Pierre et Jean
L'épisode que nous publions sous le titre de Jean Plébeau , n'est que la préface d'un travail considérable sur les colonies françaises. En profitant de quelques-unes des notes que nous
avions recueillies, et en composant ce tableau moitié réel, moitié imaginaire, nous avons surtout voulu essayer le sujet devant le public et savoir s'il y trouverait l'intérêt saisissant que nous avions cru y voir.
Plus tard , nous espérons raconter , sans mélange d'inventions romanesques , l'histoire des colonisations françaises sur les différents points du globe , et montrer comment les mêmes fautes ont amené partout les mêmes résultats.
Si nous ne nous trompons , le récit de ces efforts presque toujours héroïques, souvent intelligents , ne sera point seulement le plus dramatique chapitre de notre histoire nationale, mais aussi l'un des plus nouveaux et des plus instructifs ; on a trop oublié, de nos jours, que la France a disputé la puissance coloniale à l'Angleterre, dans tous les coins du monde , et
long-temps avec bonheur. On répète partout que nous ne savons point former d'établissemens lointains ; mais , ce n'est point à la nation, c'est au gouvernement que Fesprit de colonisation a toujours manqué. Nos aventuriers ont été aussi ingénieux et aussi tenaces que nuls autres-, à défaut de prévoyance, ils avaient l'audace ; en compensation de leur impatience , la gaîté ; mais les hommes ne peuvent que fonder , ce sont les gouvernemens qui raffermissent et conservent.
Bien que Jean Plébeau soit un roman , nous
avons tâché d'y donner un côté historique . et
de faire que les inventions elles-mêmes prissent
leur source dans la réalité; plusieurs épisodes,
tels que la Folie des Passagers du Moulin- Jaune ^
la Descente des Crabes , V Ouragan , nous ont
été fournis par les Mémoires du temps , et
nous leur avons emprunté également le person- i-o-i* —
nage de Mardi-Gras, dont le père Dutertre donne au long l'histoire , et tous les détails relatifs aux Caraïbes ou Galibis,
JEAN PLÉBEAU,
Le jour allait finir ; toutes les portes du petit village de Saint-Valery-en-Caux s'étaient rouvertes; les pêcheurs, de retour, étaient assis sur les seuils, raccommodant leurs fdets ou jouant avec leurs enfans, et l'on entendait, à l'intérieur des cabanes, les chants des femmes qui préparaient le repas du soir.
Au milieu de tous ces toits dorés par le soleil couchant, et retentissans de causeries, le presbytère seul était terne et silencieux. Placé au fond d'une cour qu'entouraient des murs élevés, il ne laissait apercevoir que son toît aux lourdes ardoises mastiquées de chaux. Aucune fumée ne s'élevait de sa cheminée rongée de mousse, et la seule fenêtre percée dans le pignon était soigneusement fermée. A voir cet air d'abandon, on eût dit une maison dont les maîtres étaient morts ou en voyage depuis long-temps. Là vivait cependant le recteur de Saint-Yalery, M. Joseph Tribou, et, au moment même où commence notre histoire, il était assis dans la cour , près de la porte du presbytère.
C'était un homme d'environ soixante ans , dont le visage allongé avait cette espèce de vulgaire distinction particulière aux Normands. Sa chevelure, jadis blonde^ commençait àblan-
chir; son teint avait conservé une fraîcheur fanée, et ses yeux, d'un bleu clair et limpide, laissaient apercevoir, au fond, je ne sais quelle dureté tenace. Il était revêtu d'une soutane et d'une vieille culotte de gros drap remises à neuf aux coudes et aux genoux ; des bas de laine bruns flottaient sur ses jambes osseuses, et ses pieds étaient enfoncés dans d'énormes sabots garnis de paille.
Placé devant une braie, il s'occupait à préparer du chanvre tout en récitant à demi-voix son bréviaire ; car le recteur Tribou était de ceux qui pensent que le travail est le meilleur assaisonnement de la prière. Aussi ne demeurait-il jamais oisif. Il aidait la vieille servante dans tous les soins de la basse-cour, cultivait de ses mains le jardin du presbytère, et trouvait encore le temps de tricoter les bas qu'il portait .
Une telle activité eût dû augmenter les re-
venus de la cure. Cependant jamais moins d'aumônes n'y avaient été distribuées. Les pauvres étaient toujours fort bien reçus ; mais M. Trihou leur montrait ses huches vides, son cellier dégarni , et les renvoyait munis seulement de citations évangéliques et de bons conseils. Le bruit courait, à la vérité que, s'il n'y avait rien dans le cellier ni dans les huches du recteur, il n'en était pas de même de son tréso^r, grossi par vingt-deux années d'épargne et même de grapillage, car le curé passait pour peu scrupuleux sur les moyens d'accroître ses richesses cachées.
A ces bruits, qui n'avaient pu manquer d'arriver jusqu'à ses oreilles , le vieux recteur avait levé les yeux au ciel , et s'était écrié comme Harpagon que c'étaient les gens désireux de le faire assassiner qui parlaient ainsi. Il fit plus : pour confondre la calomnie et té-
moigner de son indigence, il supprima le peu d'aumônes qu'il avait faites jusqu'alors!
La preuve paraissait sans réplique ; mais le moyen de persuader des paysans normands , race chicaneuse s'il en fut au monde! Ils trouvèrent que ce témoignage de pauvreté était plutôt un témoignage d'avarice. M. Tribou, trompé dans sa dernière espérance, fit comme le juste persécuté ; il offrit à Dieu ses douleurs et continua à recevoir sans rien donner.
11 allait rentrer , après avoir fini de broyer son chanvre et de répéter son bréviaire , lorsqu'un bruit de voix lui fit détourner la tête.
Le petit battant taillé dans la grande portecochére de la cour s'était ouvert, et sa vieille seryante Rose venait d'entrer chargée d'un faisceau d'herbe fleurie. Elle était accompagnée d'un jeune homme que Son costume faisait reconnaître pour un gabarier des côtes. Il
portait la culotte à jupe, entoile rousse, le — i «*2 —
justaucorps dt drap bleu et le bonnet de laine brune.
— Eh ! c'est Jean Plébeau, dit le curé ; je te croyais déjà parti, fieu] car j'ai su que lu étais engagé pour les îles.
— C'est la vérité , monsieur Tribou, dit le jeune homme en tournant son bonnet entre ses mains, d'un air triste.
— Ainsi tu me fais tort d'un mariage, reprit le prêtre avec un rire saccadé. J'espérais pourtant qu'à force de rencontrer Françoise sur la route delà ferme, tu finirais par me l'amener à l'église.
— Ne parlez pas de cela , dit Plébeau en rougissant.
— Pourquoi donc? Si je ne me trompe, Françoise eût fait le chemin de bon cœur.
Jean secoua la tête.
— Les parens ne veulent pas que leurs en-
fans soient heureux contre leurs idées , dit-il d'une voix sourde .
— Mais le père Jérôme paraissait voir avec plaisir tes visites ?
— Autrefois.
— Et maintenant?
— Maintenant , il demande que son gendre ait une aire et un pressoir.
Le recteur secoua la tête.
