SCÈNE II Les mêmes, TOURNOIS (jeune étudiant
BASTIEN
Tiens, Tournois !
TOURNOIS
Bonjour. Je ne vous dérange pas?
ÉGLANTINE
Non, non.
LE PÈRE LOUIS
Quel bon vent vous amène?
TOURNOIS
Je passais... J'ai entendu chanter... ce que vous chantiez... Je me suis dit : ils sont là. Et je suis monté.
LE PÈRE LOUIS
Vous avez bien fait. Tout de même, soit dit sans vouloir vous offenser, ça n'est pas vous qu'on attendait.
TOURNOIS
Je pense bien.
ÉGLANTINE
Une tasse de café avec nous, monsieur Totirnois?
TOURNOIS
Merci.
ÉGLANTINE
Merci... oui?
TOURNOIS
Merci... oui.
(Il s'assied., ÉGLANTINE
A la bonne heure !
LE PÈRE LOUIS
Mme Dupont... la femme de Pierre, nous avait promis de venir déjeuner avec nous... et elle nous a laissés croquer le marmot.
TOURNOIS
C'est moins nourrissant.
ÉGLANTINE, lui versatit du café.
Avec ou sans bain de pieds?
TOURNOIS
Avec. A propos de Pierre Dupont...
ÉGLANTINE
Un morceau... deux morceaux?
TOURNOIS
Deux.
LUDOVIC
A propos de Pierre Dupont?...
ÉGLANTINE
Rincette?
TOURNOIS
Une larme. Vous savez le bruit qui court les ateliers?
LE PÈRE LOUIS
Non.
TOURNOIS
On dit qu'il aurait obtenu sa grâce.
LE PÈRE LOUIS, haussant les épaules.
Ah! bah!... mais, pour l'obtenir, jeune homme, il faudrait l'avoir demandée.
TOURNOIS
Justement.
LUDOVIC
Pierre Dupont l'aurait demandée?
TOURNOIS
On le dit.
Et il y en a qui croient ça?
TOURNOIS
Pas beaucoup.
LE PÈRE LOUIS
Trop. Un Pierre Dupont ne s'avilit pas à solliciter quoi que ce soit... et sa grâce moins que toute autre chose. S'il avait fait ça, voyezvous, ses chansons nous rentreraient d'ellesmêmes dans la gorge !
LUDOVIC
Oui. Mais c'est tellement invraisemblable...
LE PÈRE LOUIS
En tout cas, si vous rencontrez Mme Dupont ici... ou ailleurs... je vous engage à ne pas parler de ça.
TOURNOIS
Soyez tranquille.
LE PERE LOUIS
Elle prendrait mal la plaisanterie, et elle aurait raison.
BASTIEN
Sûr. A l'atelier, ce matin, on s'est déjà disputé à ce sujet-là.
LUDOVIC
Tu n'en as rien dit.
BASTIEN
A quoi bon? ça ne tient pas debout...
LE PÈRE LOUIS
N'importe... Vous auriez pu tout de même... dans la conversation...
BASTIEN
J'ai eu peur de vous contrarier dans vos sentiments d'estime et d'amitié...
LE PÈRE LOUIS
Admettons. Qu'est-ce que vous disiez, ce matin, entre vous, à l'atelier?
BASTIEN
Moi... je disais que si Pierre Dupont avait dû faire sa soumission à l'Empire, il serait déjà en liberté. Il n'aurait pas attendu jusqu'à présent pour mettre les pouces.
LE PÈRE LOUIS
Parbleu !
LUDOVIC
Et les autres... que répondaient-ils à ça?
BASTIEN
Que l'auréole de la prison lui suffisait peutêtre. Quant à être déporté en Algérie par-dessu? le marché... ma foi, il n'y tenait pas.
LUDOVIC
Alors, l'idée seule que Pierre pouvait se parjurer ne les révoltait pas?
BASTIEN
A dire vrai...
