec valeur d'adverbe : il vole léger, — sont peu nombreux et il n'en a fait que discrètement usage ; mais cela même est à son honneur, et c'est parce qu'il a eu le souci de ne jamais violenter le génie du français, parce qu'il a recommandé, par exemple, l'emploi des articles et des pronoms personnels sujets, qu'il a pu jouer un grand rôle national. Sans doute aussi on peut trouver qu'il a trop conseillé et trop pratiqué cette recette facile d'emprunter aux anciens des descriptions, des comparaisons, des périphrases et d'en fabriquer sur leurs patrons ; du moins est-il juste de remarquer que tous ces procédés sont restés en grande faveur durant deux siècles après lui. Et puis il a été un créateur souvent très heureux de métaphores et de mouvements. Il a eu le nombre, la belle période poétique habilement cadencée, et c'était là un art tout nouveau dans la poésie française. Surtout il a fait la guerre aux épithètes oiseuses, aux mots qui alanguissent la phrase, il a insisté sur le prix des épithètes signifiantes qui donnent à la poésie sa « force « et «ses nerfs » : ceux qui connaissent notre seizième siècle savent combien cet enseignement-là était nouveau et nécessaire. Quant à la langue, à la différence des classiques cpii l'épurèrent et l'ennolDlirent, il la voulut aussi riche et diverse que possible. C'était une idée de son temps qu'une langue est d'autant plus ])arfaite qu'elle possède plus de mots. D'ailleurs l'opinion qu'il professait que le poète inspiré s'exprime en termes signifiants l'obligeait à puiser dans un arsenal très varié, et où les mots bas, les mots concrets, les mots encore tout pleins des choses qu'ils représentent seraient particulièrement en abondance. Aussi son effort et toutes ses recommandations vont-ils à multiplier les

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mots. Ici encore toutefois son zèle n"a pas troublé son discernement, ou tout au moins la cour l'a vite réveillé de sa première ivresse (1). Dans l'ensemble, il n'a fait qu'avec prudence des emprunts aux langues étrano-ères, anciennes ou modernes. C'est dans le fonds français qu'il voulait puiser, dans la vieille langue, dans les patois, dans les vocabulaires techniques ; et il a recommandé aussi sans cesse de faire des mots par « provignement » (c'est-à-dire par dérivation) et par composition, mais toujours en se référant à l'usage, en prenant l'oreille pour juge des innovations. En, pratique, on ne trouve guère chez lui qu'un mode de composition qui soit contraire au génie de la langue, la composition par juxtaposition de deux substantifs comme dans chèvre-pied, et encore n'en a-t-il guère usé. Il a donc travaillé en artiste très conscient de ses audaces, très soucieux aussi de ne les risquer qu"à bon escient, à perfectionner Toutil cju'il lui fallait manier. Dii'e, comme le font volontiers nos érudits, qu'il a inventé au plus deux cents mots, c'est très bien répondre aux critic|ues injustes qui lui reprochent d'avoh- brouillé la langue, mais ce n'est pas rendre compte du grand service qu'il lui a rendu. Que de mots, risqués une ou deux fois avant lui, ou même davantage, sont par lui entrés dans le. domaine commun, que de termes restés comme sur la berge il a jetés dans le grand courant de la littérature ! Binet nous le montre hantant les boutiques des artisans de tout métier pour lem- dérober leurs vocables ; c{ui dh'a combien de ces vocables, à demi acclimatés peut-être déjà, il a rendus familiers aux auteurs de son temps ? Les innovations qui tentent plusieurs écri vains, et que le grand écrivain n'a plus cj^u'à consacrer, voilà celles qui sont \Taiment dans le génie de la langue, celles qui sont fructueuses par conséquent.

On mesure aussi mal les services qu'il a rendus à la rythmique en comptant qu'il a imaginé une quinzaine de combinaisons strophiques nouvelles (2). Il s'est fait un devoir