— Encore une maligne ruse du vieux démon, dit-il; tu aurais le pressoir et l'aire, mon pauvre ^ew, qu'il demanderait autre chose. Jérôme, vois-tu, ne trouve sa joie que dans le tourment des autres , et , près de lui , Satan serait un saint.
— Je le sais, dit Jean amèrement.
— N'a-t-il pas refusé de donner à la dernière quête, reprit le vieux curé ; n'a-t-il pas osé dire que j'élais assez riche!... mais sois sûr que Dieu le punira, fieu. Il se sera aperçu
que sa fille te préférait, et il la mariera à quelque autre par méchante folie. Aussi tu fais bien de partir, Jean 5 tu n'entendras pas au moins les vielles de la noce. Après tout, c'est peut-être un bonheur pour toi, car on dit qu'il y a, où tu vas, toutes sortes de richesses, et que pas un engagé n'en reviendra sans pouvoir charger d'or un mulet.
— On le dit, soupira Jean.
— C'est là une chance à courir , reprit M. Tribou avec un geste énergique. Hélas ! nous autres pauvres prêtres , il ne nous est permis d'espérer rien de pareil î Les moines ont seuls la faveur; c'est à eux que l'on confie toutes les missions, tandis que nous, on nous laisse dans les paroisses.
— Je demanderais à Dieu d'en pouvoir faire autant/ dit le gabarier ; mais ma patience est à bout , monsieur le recteur. Quand bien même Jérôme eût été un père et un chrétien, je sens
que je n'aurais pu vivre en paix là où M. de Menneville est grand-prévôt. Si je restais ici plus long-temps , il arriverait quelque malheur, et, au lieu d'un pauvre mariage de paysans, monsieur Tribou, je pourrais bien vous donner à faire un enterrement de grand seigneur.
— Silence, Jean ! dit le curé en regardant autour de lui d'un air effrayé, un chrétien doit tout pardonner... et puis on pourrait t' entendre ...
— M'entende qui voudra! répondit brusquement le jeune marin, un chien qu'on écorche a droit décrier. Le fprévôt ne peut être pire qu'il a été pour moi, car le diable aurait eu plus de pitié d'un saint!... Ne m'a t-il pas fait confisquer ma barque par les maltotiers pour avoir fraudé le sel de trois harengs ? N'aije pas eu mes meubles vendus parce que j'avais retardé d'un seul jour le piucmciit de la
taille, el n'est-ce pas lui qui m'a accusé du \ol fait au Moulin-Vert ?
— Quant à cela , tu en es sorti à ton honneur, Jean, interrompit le curé, le vrai coupable a été découvert...
Oui, reprit vivement le jeune homme,
mais je n'en ai pas moins pourri trois mois sur la paille de la prison ! Pendant trois mois toute la paroisse m'a appelé Jean le voleur, et ce baptême-là ressemble à l'autre , monsieur Triboii, ii en reste toujours quelque trace.
Le recteur hocha la tête en soupirant.
— Pourquoi aussi as-tu refusé de vendre ta cabane à monseigneur? dit-il.
— Pourquoi ? répéta Jean , parce que je l'aime, monsieur Tribou ; parce que c'est là que je suis né et que j'ai l'habitude de vi\Te. Le prévôt n'a-t-il donc pas assez pour lui seul des deux tiers de la paroisse? On laisse bien leur rocher aux hirondelles de mer 5 pourquoi
un chrétien n'aurait-il pas autant de place sur la terre qu'il en aura un jour au-dessous? Je suis resté dans mon droit en refusant ce seigneur, et lui est toujours sorti du sien en me persécutant.
— Oh ! je sais que tu as étudié à la ^ille, et que tu me trouveras de bonnes raisons, dit le prêtre en souriant, mais les bonnes raisons ne prouvent rien contre le maître. Ce n'est pas seulement à cause de ta cabane que le prévôt te déteste ; tu regardes de trop près dans ce qu'il fait, et tu donnes ton avis tout haut, comme si tu étais gentilhomme. C'est là une dangereuse habitude, Jean. Souffrir en silence ce que Dieu souffre est partout le plus sage.
Et baissant la voix ;
— Tu n'es pas le seul, vois-tu, qui ait à se plaindre, conlinua-t-il ; celui dont nous parlons n'a pas été plus juste pour moi-même qua
pour toi : les cent messes que sa femme avait demandées en mourant, il les a fait dire aux Jacobins... C'est là une grave faute contre la religion, Jean, car celte ame était de ma paroisse , et c'était à moi de prier pour son repos. C'est cent livres doi)t j'ai été injustement frustré, et Dieu est trop juste pour permettre que ces messes profitent à la défunte.
— Possible, dit Jean avec un léger sourire, mais j'espère qu'il n'en sera point ainsi de celle que je viens vous demander.
• — Tu viens me demander une messe? s'écria le recteur.
— Pour l'heureux succès démon voyage.
M. Tribou lui posa les deux mains sur les
épaules , avec une expression de bienveillance attendrie.
— Bien, Jean ; bien, cela, dit-il d'un accent caressant ; j'ai toujours dit que tu étais un vrai chrétien ; mais prends donc l'escabelle qui est
là , garçon , et explique-moi ce que lu veux.
— Je pars demain, au point du jour, monsieur Tribou, dit le jeune homme avec quelque embarras ,* ne pourriez-vous médire une messe après minuit ?
— Après minuit ? répéta le prêtre ; sans doute, sans doute... mais c'est un office à grands droits.
— Combien cela peut-il coûter? demanda le gabarier avec cette prudence calculatrice qui n'abandonne jamais un Normand.
M. Tribou lui jeta un regard en dessous.
— C'est selon, Jean, dit-il d'une voix hésitante; il y a des prix pour toutes les bourses.
— Mais pour un pauvre diable comme moi?
— Tu n'es pas si pauvre, puisque tu as l'espoir de trouver là-bas de la fortune...
— Ou uu trou dans le sable cl un de profan (lis...
— Fi ! ce sont de mauvaises pensées qu'il faut repousser.
— 11 en sera à la volonté de Dieu, soupira Plébeau, je me suis mis dans ses mains avec toutes mes espérances ; mais, quoi qu'il arrive, dites-moi le prix de cette messe.
— Ah! c'est juste le prix répéta
le recteur en traînant chaque parole, et regardant le jeune homme comme s'il eût voulu deviner la somme qu'il pouvait lui demander. Tu veux une messe au grand autel , n'est-ce pas , avec une prière pour ta défunte mère ? Au Havre-de-Grâce on prend trois livres.
— Trois livres! s'écria le jeune marin.
— Mettons-en deux , Jean , et ce sera pour rien; songe, garçon, qu'il faut allumer les cierges, et que je mettrai ma chasuble de damas. Pour un autre je demanderais davantage, mais pour toi ce sera deux livres , encore ne les paieras-tu qu'apiès l'office.
— Soit, dit Jean, qui semblait pressé de conclure; mais à une condition.
— Laquelle?
— C'est que la messe sera dite pour moi seul.
— Ne sais-tu pas que l'église est fermée à cette heure ? observa le curé; il n'y aura là que l'enfant de chœur.
— 11 n'a que faire de venir, dit vivement le jeune marin ; j'ai servi la messe plus d'une fois, et je puis remplacer Baptiste.
