‹ Pierre Dupont; comédie en un acteChapitre 3 sur 13 · SCÈNE II Les mêmes, TOURNOIS (jeune étudiant · texte numérisé non relu

SCÈNE II Les mêmes, TOURNOIS (jeune étudiant

BASTIEN

Tiens, Tournois !

TOURNOIS

Bonjour. Je ne vous dérange pas?

ÉGLANTINE

Non, non.

LE PÈRE LOUIS

Quel bon vent vous amène?

TOURNOIS

Je passais... J'ai entendu chanter... ce que vous chantiez... Je me suis dit : ils sont là. Et je suis monté.

LE PÈRE LOUIS

Vous avez bien fait. Tout de même, soit dit sans vouloir vous offenser, ça n'est pas vous qu'on attendait.

TOURNOIS

Je pense bien.

ÉGLANTINE

Une tasse de café avec nous, monsieur Totirnois?

TOURNOIS

Merci.

ÉGLANTINE

Merci... oui?

TOURNOIS

Merci... oui.

(Il s'assied., ÉGLANTINE

A la bonne heure !

LE PÈRE LOUIS

Mme Dupont... la femme de Pierre, nous avait promis de venir déjeuner avec nous... et elle nous a laissés croquer le marmot.

TOURNOIS

C'est moins nourrissant.

ÉGLANTINE, lui versatit du café.

Avec ou sans bain de pieds?

TOURNOIS

Avec. A propos de Pierre Dupont...

ÉGLANTINE

Un morceau... deux morceaux?

TOURNOIS

Deux.

LUDOVIC

A propos de Pierre Dupont?...

ÉGLANTINE

Rincette?

TOURNOIS

Une larme. Vous savez le bruit qui court les ateliers?

LE PÈRE LOUIS

Non.

TOURNOIS

On dit qu'il aurait obtenu sa grâce.

LE PÈRE LOUIS, haussant les épaules.

Ah! bah!... mais, pour l'obtenir, jeune homme, il faudrait l'avoir demandée.

TOURNOIS

Justement.

LUDOVIC

Pierre Dupont l'aurait demandée?

TOURNOIS

On le dit.

Et il y en a qui croient ça?

TOURNOIS

Pas beaucoup.

LE PÈRE LOUIS

Trop. Un Pierre Dupont ne s'avilit pas à solliciter quoi que ce soit... et sa grâce moins que toute autre chose. S'il avait fait ça, voyezvous, ses chansons nous rentreraient d'ellesmêmes dans la gorge !

LUDOVIC

Oui. Mais c'est tellement invraisemblable...

LE PÈRE LOUIS

En tout cas, si vous rencontrez Mme Dupont ici... ou ailleurs... je vous engage à ne pas parler de ça.

TOURNOIS

Soyez tranquille.

LE PERE LOUIS

Elle prendrait mal la plaisanterie, et elle aurait raison.

BASTIEN

Sûr. A l'atelier, ce matin, on s'est déjà disputé à ce sujet-là.

LUDOVIC

Tu n'en as rien dit.

BASTIEN

A quoi bon? ça ne tient pas debout...

LE PÈRE LOUIS

N'importe... Vous auriez pu tout de même... dans la conversation...

BASTIEN

J'ai eu peur de vous contrarier dans vos sentiments d'estime et d'amitié...

LE PÈRE LOUIS

Admettons. Qu'est-ce que vous disiez, ce matin, entre vous, à l'atelier?

BASTIEN

Moi... je disais que si Pierre Dupont avait dû faire sa soumission à l'Empire, il serait déjà en liberté. Il n'aurait pas attendu jusqu'à présent pour mettre les pouces.

LE PÈRE LOUIS

Parbleu !

LUDOVIC

Et les autres... que répondaient-ils à ça?

BASTIEN

Que l'auréole de la prison lui suffisait peutêtre. Quant à être déporté en Algérie par-dessu? le marché... ma foi, il n'y tenait pas.

LUDOVIC

Alors, l'idée seule que Pierre pouvait se parjurer ne les révoltait pas?

