‹ Pierre Dupont; comédie en un acteChapitre 5 sur 13 · PIF.RKK DIM'ONT · texte numérisé non relu

PIF.RKK DIM'ONT

M"!» DUPONT

Il est au courant.

LK PÈRE LOUIS, Se levant.

Voyons, voyons, \'oyons... Madame Dupont, vous savez quelque chose... quelque chose que vous ne voulez pas dire.

LUDOVIC

Oui, que se passe-t-il?

A nous, vos amis, vos véritables amis, vous pouvez designer lus personnes bien intentionnées, c'est entendu, qui sont en peine de Dupont. Qui est-ce? Des journalistes qui se mêlent encore de ce qui ne les regarde pas?

LUDOVIC

Ah ! ceux-là !...

LE PÈRE LOUIS

Des républicains d'hier... qui ont déjà retourné leur veste?

BASTIEN

Et ceux-là donc 1

LE PÈRE LOUIS

Ou bien des envieux de sa gloire?

TOURNOIS

Un jeune trouve toujours, dans sa génération même, des rivaux jaloux de lui.

Mme DUPONT

Ne me demandez pas de dénoncer...

LE PÈRE LOUIS

Mais tonnerre du diable ! en ne répondant pas, vous faites le jeu des langues de vipère qui attribuent à Pierre lui-même la requête abominable !

jime DUPONT, vivement.

Ça n'est pas vrai !

A la bonne heure ! C'est le cri que j'attendais. (Levant les yetix sur le portrait.) Pardonne-moi, Pierre, d'avoir blasphémé ton nom. Elle proteste à ta place. Je disais bien : il n'a pas demandé sa grâce.

(Il s'assied.) BASTIEN

Parbleu !

M™s DUPONT

Non... Mais je l'ai demandée pour lui.

LE PÈRE LOUIS

Répétez...

Mme DUPONT

Je l'ai demandée pour lui.

LE PÈRE LOUIS

Vous I... Vous avez fait ça?... Vous, sa femme? (Entre ses dents, accablé.) Ah ! nom de Dieu !

(Il retombe assis.)

LUDOVIC

Vous vous êtes adressée à l'Empereur?

M""= DUPONT

Non. A sa cousine, la princesse Mathilde, qui m'a reçue il y a quinze jours et m'a fait revenir aujourd'hui. C'est de chez elle que je sors.

Et... Qu'est-ce qu'elle vous a dit?

Mme DUPONT

Qu'elle avait parlé à l'Empereur... et que la grâce de Pierre était signée...

LUDOVIC

Gracié... par Badinguet !.... Et vous croyez que Pierre consentira...

Mme DUPONT

Il a consenti.

LUDOVIC, debout, exaspéré.

Alors... au feu tout ça... toutes ses chansons! Elles s'envoleront encore, njais comme du papier bmlé : ça fait moins de bruit que les oiseaux.

ÉGLANTINE

Ludovic !

M™*' DUPONT

Écoutez-moi... avant de vous abandonner à votre emportement. Vous me jugerez après.

ÉGLANTINE

Oui, écoutez-la. Laissez-la se défendre.

BASTIEN

C'est vrai que nous ne savons pas tout... Si Pierre est fatigué... malade... incapable de supporter...

LE PÈRE LOUIS

Facile à dire...

Mme DUPONT

Ne cherchez pas... Je vais vous dire... Il ne faut rendre personne responsable... C'est une idée qui n'est venue qu'à moi. J'aime Pierre.

LUDOVIC

Raison de plus pour ne pas le déshonorer !

jjme DUPONT

Laissez-moi finir... J'aime Pierre, mais pas égoïstement... pour moi... J'aime la nature de son génie et la source de ses inspirations, qui sont à tous.

LE PÈRE LOUIS

Drôle de façon de l'aimer !...

LUDOVIC

Au moment où Badinguet fait remplacer sur son effigie le coq gaulois par l'aigle ! L'aigle !

M™« DUPONT

Pierre n'est pas plus l'un que l'autre. Et il a bien raison. L'aigle et le coq m'ennuient.

LE PERE LOUIS

Le coq vous ennuie? Le coq gaulois?

Mme DUPONT

Celui-là surtout.

LUDOVIC, railleur.

Il vous plaît mieux sur les clochers, il tourne à tous les vents.

Mme DUPONT,

Sur le clocher ou dans la basse-cour, ce n'est plus qu'une enseigne banale. Vous ne connaissez pas mon Pierre, si vous le comparez à ce dindon parvenu : le coq ! Pierre, c'est l'alouette qui ne supporte pas la cage et ne chante bien que dans l'espace, l'air pur et la lumière du jour.