— A ton aise, répliqua M. Tribou, aussi bien le drôle dormirait debout; alors je t'ouvrirai moi-même la porte de l'église.
— C'est convenu.
— A minuit, donc.
— A minuit!
Avant d'aller plus loin , nous croyons nécessaire de faire connaître , en détail, au lecteur, ce Jean Plébeau et cette Françoise Minart, qui doivent jouer le rôle le plus important dans notre récit.
Le premier était, comme nous l'avons dit, un simple gabarier de la côte ; mais, bien que vi-
vant du travail de ses mains, il avait développé son intelligence par la réflexion, et n'était même point dépourvu d'étude. Il savait lire la lettre manuscrite et la lettre moulée, écrivait facilement, et eût pu, au besoin, établir un compte par sous et deniers. Il connaissait en outre les principales règles du Despautère et entendait un peu de latin.
Il devait cette instruction rare , même chez les gentilshommes de ce temps , à l'ambition de sa mère, qui avait voulu le faire entrer dans les ordres et l'avait confié à un curé du voisinage ; mais la répugnance du jeune homme pour la tonsure s'était révélée de bonne heure, et sa mère, qui ne pouvait renoncer à l'idée d'en faire un bourgeois, avait tourné ses vues vers la basoche, le confiant au parent d'un de ses compères, alors huissier près le parlement de Rennes.
Le jeune homme ne montra pas plus dégoût
pour son nouvel état que pour la prêtrise. Les occupations sédentaires irritaient celle nature avide d'action. Dans l'étude de son patron, sa poitrine manquait d'air , ses muscles de mouvement ; le sang pétillait dans ses veines ; il regrettait lesamusemens du village et la vie sous le ciel, dans la barque qu'il conduisait autrefois.
Cependant il eût peut-être continué sa nouvelle carrière, si la mort de sa mère ne l'eût ramené à Saint- Valéry et s'il n'y eût rencontré Françoise Minart.
Françoise était le dernier enfant du fermier le plus riche et le plus détesté de la paroisse. La méchanceté de Jérôme était proverbiale. Hostile à tout le monde, il avait surtout donné dans sa famille libre carrière à ses mauvais instincts, parce que là les victimes ne pouvaient lui échapper. C'était un de ces hommes qui nourissent une femme et des en fans
comme certains médecins des animaux domestiques, pour expérimenter le tranchant de leurs inslrumens ou la force de leurs poisons; fous malfaisans qui ont juste assez de raison pour abriter sous la loi leur méchanceté ; ingénieux au mal, constans dans leur cruauté, et, trouvant à la douleur des autres je ne sais quelle monstrueuse volupté. Rien n'avait pu vivre sous son toit : sa femme avait succombé au désespoir ; l'aîné de ses fils s'était tué ; le plus jeune, après avoir langui, s'était fané lentement, comme une plante qu'un air corrompu empêche de grandir.
Françoise seule survécut à cette ruine de toute la famille ! A force de simplicité et de patience, elle avait dérouté la cruauté cauteleuse de Jérôme. Il avait vainement tourné autour de son »me, cherchant un vice ou une vertu cachés (car il savait que les seules blessures douloureuses sont celles qui frappent les
points secrets), ses efforts avaient été vains. Tout y était ouvert, aucune plaie ne s'y pouvait envenimer ; les larmes de Françoise guérissaient sa douleur. Pareille à l'oiseau qui, l'orage passé, secoue ses ailes et chante, elle était revenue à la joie avant que Jérôme eût trouvé pour elle un nouveau tourment, et l'élasticité de cette nature forte et mobile lassait sa méchanceté.
Ce fut alors que Jean revint à Saint-Valery et qu'il s'éprit pour Françoise d'un amour que celle-ci ne tarda point à partager.
Minart crut enfin avoir trouvé l'endroit où il pourrait frapper. Il laissa grandir la passion des deux jeunes gens, et, quand il la vit invincible, il ordonna à Jean de ne plus reparaître à la ferme, et choisit à Françoise un vieillard pour mari.
Mais le courage de la jeune fille égalait sa patience. Elle déclara avec calme qu'elle atten-
drait le moment où elle pourrait disposer dé sa main , et qu'alors elle épouserait celui qu'elle aimait. Minart eut en vain recours aux menaces, aux persécutions : tout vint se briser contre la calme énergie de la jeune fille. lue fermier repoussé de ce côté, changea de place et songea à perdre Plébeau. Un vol avait été commis au Moulin-Vert. Sachant qu'il trouverait le grand-prévôt disposé à tout croire contre le gabarier, il réunit des circonstances, arrangea des preuves et alla lui dénoncer le jeune homme.
On sait quelle fut la suite de cette accusalion, et comment le hasard justifia Jean en faisant découvrir le vrai coupable.
Tout en était là au moment où commence notre récit.
La nuit avait pris un aspect orageux , les étoiles, voilées de lourds nuages , jetaient à peine, par instants, quelques rapides et con-
fuses clartés; aucune lumière ne brillait plus dans les cabanes, et tout le \illage dormait depuis long-temps, lorsque M. Tribou sortit du presbytère une lanterne de corne à la main.
Il s'arrêta au milieu du cimetière, regarda autour de lui et, n'apercevant rien, se dirigea, en grommelant, vers la plus petite porte de l'église. Comme il se baissait pour y mettre la clé, un bruit léger lui fit détourner la tête:
— Est-ce toi, Jean? demanda-t-il.
— C'est moi, répondit la \oix du gabarier.
— Tu m'attendais?
— Oui.
— A la bonne heure, fieu; je craignais un retard.
En parlant ainsi, le vieux curé était entré, suivi de Jean qui ferma la porte. Ils traversèrent l'église en silence. Arrivé au chœur, M. Tribou ouvrit la balustrade et se détourna
— :iv, —
pour faire passer son compagnon devant lui ; dans ce moment, les rayons de la lanterne, qu'il avait élevée à la hauteur de ses yeux, tombèrent sur une jeune fille que Jean tenait par la main.
— Françoise Mina rt! s'écria-t-il en reculant.
— Comme vous le voyez, monsieur le recteur, répondit Plébeau tranquillement .
— Françoise! répéta le prêtre stupéfait; que vient-elle faire ici ?
— Entendre la messe que vous m'avez promise.
— A cette heure? Par la croix de notre Sauveur! sais-tu à quoi tu l'exposes? Si Minart apprend qu'elle a quitté la ferme, il est homme à la tuer.
— Aussi n'y doit-elle point retourner, répondit le jeune homme.
M. Tribou "le regarda.
— Non, répéta Jean en rapprochant de lui
la jeune fille; nul ne me l'ôtera maintenant qu'avec la vie, car elle m'a préféré et choisi.
— Mais, malheureux, interrompit le curé, tu n'as aucun droit sur elle.
— J'en aurai bientôt, monsieur le recteur, car cette messe que nous venons vous demander, c'est une messe de mariage.
— Et tu crois que je la dirai?
— 11 le faut.
— Sur mon salut, tu as perdu la raison , Jean. Ignores-tu que je ne puis vous unir sans le consentement du père de Françoise?