BASTIEN

A dire vrai...

TOURNOIS

Le peuple a vu tant de girouettes... une de plus, n'est-ce pas?

LE PÈRE LOUIS, debout, éclatant.

Taisez-vous ! Vous n'avez pas le droit de dire ça, quand il s'agit de Pierre Dupont ! Pas le droit, entendez-vous? Les chants de Pierre Dupont n'ont pas tourné à tous les vents...

LUDOVIC

Comme les chansons de Béranger.

LE PÈRE LOUIS

Fous la paix à Béranger ! C'est de Pierre Dupont qu'on parle... Il n'est pas permis, en tout cas, à un ouvrier comme vous, Bastien, d'ajouter foi, ne fût-ce qu'une minute, à d'infâmes calomnies...

l'IERRi; DUPONT

ÉGLANTINE

Allons, vous n'allez pas recommencer. On

sort d'en prendre.

LE PÈRE LOUIS, sc radoiicissatit tout d'un coup en même temps qu'il se rassoit.

Laisse donc... Quoi ! On ne sc dispute pas, on cause. La vérité, voulez-vous que je vous la dise, moi?... Eh bien ! c'est un coup du gouvernement. Il aimerait mieux se débarrasser de Pierre en le déshonorant, qu'en faisant de lui un martyr.

Le père dit vrai. Un martyr jetterait de l'eau sur le feu... tandis qu'en crachant dessus, on peut finir jar l'éteindre.

TOURNOIS, montrant le piano.

Vous avez toujours votre pensionnaire?

ÉGLANTINE

Oui, monsieur Tournois. Quand Pierre Dupont a été arrêté, sa femme l'a mis en nourrice chez nous, pour éviter la saisie, vous comprenez, s'il prenait fantaisie au propriétaire de s'assurer un gage... Le ménage n'est pas riche. On ne gagne pas des mille et des cents à composer des chansons, et à les chanter.

LE PÈRE LOUIS

Et Pierre a toujours chanté pour rien... pour le plaisir — et pour la propagande.

TOURNOIS

De sorte qu'on ne l'ouvre jamais?

ÉGLANTINE

Pour une bonne raison : personne ne sait en jouer.

LUDOVIC

Oh ! avec un doigt... ça va encore.

LE PÈRE LOUIS

C'est un meuble bien inutile.

B ASTI EN

On voit bien que vous êtes ébéniste... et pas fabricant de pianos.

LE PÈRE LOUIS

Allons, est-ce que Pierre et sa femme ne s'en passent pas, quand on leur demande de chanter quelque chose an cabaret ou dans les réunions publiques? Et chez nous, en famille et le verre en main, est-ce qu'on a besoin de cette béquille-là, pour soutenir un chant de Pierre Dupont?

ÉGLANTINE

On ne dit pas-ça pour vous offenser, bien sûr, monsieur Tournois, vous qui pianotez...

Oh ! si peu.

TOURNOIS

ÉGLANTINE

Enfin, vous avez eu les moyens d'apprendre, tout en faisant vos études de droit.

TOURNOIS

J'ai appris tout seul.

BASTIEN

Vous avez eu le temps.

LE PÈRE LOUIS

Et puis, vous n'avez pas nos mains calleuses... nos gros doigts...

ÉGLANTINE

Encore une fois, y a pas d'offense, monsieur Tournois.

LE PÈRE LOUIS

Chacun son métier.... sa vocation... Vous parliez de fabricants de pianos : faut bien que les uns en fabriquent, pour que les autres tapent dessus ! Pas vrai ?

(Rires.) TOURNOIS

N'oubliez pas que si la Marseillaise a été composée sur le violon, c'est au piano-forte de Mme Dietrich, à Strasbourg, qu'elle a été chantée pour la première fois.

LUDOVIC

Dans l'œuf, quoi !

TOURNOIS

Oui. Les ailes ne lui étaient pas encore

poussées.

ÉGLANTINE

Ah ! cette fois, c'est bien elle ; je reconnais sa façon de frapper.

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