TOURNOIS
Le peuple a vu tant de girouettes... une de plus, n'est-ce pas?
LE PÈRE LOUIS, debout, éclatant.
Taisez-vous ! Vous n'avez pas le droit de dire ça, quand il s'agit de Pierre Dupont ! Pas le droit, entendez-vous? Les chants de Pierre Dupont n'ont pas tourné à tous les vents...
LUDOVIC
Comme les chansons de Béranger.
LE PÈRE LOUIS
Fous la paix à Béranger ! C'est de Pierre Dupont qu'on parle... Il n'est pas permis, en tout cas, à un ouvrier comme vous, Bastien, d'ajouter foi, ne fût-ce qu'une minute, à d'infâmes calomnies...
l'IERRi; DUPONT
ÉGLANTINE
Allons, vous n'allez pas recommencer. On
sort d'en prendre.
LE PÈRE LOUIS, sc radoiicissatit tout d'un coup en même temps qu'il se rassoit.
Laisse donc... Quoi ! On ne sc dispute pas, on cause. La vérité, voulez-vous que je vous la dise, moi?... Eh bien ! c'est un coup du gouvernement. Il aimerait mieux se débarrasser de Pierre en le déshonorant, qu'en faisant de lui un martyr.
Le père dit vrai. Un martyr jetterait de l'eau sur le feu... tandis qu'en crachant dessus, on peut finir jar l'éteindre.
TOURNOIS, montrant le piano.
Vous avez toujours votre pensionnaire?
ÉGLANTINE
Oui, monsieur Tournois. Quand Pierre Dupont a été arrêté, sa femme l'a mis en nourrice chez nous, pour éviter la saisie, vous comprenez, s'il prenait fantaisie au propriétaire de s'assurer un gage... Le ménage n'est pas riche. On ne gagne pas des mille et des cents à composer des chansons, et à les chanter.
LE PÈRE LOUIS
Et Pierre a toujours chanté pour rien... pour le plaisir — et pour la propagande.
TOURNOIS
De sorte qu'on ne l'ouvre jamais?
ÉGLANTINE
Pour une bonne raison : personne ne sait en jouer.
LUDOVIC
Oh ! avec un doigt... ça va encore.
LE PÈRE LOUIS
C'est un meuble bien inutile.
B ASTI EN
On voit bien que vous êtes ébéniste... et pas fabricant de pianos.
LE PÈRE LOUIS
Allons, est-ce que Pierre et sa femme ne s'en passent pas, quand on leur demande de chanter quelque chose an cabaret ou dans les réunions publiques? Et chez nous, en famille et le verre en main, est-ce qu'on a besoin de cette béquille-là, pour soutenir un chant de Pierre Dupont?
ÉGLANTINE
On ne dit pas-ça pour vous offenser, bien sûr, monsieur Tournois, vous qui pianotez...
Oh ! si peu.
TOURNOIS
ÉGLANTINE
Enfin, vous avez eu les moyens d'apprendre, tout en faisant vos études de droit.
TOURNOIS
J'ai appris tout seul.
BASTIEN
Vous avez eu le temps.
LE PÈRE LOUIS
Et puis, vous n'avez pas nos mains calleuses... nos gros doigts...
ÉGLANTINE
Encore une fois, y a pas d'offense, monsieur Tournois.
LE PÈRE LOUIS
Chacun son métier.... sa vocation... Vous parliez de fabricants de pianos : faut bien que les uns en fabriquent, pour que les autres tapent dessus ! Pas vrai ?
(Rires.) TOURNOIS
N'oubliez pas que si la Marseillaise a été composée sur le violon, c'est au piano-forte de Mme Dietrich, à Strasbourg, qu'elle a été chantée pour la première fois.
LUDOVIC
Dans l'œuf, quoi !
TOURNOIS
Oui. Les ailes ne lui étaient pas encore
poussées.
ÉGLANTINE
Ah ! cette fois, c'est bien elle ; je reconnais sa façon de frapper.