— Hélas! mon Dieu! il l'a refusé, et il veut que j'épouse le vieux Claude Perrin, dit la jeune fille.
— Claude, reprit le curé; mais il est riche.
— Écoutez -moi, monsieur le recteur, interrompit Jean avec impatience; moi aussi j'ai étudié, cor ma mère (que Dieu lui pardonne!)
\oulait me faire prêtre malgré mon cœur. A l'âge de Françoise, son père ne peut empêcher notre mariage. Avec le secours des hommes de loi, nous pourrions nous épouser en plein jour et au son des cloches ; il ne nous manque donc que le temps de faire valoir notre droit ; mais que vous importe à vous qui savez qu'il existe? Minart est un fou et un méchant, vousle disiez vous-même aujourd'hui; femme, sœur, enfans, il a tout fait mourir l'un après l'autre, et maintenant il veut aussi tuer celle-ci ! Mais là où la justice des hommes ne suffit plus, celle du prêtre commence: vous êtes sur terre pour secourir tout ce que le monde ne secourt pas. Les juges doivent obéir aveuglément à ce qui est écrit ; mais vous, vous avez votre conscience pour loi, et vous ne permettrez point que deux pauvres créatures perdent à jamais leur repos et leur bonheur faute de formes et de papiers timbrés.
Regardez-nous, monsieur Tribou, nous sommes vos enfans aussi, car vous nous avez baptisés et instruits ; vous connaissez ce qu'il y a au fond de nos cœurs, et vous savez que* nous ne méritons point tout ce que nous avons souffert jusqu'ici. Ah ! notre vie est dans vos mains, monsieur le recteur; ayez pitié de nous.
Jean parlait avec une émotion qui eût dû toucher celui auquel il s'adressait ; mais le curé avait un de ces cœurs fermés, pour lesquels la douleur des autres n'est qu'un bruit, il haussa les épaules sans répondre, en faisant un pas vers la porte.
Le jeune marin se jeta au-devant de lui et le prit par le bras :
— Par le salut de mon ame ! vous ne partirez pas ainsi, dit-il avec yéhémence.
— Prétends-tu me retenir de force ? demanda le recteur effrayé.
— Ah ! je ne prétends rien, monsieur le curé; mais, au nom de Dieu! ne nous refusez pas.
— C'est impossible, dit M. Tribou en cherchant à se dégager.
Jean serra le poing avec une exclamation de colère ; mais Françoise, qui avait jusqu'alors tout écouté en silence, lui saisit la main par un mouvement plein de résolution et d'amour, puis se tournant vers le curé :
— Alors, que notre faute retombe sur vous! dit-elle d'un accent résolu , car, quoi qu'il arrive, je le suivrai ; et où pouvait être une sainte union, vous aurez volontairement mis le péché. — Ne dites pas que vous ne pouvez faire ce que nous demandons, ajouta-t-elle, en voyant que le recteur voulait s'excuser ; car vous l'avez fait déjà pour un autre.
— Moi! s'écria M. Tribou.
•—Ave^-vous oublié mademoiselle de Fiorac
et son cousin j mariés ici en secret la veille de Noël ?
— Qui vous a dit.. . . balbutia le recteur troublé.
— J'étais à la porte du cimetière, veillant pour eux, répondit Françoise ; c'est moi qui leur ai montré le chemin pour venir à travers la lande et qui ai loué la barque avec laquelle ils sont passés chez les Anglais. .. Eux aussi se mariaient sans l'autorisation de M. de Florac.
— Tais-toi! tais-toi!... interrompit le recteur en regardant autour de lui. Si le marquis venait à découvrir... Ne parle jamais de cela, Françoise.
— Vous pouvez vous assurer mon silence... observa la jeune fille en jetant au curé un regard significatif.
Celui-ci fit un geste de désolation.
— Je le voudrais, (Jil-il ; miiis n'v compte
pas , Françoise. Eux, ils avaient pris leurs précautions, ils étaient sûrs d'échapper, et je n'avais point à craindre d'être trahi. . . tandis que toi, ton père s'apercevra de ton départ dès demain; il se mettra à ta poursuite; tout sera découvert, et je perdrai ma cure.
— Mon père me croit chez une tante où je dois passer huit jours, et dans huit jours nous serons bien loin, répondit Françoise. Vous n'avez donc rien à craindre, et ce que vous avez fait pour d'autres, vous pouvez le faire pour nous.
— Tu ne sais pas... tu ne peux savoir, balbutia le recteur de plus en plus embarrassé... Pour les autres, j'avais des raisons...
— Je les connais, dit Françoise.
— Quoi! ils t'ont dit...
— Que vous aviez exigé soixante pistoles.
— Cinquante ! Françoise ; je n'en ai reçu
que cinquante , et ce n'était point pour moi , mais pour les pauvres.
— Ainsi, s'écria Jean qui avait écoulé tout ce débat avec impatience, monsieur le recteur consentirait si nous pouvions lui payer une pareille somme?
— Elle me permettrait de racheter une faiblesse par de bonnes œuvres , Jean , répliqua le curé.
— Je ne l'ai point, dit le marin; mais tout ce que je possède, je suis prêt à le donner.
— Et c'est bien peu , sans doute, Jean ? dit le curé d'un ton d'interrogation.
— Voilà , dit le jeune homme en lui présentant une longue bourse de cuir entr'ouverte.
Le curé y plongea un coup-d'œil rapide; il balança un instant; ses regards allaient de la bourse à la porte; mais enfin la tentation parut trop forte : il étendit la main , prit la
bourse qu'il sembla soupeser, et la faisant disparaître dans la poche de sa soutane :
— Que le ciel me pardonne! soupira-t-il , je n'ai jamais su résister aux prières ; tu seras responsable devant Dieu, Jean, de l'imprudence que tu me fais commettre.
A ces mots, il reprit sa lanterne, et les deux jeunes gens le suivirent au fond du chœur.
Il serait difficile d'exprimer tout ce qui se passait dans l'ame de Françoise. Quelque résolution qu'elle eût montrée jusqu'alors, ce fut en tremblant qu'elle s'agenouilla devant l'autel. Le moment où elle engage sa foi et aliène à jamais toute sa vie a toujours une triste solennité pour la femme ; il semble que tout ce qu'il y a en elle de capricieuse fantaisie et d'imagination vagabonde s'effraie à l'aspect d'un tel engagement et réclame à la fois contre son audace ; mais les liens qu'allait former Françoise avaient encore quelque chose
de plus hardi et de plus extrême ; elle n'engageait pas seulement son avenir, elle rompait encore avec tout son passé ; passé triste et peu regrettable, sans doute, mais qu'entouraient, en ce moment, toutes les trompeuses douceurs du souvenir. Pays, habitudes, la jeune fille abandonnait tout pour se jeter dans une existence inconnue avec un guide nouveau ! Semblable à ces peuplades du Nord qui brûlaient leurs villages, montaient sur une barque et s'abandonnaient à la mer, elle se lançait vers un avenir ignoré sur un de ces fragiles esquifs dont elle avait vu tant de naufrages!
