LE PÈRE LOUIS, LUDOVIC, BASTIEN, EGLANTINE
LE PÈRE LOUIS
J'entends quelqu'un dans l'escalier. Va donc voir. (Eglantine se lève et obéit.) C'est cU':?
EGLANTINE
Non.
LE PÈRE LOUIS-
Elle ne viendra plus maintenant, allez.
EGLANTINE
On ne sait pas... Mais si tu veux que je verse le café... pour la faire venir...
P I E l< R E DUPONT
ÉGLANTINE, chantant.
Qu'on m'apporte du houx,
Pour y percer trois trous !
Oh I la bonne amusette I Ion la I Du houx, du buis ou du sureau,
Avec une peau de chevreau.
Pour faire une musette. Ion la,
Pour chanter mes amours
Tout le long de mes jours.
Non... Je vous assure... ça n'est pas ça.,
Mais si..,
BASTIEN
continuez...
LE PERE LOUIS
Veux-tu que je te dise, moi, ce qui manque? (H va ouvrir la fenêtre toute grande.) II manque ça... un coup de soleil... et de l'air... de l'air! Pierre Dupont ne sent pas le renfermé... C'est une voix de la nature. On devrait défendre de le chanter autre part que dehors... Va, maintenant... le refrain...
itGLANTiNE, chantant.
Ma Jeanne, je t'aime.
Je t'offre mon cœur (bis).
Garde-le de même Qu'un muguet en fleur.
Ma Jeanne est plus belle Que le ciel et l'eau (bis).
Elle est plus cruelle Qu'un coup de couteau I
BASTIEN
Bravo ! Mme Dupont ne la chante pas mieux, parole d'honneur 1
LE PÈRE LOUIS
Si ; une chanson de Pierre Dupont ne supporte pas la cage, comme un pierrot. Elle en meurt et en attendant d'y mourir, elle frappe de l'aile et du bec au.x carreaux. J'ai senti ça, tout à l'heure, en écoutant. Quelque chose comme un oiseau semblait faire le tour de la chambre, pour en sortir.
LUDOVIC
C'est vrai. Mais ses plus belles chansons, les nôtres, enfin celles des ouvriers, n'en sont pas moins, maintenant, condamnées à la réclusion. Il n'est plus permis de les chanter, si ce n'est porte et fenêtre closes. Voilà où nous en sommes sous le règne de Badinguet ! Ferme la fenêtre !
ÉGLANTINE
Pourquoi?
LUDOVIC
Ferme la fenêtre, que je te dis ! Les gens d'en face n'ont pas besoin de savoir ce qui se passe
ÉGLANTINE
Ils ne sont pas de la police, va.
LUDOVIC
Je n'en sais rien. Ils n'ont pas des figures qui me reviennent.
ÉGLANTINE
Tu vois des mouchards partout.
LUDOVIC
Le faubourg en est plein. Il y aurait des agents provocateurs dans la maison, que ça ne m'étonnerait pas.
ÉGLANTINE
As-tu regardé sous le lit, et dans la cheminée?
Oh ! tu peux plaisanter, toi... Pour ce que tu risques !...
LE PÈRE LOUIS
Ah ! cette fois, je ne me trompe pas : on monte bien l'escalier.
(Eglantine va ouvrir.)