(1) Voir ci-dessus, p. 112*

(2) M. Martinon, dans son étude si méritoire sur Les Strophes

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d'artiste de varier sans cesse ses rjrthmes, d'user de vers de toutes les mesures, de strophes de toutes les longueurs et de toutes les structures, parce que le poète ins])iré a besoin d'une rythmique expressive non moins que d'une langue expressive, et il a par là révélé la valeur poétique de nombre de combinaisons qui jusqu'alors n'étaient que des curiosités littéraires. Nous pouvons bien sans doute, nous autres lecteurs du vingtième siècle, être choqués par le rythme de quelques odes mal approprié à la pensée ; si nous connaissions les contre -sens rythmiques de tant de ses devanciers et leur indifférence à ce point de vue, nous admh-erions la justesse de son oreille. Surtout il a senti toute la valeur expressive de l'alexandrin dont il a fait la fortune : il a compris que, sans rival dans les poésies épique, oratoire, didactique, il était encore du plus hem'eux effet dans la poésie élégiaque, que, grâce à sa souplesse unique, il se pliait à rendre tous les sentiments, depuis les plus voisins de la prose jusqu'aux plus pindariques, qu'en le mêlant à des vers plus courts dans des combinaisons très diverses on multipliait encore sa puissance par des effets de contraste. Enfin il a eu le souci de tout ce qui pouvait augmenter l'harmonie du vers, de toutes les règles de Malherbe ou à peu près : alternance des rimes masculines et féminines, disposition des tercets dans le sonnet, hiatus, césure, richesse de la rime. Seulement, comme pour lui la grande affaire était l'inspu-ation, comme il ne fallait pas que le mérite brisât l'élan du poète, de ce que Malherbe appellera des règles il a fait simplement des conseils. L'alternance des rimes est exigée déjà dans la plupart des cas, parce qu'elle est nécessaire pour l'accompagnement musical; mais Ronsard conseille seulement

(Champion, 1-911), a très justement montré qi'on a exagéré la part de l'inveni^'on proprement dite dans la rythmique de Ronsard; mais, attachant trop d'importance à cette question d' nventic n qui. à tout prendre, ici est très secondaire, par réaction contre une erreur commune, il n'a pas à mon gré fait justice à Ronsard et n'a pas • apprécié à leur valear les services que le chef de la Pléiade a rendus au lyrisme français.

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d'éviter l'hiatiis que l'oreille n'aime pas, de pratiquer la césure et la riine sonore, surtout dans l'alexandrin qui est un vers long, étant bien entendu d'ailleurs que, plutôt que de renoncer à une belle invention, le poète se permettra hiatus, coupes iiTégulières, rimes faciles, qu'il substituera des apostrophes aux voyelles gênantes, etc. Pour l'enjambenient, Ronsard a d'abord songé à le proscrire ; après réflexion, il l'a conservé parce qu'il a reconnu en lui un précieux moyen d'expression. Et c'est ainsi que la technique classique du vers est chez lui déjà dans ses grandes lignes, mais la tyrannie de cette technique est contenue par les droits de î'inspii'ation.

Il ne faut pas oublier cet admirable travail d'art, qui répondait au besoin si vivement senti alors d'une direction esthétique, pour comprendre l'influence considérable que Ronsard a exercée en son temps. Il était plus aisé de lui prendre ses néologismes et ses recettes de style et de rythmique que son génie. Sa royauté littérake a duré entière jusqu'à l'aube du dix-septième siècle. Tous les poètes continuaient de se déclarer ses disciples. Il avait « coupé le filet que la France avait sous la langue » et tous lui devaient ce qu'ils savaient. Malherbe lui-même, jusqu'à près de cinquante ans, est un ronsardien. Et la réputation de Ronsard s'est étendue bien au delà de nos frontières. On l'a imité en Allemagne, en Hollande, en Suède, en Pologne, en AngleteiTe surtout, où Watson. Sidney, Southen, Lodge, Chapman, Daniel, Spencer, Shakespeare lui-même, l'ont pris pour modèle ; il est l'un des maîtres de la Renaissance poétique cpiia jeté tant d'éclat sur le règne d'Elisabeth (1).

(1) Voir à ce sujet l'ouvrage de M. Sidney Lee, The French RetiaiS' sance in England.