Puis, cette sainte association de deux destinées qui s'accomplit d'ordinaire au grand jour, sous les yeux de la famille et comme une fête, elle allait la contracter de nuit , dans le mystère et le silence ! Cet acte qui, entre les fiancés, est le plus souvent une première joie, semblait entre elle et Jean un premier crime :
elle entrait dans l'inconnu avec toutes les hésitations du doute, sentant la peur à côté de son audace et goûtant son bonheur comme un remords.
Aussi , lorsque la voix du prêtre murmura les mystérieuses paroles de l'église, lorsqu'elle comprit que ce rêve hardi qu'elle avait fait allait s'accomplir, toute sa fermeté l'abandonna-t-elle un instant; elle sentit son cœur se fondre, ses jambes fléchir, et elle tomba à genoux en pleurant.
Mais cet abattement fut court. Françoise avait une de ces âmes qui peuvent céder à l'étonnement d'une première émotion , mais qui, une fois cet étonnement passé , se raffermissent au contact de la réalité, quelle qu'elle soit. Apercevant à ses côtés Jean , qui s'était rapproché d'elle inquiet , elle releva la tête , un sourire plein d'une énergie sereine illumina son beau visage, et quand le prêtre lui de-
manda , selon !a formule habituelle , si elle voulait prendre Jean pour mari, elle répondit d'une voix si ferme , si claire et si douce en même temps, que le doute pénible qui avait traversé le cœur du jeune homme s'évanouit aussitôt.
La cérémonie terminée ^ les deux jeunes gens remercièrent M. ïribou, qui leur recommanda la discrétion, et les reconduisit jusqu'à Véchalier du cimetière.
Ils allaient prendre congé du recteur, lorsque celui-ci attira le gabarier à part :
— Jean, lui dit-il, avec une onction étudiée, nul ne peut savoir ce qui vous est réservé dans le voyage périlleux que vous allez commencer. Dieu peut vous rappeler tous deux à lui sans que vous ayez eu le temps de mettre vos âmes en état de grâce. '
— Je le sais, «^épondit le jeune homme.
— Et as-tu songé à ce qu'il y aurait pour
toi de douleur à voir Françoise languir dans les flammes du purgatoire, faute de prières et de bonnes œuvres?
— Dieu, je l'espère, m'épargnera cette affliction.
— Dieu est un juge inflexible, reprit le curé; mais tu peux éviter ce malheur.
— Et comment ?
— En faisant dire ici des messes pour le repos de vos âmes.
— Et si nous vivons, monsieur le recteur?
— Les messes 'vous profiteront pour l'avenir, Jean; il faut toujours mourir une fois, et un chrétien ne saurait prendre trop tôt ses précautions pour ce suprême moment.
Jean sourit, et saluant M. Tribou :
— Merci du conseil , monsieur le recteur, dit-il ; mais, avant de nous occuper de la mort, qui n'est point encore venue, force nous est de songer à la vie dans laquelle nous sommes, et
pour l'heure ce qui nous reste d'argent pourra suffire à peine au voyage. J'ai plus confiance en la pitié de Dieu pour l'ame qu'en celle du cabaretier pour le corps.
— Bien, bien, murmura M. Tribou d'un air désappointé 5 nous vivons dans un monde où les choses du ciel passent après celles de la terre... Mais tu ne tarderas pas à apprendre peut-être combien il est dangereux de préférer la vie au salut. Que Dieu te pardonne ton peu de piété !
A ces mots , il quitta les deux jeunes gens et rentra au presbytère.
Françoise et Jean prirent à l'instant le chemin de Dieppe, où ils devaient arriver le lendemain.
Ils marchèrent long-temps d'un pas rapide l'un à côté de l'autre, en se tenant par la main, mais sans parler. Tous deux avaient besoin de
se recueillir et de s'accoutumer à la nouvelle — I «^ 4 —
position qu'ils s'étaient faite. Ils atteignirent ainsi un \illage où ils quittèrent la route, de peur d'être poursuivis, se dirigeant à travers les champs et les vergers, et ils continuèrent jusqu'à ce que l'aube commençât à éclairer le ciel. Alors Jean crut s'apercevoir que la jeune fille ralentissait le pas; il lui proposa de s'ar-j rêter . '
Ils se trouvaient au milieu d'un taillis de châtaigniers ; les hautes pousses formaient audessus de leurs têtes un toit mouvant à travers lequel les premières lueurs du jour pénétraient par instans; tous deux s'assirent sur la mousse. Jean rapprocha la jeune fdle de son cœur et appuya un long baiser sur ses paupières :
— A moi, dit-il d'un accent enivré; tu es à moi, Françoise! Oh ! j'ai besoin de te voir là, de te sentir respirer contre ma poitrine pour le croire. 0 mon Dieu ! que ne pouvons-nous rester ici tous deux , comme les personnages
de ces contes merveilleux qu'un enchantement retient des siècles entiers immobiles et pourtant éveillés? Mais tout-à l'heure il faudra reprendre notre route, commencer une existence de travail, de misères, de dangers ! Es-tu bien sûre de ne jamais regretter de m'avoir suivi?
— Sûre , dit la jeune fille avec une douce sérénité. Je ne t'ai pas choisi pour que mes jours fussent plus tranquilles ou plus heureux 5 je t'ai choisi parce que je t'aime. Tu ne sais pas combien de fois j'ai proposé à Dieu une année de ma vie pour te voir une heure ! Que je sois où tu es, vois-tu? et je laisse le reste à la Providence.
— Pauvre Françoise ! dit Jean avec un sourire moitié joyeux, moitié attendri, un fiancé prépare d'habitude une belle chambre à son épouse, et moi je n'ai à te donner qu'un lit de mousse au fond des bois.
— Les oiseaux n'ont (ju'tin nid , observa Françoise en souriant.
— Écoute comme ils chantent notre noce, reprit Jean.
La jeune fille ne répondit rien , mais dans ce moment une brise entr'ouvrit le feuillage, et les premières lueurs du jour naissant éclairèrent son visage ; elle parut si belle aux yeux du jeune gabarier, qu'il s'écarta brusquement pour la mieux voir.
Françoise baissa la tête en rougissant sous ce regard, et, comme il voulait l'attirer sur ses genoux, elle recula vivement; mais, presque au même instant, elle releva la tête , et , apercevant une tristesse étonnée dans les yeux de Jean, elle jeta une exclamation confuse, étendit les mains et se laissa aller dans ses bras.
Depuis la découverte de l'Amérique par Colomb , tous les regards et tous les désirs du vieux monde se tournaient vers cette terre miraculeuse. C'était là que s'était envolée la féerie du moyen-âge. Aux palais de pierres précieuses des génies avait succédé la ville d'or cherchée par Walter Ralcigh ; aux jardins en-
— sachantes , les forêts \ierges. Au reste , tout ce que l'on racontait de cette région lointaine était bien propre à enflammer les imaginations. Là, en effet, tout était étonnant et bizarre. On y voyait des fleurs grandes d'une coudée , des arbres sous lesquels un bataillon entier eût pu se tenir à l'ombre, des oiseaux vêtus de perles et d'azur 5 on y trouvait l'or , l'écaillé , les épices, l'ivoire, les aromates, comme ailleurs les pierres ou les ramées !