LE PÈRE LOUIS

L'alouette ne chante que les travaux de la terre : le coq de nos aïeux a chanté autre chose

M™« DUPONT

L'alouette aussi, père Louis : vous oubliez qu'elle était sur les casques gaulois... Mais après, modestement, elle est redescendue dans le sillon et ne l'a plus quitté. C'est l'oiseau des champs et du laboureur, comme Pierre. Je vous dis que vous ne le connaissez pas... Il a chanté la Vigne, les Sapins, le Berger et son chien, les Bœufs...

J'ai deux grands bœufs dans mon étable...

LUDOVIC

Il a chanté le Pain :

On n'arrête pas le marmure Du peuple, quand il di; : j'ai faim !

Mme DUPONT

C'est une voix de la rivière, du village et des bois.

LUDOVIC

C'est une voix de l'usine, de la misère et des opprimés !

Mme DUPONT

La mère Jeanne est à moi.

LUDOVIC

Le Chant des ouvriers est à nous !

LE PÈRE LOUIS

Pierre a toujours parlé au nom de la justice et de la concorde.

jime DUPONT

Il a mieux parlé encore au nom de la nature et de l'amour.

LUDOVIC

Il chante pour annoncer les temps nouveaux : c'est un prophète.

Mme DUPONT

Il chante pour chanter : c'est un oiseau.

LE PÈRE LOUIS

Il avait une haute mission à remplir.

Mme DUPONT

Pas plus haute que d'assembler des fleurs poux en faire des bouquets de chansons !

LUDOVIC

Que les fleurs soient rouges alors !

jjme DUPONT

Qu'elles sentent bon surtout : la couleur n'y fait rien.

LE PÈRE LOUIS, debout.

Journées de Juin, vous l'entendez !

Mme DUPONT

D'autres journées que celles-là ont inspiré Pierre. Juin, c'est aussi la Chanson des foins.

LUDOVIC

Nous la savons par cœur.

Mme DUPONT

Et vous pouvez préférer l'odeur de la poudre à l'enivrante odeur des foins coupés !

LUDOVIC

C'est des raisons, tout ça, pour faire sa soumission à l'homme du 2 Décembre?

Mme DUPONT

C'est une raison. Vous ne comprenez donc pas que Pierre est mort pour moi, pour vous, pour la France qui attend ses chansons, s'il est condamné à les composer entre quatre murs, avec grand comme ça d'horizon devant les yeux, à travers les barreaux d'une fenêtre?

BASTIEN

Patience ! Nous le délivrerons.

Mme DUPONT

Oui... plus tard, quand vous serez marié et père de famille, sans doute... Mais en attendant?...

Pierre Dupont, renégat, sera réduit au silence plus sûrement hors de prison qu'en prison. La honte mène à l'impuissance plus vite encore que l'isolement.

Mme DUPONT

Des mots... qu'on dit comme ça... chez soi, et tous réunis, à l'abri du danger.

PIERRE IJUPONT

LE PÈRE LOUIS

Rien n'abat le courage d'un vrai républicain ! La veille de mourir, les Girondins chantaient dans leur prison.

Mme DUPONT

Ils n'auraient pas chanté s'ils y étaient restés. Je vous trouve extraordinaires!... Vous en êtes encore à l'admiration pour le rossignol qui chante mieux aveugle. Les souvenirs et les regrets, dans sa gorge, ne sont pourtant que des sanglots. C'est si beau que ça, des sanglots? Laissez-moi donc tranquille ! L'alouette ne chante, elle, ni aveugle ni enfermée. C'est pourquoi je veux la mienne ivre de lumière, et libre !

LUDOVIC

Vous n'avez pas le droit de disposer de lui.

.M^e DUPONT

Vous allez peut-être m'apprendre à l'aimer ! Votre foi républicaine lui dit : Étouffe ! Ma tendresse lui crie : Respire I (A Eglantine.) Dis-leur donc que c'est moi qui ai raison...

EGLANTINE

Dame... je ne sais pas... mais il me semble...

Mme DUPONT

Souviens-toi de ce dimanche... à la barrière Montparnasse... Qu'est-ce que vous me demandiez de vous chanter?

LUDOVIC

Le Chant des transportés.

LE PÈRE LOUIS

Le Chant des nations.

BASTIEN

Le Chant des soldats.