Mais, tandis qu'à l'étranger sa renommée grandissait, chez nous à une gloire aussi éclatante devait rapidement succéder le plus incroyable discrédit. Ronsard avait luimême préparé le règne de la règle dont il allait être victime. A mesure qu'il avançait en âge, soit que l'inspiration se fît moins impérieuse, soit qu'il cédât au besoin d'ordre que tous sentaient confusément, il se montra de plus en plus timide à créer des néologismes, il en effaça même dans ses premières œuvres, il corrigea des hiatus, il supprima un grand nombre de licences grammaticales. Quelques-uns de ses disciples, et des plus fervents, Bertaut, par exemple, marchant dans cette voie, poussèrent bien plus avant que lui dans le sens de la régularité et lui donnèrent ainsi comme un air d'archaïsme ; d'autres, comme Du Bartas, le compromettaient bien davantage en abusant des libertés auxquelles son nom restait attaché. Ronsard fut rendu responsable de tous les néologismes baroques qu'on risquait d'après la lettre, sinon d'après l'esprit de sa doctrine. Quand Malherbe, exploitant le mécontentement provoqué par ceux-ci et continuant ceux-là, eut de son ton de régent condamné les tours grammaticaux, les mots, les rythmes, les licences que Bertaut se contentait d'abandonner, quand il eut déclaré barbares ceux qui en usaient, quand l'inspiration eut abdiqué tous ses pri\11èges au profit de la règle tyran, c'en fut fait de Ronsard. En vain d'Aubigné protesta très justement que les prétendus novateurs ne faisaient que continuer Ronsard, qu'ils étaient ses obligés et ses disciples. Pendant un temps, Régnier, Théophile de Vian, Mlle de Gournay, quelques attardés, cherchèrent bien encore à le défendre, mais comme ils s'opposaient à tout ce que le siècle voulait, à tout ce qui devait triompher et notamment au purisme de la langue, de pareils alliés ne pouvaient que compromettre sa cause. Comme on cessa complètement de le lire, bientôt on ne sut plus rien de lui, si ce n'est qu'il avait fait courir un grand péril au goût français, et un péril plus grand encore à la langue française. Depuis 1630, pendant deux siècles, pas une édition n'a été donnée des œuvres de Ronsard, tandis

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que dix-sept éditions s'étaient succédé de 1560 à 1631).

Ainsi s'expliquent l'ignorance complète où l'école de 1660 est de lui, et l'inconcevable jugement que Boileau a prononcé sui' son compte. .Vinsi s'explique que jusqu'au début du dix-neuvième siècle tous les critiques se contentent ou à peu près de conmienter ce verdict, qu'aucune voix ne s'élève en favem' du condamné, aucune sauf celle de Perrault qui, adversaii'e des anciens, passe pour un barbare, et pas même celle de La Bruyère qui mêle trop de réserves à ses éloges pour qu'on puisse le compter comme un ami ; que tout le monde enfin pense comme BoUeau et que le grand Arnauld par exemple prononce que « c'a été un déshonneur à la France d'avoh' fait tant d'estime des pitoyables poésies de Ronsard ». Ainsi s'explique enfin ce déconcertant paradoxe que le promotem- du classicisme en France a été honni de tous les grands écrivains classiques et n'a eu sm* eux aucune influence directe (1).

Chose singulière, c'est seulement à la chute du classicisme et par les ennemis du classicisme que Ronsard a été vengé de ce long mépris. En 1828 Sainte-Beuve a publié son recueil d'œuvres choisies de Ronsard qui a été accueilli avec enthousiasme par tous les écrivains de la nouvelle école. Avides de se trouver des patrons dans la tradition nationale, épris de tout ce que le classicisme avait condamné, ils ont loué dans son œuvre précisément ce qui l'avait fait rejeter par leurs devanciers : la langue abondante où pullulent les termes bas. la variété infinie des rythmes, les libertés métriques, l'inspiration lyi'ique surtout que Malherbe avait étouffée. Et ils ne se sont peut-être pas pris garde qu'au fond Ronsard n'était pas du tout un romantique avant la lettre, que par sa doctrine fondamentale, la doctrine de l'imitation, il était en désaccord avec eux, que le moi de Ronsard, que son sentiment de la nature, que sa mélancolie, que son amour, ne sont aucunement leur moi.

(1) Voir les enquêtes intéressantes de M. Fuchs dans la Revue <k la Renaissance, 1907, p. 28 et 1908, p. et 49.

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leur manière de sentir la nature, leur mélancolie, leur conception de l'amour.

C'est que l'œuvre de Ronsard appartient à ce petit nombre d'œu\Tes qui sont si riches qu'elles se renouvellent d'âge en âge, que chacune des générations successives les interprète à sa manière et y puise selon ses besoins. Depuis que Sainte-Beuve l'a exhumée, romantiques, parnassiens, symbolistes ont pu tour à tour lui demander des enseignements, et les hommages lui sont venus de partout. Ronsard n'en a pas moins eu cette destinée étrange d'être totalement oublié tant que sa doctrine littéraire a triomphé, pom' reparaître à la gloire précisément le jour où elle était définitivement rejetée. Si de son vivant il a magnifiquement réalisé ses ambitions, il a manqué sa vie posthume.

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