L'Espagne, qui s'était abattue la première sur cette riche proie , la dévorait depuis un demi-siècle environ sans avoir pu l'épuiser. A sa suite étaient venus le Portugal, la Hollande, l'Angleterre, s'efforçant d'arracher à leur tour quelques lambeaux; la France arriva l'une des dernières à cette curée ; encore n'y eût-elle point pris part sans un pauvre gentilhomme normand qui vint proposer au cardinal de Richelieu la colonisation de l'île de Saint-
Christophe. Le cardinal forma une compagnie qui réunit une petite somme, et expédia aux Antilles le capitaine d'Énambuc avec quelques centaines de vauriens, chargés spécialement d'instruire les naturels desdites îles en la religion catholique, apostolique et romaine.
La réussite de cette entreprise en amena de nouvelles. Treize ans plus tard, MM. Duplessis et de L'Olive (1) partirent pour la Guadeloupe , après avoir conclu avec les marchands de Dieppe un traité par lequel ceux-ci s'engageaient à leur envoyer , dans l'espace de six années, deux mille cinq cents Français catholiques.
Saint-Malo et Dieppe étaient alors les deux villes maritimes les plus importantes du royaume , l'une pour la course , l'autre pour
(1) Le père Labat, et d'après lui Raynal , l'appelle Loline ; mais le père Dutertre , dont la publication est antérieure, l'appelle de L'Olive.
le négoce. A Saint-Malo se préparaient les arméniens hardis, les pêches lointaines, les expéditions aventureuses et guerrièresqui créaient une marine à la France. Dieppe, plus prudente, allait partout proposant ses produits , et essayait tous les trafics. Malheureusement, loin d'imiter l'intelligente hardiesse des marchands de Londres, ou la patience calculatrice des Hollandais, les Dieppois joignaient l'inconstance française à la foi normande , et faisaient le commerce du monde avec des habitudes de colporteurs. Ne voyant arriver de la Guadeloupe ni petun (I), ni coton, ni caret (2), ils craignirent d'en être pour leurs avances, et laissèrent dormir leur traité.
Cependant MM. Duplessis et de L'Olive écrivaient lettres sur lettres , déclarant qu'ils ne pouvaient rien faire sans un premier secours.
(1) Nom que l'on donnait alors au tabac,
(2} ÈcaUk. nom delà tortue qui l'ouruil l'écaiHe.
Par le fait, les émigrés manquaient de tout, et la colonie eut à souffrir une famine que les missionnaires ont comparée à celle du siège de Jérusalem. Les habitans broutèrent l'herbe des vallées et mangèrent jusqu'au cuir de leurs baudriers. M. Duplessis en mourut de chagrin. Enfin quelques secours arrivèrent de Saint- Christophe où M. de L'Olive avait une habitation , et les marchands de Dieppe , craignant de tout perdre , se décidèrent à une nouvelle expédition. Ils se mirent en conséquence à réunir des vivres et des engagés.
Ceux-ci donnaient aux marchands trois années de travail en paiement de leur passage, et recevaient ensuite du gouverneur un étage (1) de terre qu'ils cultivaient à leur profit. Leur condition , pendant tout le temps qu'ils ap-
(i) On appelait ainsi rélendiie de terre «lonnée ponr une hal)ilali()ii. Jvlle av;ii( ordiiniireineiil rciil [las de large sur mille de lun^, CeUc lonu'ueiir î-'appelail ''/'fffiîc.
appartenaient aux marchands , était à peu de chose prés celle des noirs qui les remplacèrent plus tard. Le maître pouvait les louer ou les vendre, et ne les menait au travail qu'avec la hallebarde.
Quelques autres enrôlemens se faisaient au profit des colons déjà établis , pour un temps déterminé et à un prix convenu. Celui de Jean et de Françoise était de ce genre : engagés pour quatre années au service du sieur Fontaine, lieutenant de la colonie, ils avaient l'assurance de pouvoir acheter, de leurs économies, au bout de ce temps , le terrain nécessaire à une habitation. C'était donc l'indépendance de toute leur vie conquise au prix de quatre années d'épreuves ; encore devaient-ils les passer l'un près de l'autre , soutenus par l'espérance et consolés par leur amour. N'étaientils point d'ailleurs tous deux à cet âge avide de choses nouvelles , où la curiosité donne de
l'audace, l'imprévoyance de la résignation , et où l'on déménage sa destinée comme les enfans leurs jeux , sans autre désir que celui du changement.
Puis, l'amour a ses superstitions ! Jusqu'alors traversés dans toutes leurs joieS; ils étaient bien aises de rompre avec le passé. En fuyant cette vieille Europe , ils y laissaient la longue chaîne de leurs humiliations et de leurs désenchantemens, pour entrer dans un monde nouveau avec leur jeune amour! Qu'importaient, pour un tel résultat, les fatigues , les dangers, les souffrances même? lis avaient la force que donne l'espérance , et ils étaient deux !
Us se présentèrent donc pleins d'une joyeuse confiance au capitaine Meunier, chargé par les marchands de conduire l'expédition , et avec lequel Jean avait déjà conclu leur engagement.
Celui-ci était un petit homme tout rouge , tout rond , tout riant , qui avait déjà navigué
sur toutes les mers et essayé toutes les fortunes.Tour à tour corsaire, boucanier, trafiquant, esclave des Maures, il s'était accommodé à chaque situation et s'était trouvé heureux partout, n'ayant eu besoin, comme il le disait , que de changer d'habitudes. Les douleurs avaient passé sur sa tète comme le navire sur la mer, sans laisser de sillon ; non qu'il y eût en lui une force intime et sérieuse ; loin de là, l'irréflexion avait été sa seule philosophie; mais son corps était si souple, que l'aiguillon de la souffrance n'y pouvait pénétrer; son ame était si légère, qu'elle surnageait dans tous les naufrages. Maître Meunier se consolait d'un revers en l'expliquant par un proverbe ou en y trouvant l'occasion d'un calembourg, et il ne se montrait jamais mécontent du sort tant que celui-ci le laissait content de son esprit.
Ayant autrefois visité les îles de l'Amérique, il savait quelles ressources eihjs pouvaient
offrir à la colonisation ; aussi ne balança-t-il point à prendre un intérêt dans la nouvelle expédition ; il fréta son navire et se chargea d'un certain nombre d'enrôlemens pour son compte ou celui des colons. Quant à la poudre, aux armes, aux graines et aux provisions, les marchands devaient les lui fournir ; mais il n'eut point le loisir de s'assurer comment ils avaient rempli leurs engagemens à cet égard ; une grande affaire l'absorbait complètement ! Prétextant que Meunier ne pouvait être le capitaine que d'un moulin , il avait baptisé son flibot le Moulin Jaune, et s'occupait de le faire passer à l'ocre, afin qu'il pût mériter son nom. Tout fut donc embarqué sans vérification , et les marchands dieppois en profitèrent pour se débarrasser de leurs farines piquées , de leurs cidres aigris et de leurs morues gâtées.
Cependant l'armement était achevé, les cent cinquante engagés couvraient le pont du navire,
le capitaine Meunier faisait préparer les voiles, raidir les étais , et Fon allait filer la grande amarre, quand Françoise et Jean se présentèrent.