TOURNOIS

Le Chant des étudiants.

Mme DUPONT

Oui... et puis quoi encore, pour la bonne bouche, comme vous disiez?

EGLANTINE

Les Cerises.

Mme DUPONT

Les Fraises des bois... et quand j'avais fini, vous, père Louis, vous, Ludovic, vous, Bastien, vous disiez : voilà encore celle que nous aimo.is le mieux ! L'avez-vous dit, oui ou non?

LE PÈRE LOUIS

Nous l'avons dit.

Chaque chose en son temps.

EGLANTINE

Peut-être que si vous les chantiez encore...

(Elle fait un signe à Tournois qui va s'asseoir au piano.)

BASTIEN, proposant.

Les Fraises. •

EGLANTINE

Je ne sais pas si je n'aime pas mieux les Cerises... (Tournois prélude.) C'était celle que maman vous redemandait toujours... Le premier couplet est si beau...

[Elle chante.)

La nuit s'en va d'un pas léger...

Mine DUPONT

Non, Eglantine... Ce n'est pas : « La nuit s'en va... u c'est :

(Elle chante.)

"La nuit sV nfuit d'un pied léger ; N'effleurant que du bout de l'aile.

Les coteaux qu'on voit s'oranger Aux lueurs de l'aube nouvelle.

Les grands chemins sont tournoyants.

Du voyageur la soif s'irrite.

Du sein des rameaux verdoyants, 'La. cerise rouge l'invite...

Quelle chance pour les oiseaux, , Pour les enfants, quelles surprises I Les pentes vertes des coteaux Sont toutes rouges de cerises!...

(Ils ont tous — smif Ludovic — chanté le refrain en sourdine.)

EGLANTINE

Maman ne se lassait pas non plus de vous entendre chanter les Fraises. Vous les chantiez si bien ! C'est irrésistible. (Aux autres.) N'estce pas?

TOURNOIS, bas à Mme Dupont, en préludant. Encore celle-là... et ils sont à vous !■

EGLANTINE

Rien que. le couplet où la fraise répand sa douce haleine... On croirait la sentir...

M™« DUPONT, chantant.

Rouge au dehors, blanche en dedans.

Comme les lèvres sur les dents ; La fraise épand sa douce haleine Oui tient de l'ambre et du rosier ; Quand elle monte du fraisier, On sent que la fraise est prochaine.

Qui veut des fraises du bois joli?

En voici, En voici mon panier tout rempli.

De fraises du bois joli !

(Ils fredonnent tous le refrain, et le père Louis se détourne, à la fin, pour s'essuyer les yeux. Soudain, Ludovic se lève, va ouvrir la fenêtre toute grande, se place devant et dit :

LUDOVIC

C'est la vôtre, madame Dupont... Vous me permettrez bien, à présent, de chanter la mienne, enfin celle que je préfère... et je ne suis pas le seul ! Je regrette seulement que ma voix n'ait pas l'ampleur de la vôtre... Je voudrais qu'on m'entende des Tuileries. (A Tournois.) Ritournelle, l'artiste... Je vais vous chanter, moi, le Chant des paysans.

Napoléon est sur son siège,

Non pas l'ancien, mais un nouveau,

Oui laisse les blés sous la neige

Et les loups manger son troupeau...

(A ce moment, au dehors, s'élève une voix mâle qui chante la suite du couplet et le refrain, à la stupéfaction générale.)

Quand l'aigle noir fond sur tes plaines,

Terre d'Arcole et de Lodi,

Il se tient coi... Dedans ses veines

Le sang du Corse est refroidi !

Ah ! quand viendra la belle !

Voilà des mille et des cents ans

Que Jean Guêtre t'appelle.

République des paysans !

Mme DUPONT

Qu'est-ce que ça veut dire?

LE PÈRE LOUIS

Rien de bon, assurément. Ferme la fenêtre, garçon. C'est vrai qu'on ne peut plus faire un pas, depuis Décembre, sans marcher sur un mouchard.

BASTIEN

Ça semblait venir d'à côté.

TOURNOIS

Non... d'en face... du fond de la cour.

ÉGLANTINE

Ne nous plaignons pas que nos chansons éveillent des échos !

BASTIEN

C'était plutôt comme un signal.

LE PÈRE LOUIS

Et c'est Ludovic qui l'a donné.

EGLANTINE

Encore un peu de café, madame Dupont?

jime DUPONT

Non, merci.

ÉGLANTINE

Personne n'en réclame?

(On frappe.)

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