Celui-ci tira son bonnet et héla le capitaine, qui le reconnut au premier coup-d'œil,
— Eh! c'est mon marin d'eau douce , s'écriat-il en riant ; par la poupe, garçon.
Jean y courut et aida Françoise à sauter sur le lillac. Ce fut alors seulement que Meunier aperçut la jeune femme.
— Oh ! oh ! tu navigues de conserve , s'écria-t-il.
— Je m'étais engagé à ne point venir seul , répondit Jean.
— Je sais, je sais, reprit le capitaine en regardant Françoise; mais, par mon saint patron, on ne dira plus que nous apportons aux Antilles notre rebut; ceci est de premier choix.
— Et aussi bon que beau , dit le jeune homme.
— Dieu la conserve alors, répliqua le marin; Meunier ne demanderait qu'à trouver une pareille meunière.
— La Normandie est le pays des bonnes ménagères et des belles filles, capitaine.
— Connu, connu, garçon, répliqua Meunier en riant ; toutes les mères normandes me le répètent depuis vingt ans; mais cherche ta place, et gare aux manœuvres, car nous allons appareiller.
Le Moulin Jaune venait en effet de déborder et fut bientôt sous voiles.
Françoise et Jean s'assirent à l'écart , le cœur plein d'une agitation inquiète. Près d'échapper , tous deux s'étaient sentis saisis en même temps de la crainte d'avoir été découverts et poursuivis. Leurs yeux guettaient avec angoisse chaque barque qui se détachait du ri-
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vage. Ils mesuraient avec impatience l'espace qui les séparait du port , et accusaient la lenteur du navire.
Celui-ci dépassa enfin la dernière pointe, et, prenant le vent , commença à cingler vers la pleine mer. Les deux jeunes gens se jetèrent un regard plus rassuré.
Les côtes s'éloignaient rapidement , et tous les passagers étaient debout, les regards tournés vers ce reste de patrie qui s'effaçait à l'horizon. Nul n'avait songé à quitter le tillac ! Parmi ces cent cinquante malheureux que le vice, le désespoir ou la misère forçait à l'expatriation, il ne s'en trouva pas un qui détournât la tête avec indifférence : une oppression commune fermait toutes les bouches, et ce fut seulement lorsque tout eut disparu au loin que les plus résolus retrouvèrent leur sang-froid et songèrent à prendre connaissance de leur nouvelle habitation.
Leflibot du capitaine Meunier portait au plus deux cents tonneaux, et, le chargement arimé, on avait suspendu dans la calle autant de hamacs que l'on avait pu en placer; mais, lorsqu'on les compta, il s'en trouva moitié moins que de passagers. Le capitaine Meunier, qui en fut averti, répondit tranquillement que les passagers dormiraient l'un après l'autre , et que c'était seulement une habitude à changer. Plus tard on découvrit que l'eau était corrompue et les vivres gâtées.
— Changement d'habitude , répondit l'imperturbable capitaine.
Les plaintes des engagés devinrent alors des menaces. Ils voulurent forcer Meunier à virer de bord et à regagner la France ; mais celui-ci arma ses marins, fit charger les espingoles, et demanda amicalement aux mécontens s'ils voulaient qu'ils leur distribuât de sa farine.
Les plus braves eux-mêmes hésitèrent.
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Étrangers à la navigation, entourés <ie |>érils qu'ils connaissaient sans savoir les éviter, ne pouvant se passer du capitaine ni de son équipage, ils reculèrent devant une lutte dont le succès même devait amener leur perte. Il fallut donc se soumettre et accepter la loi du plus petit nombre. La maladie ne tarda point d'ailleurs à changer l'irritation en abattement, et le capitaine répéta d'un air satisfait qu'ils s'étaient habituée à la discipline nautique.
Jean et sa jeune femme résistèrent mieux que les autres passagers à la fatigue et aux privations. Pour eux , toutes les misères de la traversée étaient venues se perdre dans l'immense joie de leur amour! Il en est du bonheur, pour ceux qui ont long-temps souffert, comme de l'abondance pour ceux qui ont été long-temps privés ; ils demeurent un instant étrangers à tout le reste , absorbés par ce premier étonnement et cette première sève d'une sensation
nouvelle. Il faut qu'ils en aient épuisé les plus YÎves saveurs, pour redevenir sensibles aux autres douletjrs et aux autres plaisirs.
Jean avait d'ailleurs réussi à adoucir les rigueurs du voyage. Rendant les services d'un matelot à bord du Moulin jaune, il avait obtenu, comme tel, un hamac dans l'entre-pont et une ration meilleure; car, désireux de conserver la santé de ses marins, Meunier faisait porter sur les engagés les plus dures privations. Ceux-ci voulurent s'en plaindre, mais le capitaine leur fit observer que les passagers n'étaient autre chose qu'une garnison, et qu'il avait toujours été d'usage de sacrifier, en cas de besoin, la cargaison à l'équipage.
Cependant les vents étaient devenus contraires; les vivres diminuaient : il fallut réduire les rations. Soixante engagés avaient déjà succombés. L'air de la cale était devenu mortel, et ceux qui survivaient durent la quitter.
Étendus sur le tillac, la plupart semblaient même avoir cessé de sentir, et, sans quelques sourdes plaintes, on les eut déjà pris pour des cadavres. Une vingtaine des plus forts étaient seuls restés debout. On les voyait se traîner au milieu de leurs compagnons, épiant leur agonie et se comptant d'un œil affamé et hagard. Mais, quoique chaque jour diminuât leur nombre, les ressources diminuaient plus vite encore. Enfin l'eau manqua ! A cette nou- \elle , ceux qui avaient résisté jusqu'alors se couchèrent à leur tour et attendirent la mort dans un sombre désespoir.
Une nuit s'écoula ainsi, puis un jour , puis une seconde nuit! Vaincus, à leur tour, par la souffrance , Françoise et Jean s'étaient retirés à l'écart. Celui-ci tenait sur ses genoux la tête languissante de la jeune femme et serrait une de ses mains dans la sienne. La nuit allait finir; les passagers étaient immobiles et
silencieux ; tous avaient cédé à ce court sommeil qu'apportent d'ordinaire aux mourans les premières clartés du jour. Le capitaine Meunier seul était debout , parcourant le lillac en fredonnant. On n'entendait que le bruit de ses pas mêlé au murmure du sillage et au frissonnement de la brise dans les voiles. Une lueur rosée commençait à illuminer l'horizon, et une rafale chargée de je ne sais quelles mielleuses senteurs venait de s'élever.
Affaiblis par la soif, nos deux amans sentirent leurs fronts s'appesantir. Françoise se rapprocha de la poitrine du jeune homme avec un soupir, moitié de tendresse, moitié de souffrance; l'un de ses bras alla se suspendre à son épaule, et ses yeux se fermèrent.
Tout-à-coup la voix d'une vigie se fit entendre.
— Écoute! dit Jean en relevant la tète, éperdu.
— Terre! répéta la voix,
— Où cela ? demanda Meunier.
— Sous le vent.
— A quelle distance ?
— Quinze nœuds.
— Sauvés ! cria Jean en sert-ant Françoise dans ses bras.
Celle-ci fit un effort pour se lever 5 mais ^ tremblante d'émotion, elle ne put que joindre les mains et tomber à genoux.
Cependant le cri du matelot avait été entendu ; tous les mourans s'étaient redressés. Il y eut un moment d'inexprimable confusion. Les plus forts se précipitaient vers les haubans , les plus faibles vers les bastingages , cherchant à percer la brume du regard ; tous demandaient le nom de !a terre annoncée!... C'était Madère, dont les côtes calcinées et les vallées ombreuses leur apparurent bientôt au soleil levant.
Quelques heures plus tard, le navire du capitaine Meunier jetait l'ancre devant l'île espagnole.
Quinze jours s'étaient écoulés depuis l'arri' vée du Moulin jaune à Madère. Les \ivres étaient faits, le pavillon de partance arboré au grand pic, et cependant rien ne bougeait à bord du flibot, que l'on apercevait toujours à la même place, mouillé sur une seule ancre. Au Ii«u de l'équipage et des nombreux passagers qui eus:
sent du garnir le tillac, on n'y apercevait que le capitaine Meunier , les mains dans les poches, et regardant, de temps en temps, du côté de la terre, en jurant tout bas.
Il venait de recommencer pour la centième fois sa promenade de la poupe au mât de misaine, lorsque Jean parut à l'entrée de la grande écoutille.
— Les engagés n'arrivent donc point , capitaine ? dit- il en portant la main à son bonnet.
Meunier lui montra la rade.
— Regarde pas plus d'embarcation que
dans une carafe. Mes matelots n'auront pu les retrouver, .. Et quand je pense que sans eux nous serions partis depuis quatre jours!...
— Les habitans les ont si bien reçus, et ils ont tant souffert, observa Jean.
— Quoi! souffert, s'écria Meunier; parce qu'ils ont étéconli^aintsà quelques ckangemens
(t habitudes .. . N'ont-ils pas eu le temps de se refaire, les misérables? La peur de mourir de faim les fera tous mourir d'indigestion. Ils se brûlent le sang avec ce vin de feu, comifle si ce n'était point assez du soleil pour leiir cuire le cerveau. Je les ai avertis, pourtant : les engagés du Richard , qui ont touché ici , il y a urt an^ sanâ vouloir être plus sages , sont tous morts en chemin de la fièvre et du transport. Mais ils n'écoutent rien... Au diable si je me charge désormais de pareille marchandise !
— Le gouverneur don Diego de Mendoza ne vous avait-il point promis de les faire ramener à bord ?
— Aujourd'hui même, et il n'avait pour cela qu'à les faire ramasser à terre comme des bananes tombées , car ils sont ivres du soir au matin ; mais ses estafiers auront craint la fatigue!... Ces Espagnols sont des gens qui n'éternuent pas, de peur de se moucher.
— J'aperçois pourtant une pinasse et une chaloupe qui viennent à nous, dit Jean.
Le capitaine regarda un instant.
- — Par le Christ , je crois que tu as raison , s'écria-t-il ; ce sont nos ivrognes qu'on ramène!... Hourra ! pour le gouverneur ! à mon prochain voyage en Normandie je lui rapporterai une relique de Notre-Dame-de-la-Délïvrance.
Deux barques, l'une conduite par des Espagnols et l'autre par les matelots du Moulin jaune, se dirigeaient, en effet, vers le flibot et l'eurent bientôt accosté. Ainsi que l'avait prévu Meunier, les engagés étaient tous ivres. On les hissa à bord à grand'peine ; le capitaine remercia les Espagnols, leur distribua quelques doublons, leva l'ancre et remit à la voile, tandis que les nouveaux arrivés se dispersaient sur le pont, où ils s'endormirent pour la plupart.
Le soleil était brûlant , et la brise favorable ne gonflait que les plus hautes voiles. Cependant le flibot , comme impatient de réparer le temps perdu, fendait rapidement la vague soyeuse. Le jour s'écoula, puis la nuit sans que lèvent changeât. Le ciel brillait d'étoiles, et tout annonçait une heureuse navigation. Jean, dont le quart était achevé, alla rejoindre Françoise dans l'entre-pont.
Tous deux dormaient depuis quelque temps, lorsqu'un grand bruit les réveilla en sursaut; legabarier s'élança de son hamac et courut vers l'échelle; Meunier allait la descendre.
— A nous , garçon ! s'écria-t-il en apercevant le jeune marin.
— - Qu'y a-t-il, capitaine?
— Il y a que tous nos ivrognes sont devenus fous.
— Fous! répéta Jean, stupéfait.
— N'entends-tu pas leurs cris, reprit Meu-
nier, viens, s'ils se rendent maîtres du navire, nous sommes perdus.
Jean suivit le capitaine , se 'demandant s'il n'était pas lui-même dans le délire ; mais lorsqu'ils arrivèrent sur le pont , le jeune homme demeura immobile devant l'étrange spectacle qui s'offrit à ses yeux.
Les passagers , qu'il avait laissés endormis quelques heures auparavant, étaient alors debout, en proie à une agitation insensée. Quelques-uns, se croyant poursuivis par le fantôme de la mort, parcouraient le tillac avec des cris lugubres; d'autres^ une couronne de corde au front et assis sur la drome, dans une attitude majestueuse, donnaient audience comme des souverains ; la plupart , obéissant à je ne sais quelle fièvre d'action-, remuaient ies rames , tournaient le cabestan ou roulaient les canons.
Jean courut à la barre qui venait d'être
abandonnée, tandis que le capitaine et les njatclots essayaient de rétablir l'ordre ; mais dans ce moment même un canon, démarré par l'un des fous et poussé sous la lisse , tomba à la mer.
Au bruit que fit sa chute , de grands éclats de rire, mêlés d'applaudissemens, s'élevèrent! Un second canon fut lancé dans les flots, et les rires augmentèrent. Les matelots voulurent en vain s'interposer ; ils furent repoussés , foulés aux pieds, et forcés de se réfugier sur le gaillard d'arrière.
Exaltés par leur victoire, les fous poussèrent alors un hurlement de joie ; une sorte de délire commun semblait avoir saisi ces malheureux. Les tonnes d'eau suivirent les canons , puis vinrent les anspectS; les cordages, les mâtereaux de rechange , les embarcations. Lear folie s'exaltait à mesure que le soleil montait à l'horizon. Penchés sur la lisse , ils battaient
des mains à cliaque objet lancé dans la mer.
Enfin tout manqua !
H y eut alors un moment d'arrêt et pour ainsi dire de stupeur. Les fous se regardèrent comme pour se demander s'ils devaient renoncer à un tel divertissement; mais tout-à-coup l'un d'eux leva les bras, et, franchissant le bastingage, s'élança avec un éclat de rire dans les flots. Ce fut comme un signal; les plus voisins enjambèrent la lisse pour le suivre, et en un instant le sillage du navire fut couvert de tètes vacillantes et près de s'abîmer (1).
Tout l'équipage contemplait cette scène avec une pitié mêlée de terreur. A chaque éclat de rire, à chaque chute, Françoise se pressait éperdue contre le jeune marin. Déjà la moitié des engagés s'étaient engloutis dans les flots,
(1) Le père Dutertre, dans son Histoire des Antilles, parle de cette étrange folie qui saisit tous les passagers après les excès commis à Madère.