SI
quand ie capitaine Meunier courut a ceux qui restaient.
— Et la cale, garçons, s'écria-t-il, vous oubliez la cale.
Ce fut comme un trait de lumière.
— La cale, la cale, répétèrent les fous . Ils s'élancèrent vers l'écoutille.
A peine le dernier eut-il disparu que le capitaine retira l'échelle, rabattit le panneau et le referma. L'équipage poussa un cri de joie.
— Paix! dit Meunier.
Tous se turent, et il y eut un silence. Surpris par l'obscurité, les fous étaient demeurés un instant saisis, mais bientôt leurs hurlemens s'élevèrent.
— Chantez, chantez, sauvages, dit le capitaine, vous voilà au fond de votre fosse comme les ours de Berne; maintenant, du moins, nous serons maîtres du pont.
— Et il était temps, ajouta un vieux mate-
lot, car nous allons avoir de l'occupation.
— Que veux-tu dire, père Larigot?
— Regardez , capitaine.
Tous les yeux se tournèrent vers le point de l'horizon indiqué par le marin. Une nuée grisâtre qui grandissait à vue d'œil s'avançait avec la rapidité de l'éclair, faisant bouillonner la mer sous son ombre.
— Dieu me damne , c'est un grain blanc î s'écria Meunier.
— Et qui pourrait bien avarier la farine de votre moulin, ajouta le père Larigot avec ce sourire menaçant des vieux matelots.
— Aux voiles, garçons, cria le capitaine; carguez tout , et en double si vous ne voulez boire à la lasse des requiem (1).
Les matelots s'élancèrent dans les enfléchures pour exécuter la manoeuvre commandée ;
(1) Nom quQ Toft donnait alors au requin.
ils atteignaient la grande vergue lorsqu'un sourd grondement retentit tout-à-coup. Les vagues se dressèrent en écuniant, et une rafale terrible, s'engouffrant dans les voiles, fit ployer le navire camme un coursier qui s'abat.
— Lofe, timonier, lofe, cria Meunier.
Mais il était trop tard, un long craquement se fit entendre, et, avant que l'ordre eût pu être suivi , les deux huniers s'abattirent , emportant un nuage de voiles qui s'éparpillèrent au loin en légers flocons et allèrent se perdre dans l'ouragan.
Une trentaine d'hommes armés étaient arrêtés sur l'un des mornes qui dominent la Basse-Terre de la Guadeloupe. La plupart portaient le chapeau de latanier , les brodequins en cuir de porc , la culotte courte et l'habit français , serré par une corde de niahot à laqudic pcndaienl deux paires de longs pistolets.
Quelques-uns étaient assis sous un immense courbaril ; d'autres , appuyés sur leurs lourds fusils, regardaient la mer, dont une échappée apparaissait entre les sommets aigus de la montagne.
A leurs mains noires de poudre et à leurs habits souillés de sang figé, on eût pu les prendre pour des chasseurs revenant d'une battue dans les forêts, sans la présence de deux personnages qui semblaient annoncer que leur expédition avait un caractère à la fois militaire et religieux.
Le premier était un jeune moine dont le regard dur, le teint bronzé et l'allure assurée annonçaient un de ces missionnaires qui parcouraient alors le Nouveau-Monde à la suite de toutes les bandes d'aventuriers. Le second avait environ quarante ans, et son costume ^ bien (ju'à peu près semblable à celui de ses compagnons, avait conservé des débris d'orne-
mens qui indiquaient un grade : il portait, au lieu de coutelas, l'épée d'officier.
Il s'était assis avec le moine à quelques pas de ses gens, d'un air maussade et contrarié. Il y eut un assez long silence. Enfin , il frappa sa carabine violemment contre la terre.
— N'importe! s'écria-t-il comme s'il répondait à une réflexion, je me demande toujours comment la peau rouge a pu s'échapper cette nuit de Yajoupa; je l'avais lié moi-même, et la corde de mahot lui entrait dans les chairs.
— Le démon aide ses adorateurs, observa gravement le moine.
— Le démon et la négligence de Rifflot, dit l'officier en jetant un regard vers un jeune homme à figure de singe , qui portait les insignes de sergent.
— Faites excuse, lieutenant, dit celui-ci de cette voix grasseyante particulière aux Parisiens, mais il n'y a point de ma faute.
— Ne t'avais-je point recommandé de veiller sur le Caraïbe?
— Aussi avais-je ordonné à mon matelot (1) de ne point le perdre de vue.
— Comme tu fais toutes les fois qu'il y a une fatigue ou un danger.
Le sergent feignit de ne point entendre.
-- Pas vrai, Picard, que je t'avais donné le sauvage à garder? dit-il en se tournant vers une espèce de colosse éteiKiu sur l'herbe à ses pieds.
Le Picard détourna vers le sergent sa tête de taureau.
— Le sauvage? répéta-t-il d'un air endormi.
— Pourquoi l'as-tu laissé partir, gros lézard que tu es?
(1) Lorsqu'un engagé avait fini son temps, il s'associait à un autre engagé, également libéré, et tous deux cultivaient de moitié un étage; l'engagé appelait cet associé son matelot.
— Je ne sais pas, sergent.
Celui-ci fit un geste de mépris.
— Pour sûr, cet être-là ne marche sur deux pieds que par suite d'une mauvaise habitude , dit-il.
— Raison de plus pour veiller toi-même , reprit le lieutenant d'un ton irrité. Nous avons perdu , par ta faute , une occasion qui ne se représentera peut-être jamais. Les Caraïbes étaient tous à la Dominique, et si le prisonnier ne se fût échappé, il nous eût conduits au lieu où les siens ont caché leurs femmes et leurs provisions.
Un murmure s'éleva parmi les hommes armés, et de sourdes malédictions tombèrent de toutes parts sur le sergent.
— Eh bien! eh bien! quoi? dit celui-ci en se détournant tranquillement ; ne dirait-on pas des chiens de bouchers à qui j'ai vol<? un os ! Qui nous empêchera, un de ces jours, de
pourchasser les Caraïbes jusqu'à la Grande- Terre, où ils se sont retirés?
— Au risque de leur laisser notre peau, observa un des colons.
Rifflot lui jeta un regard ironique.
— Que veux-tu qu'ils fassent de la tienne, Auvergnat ? demanda4-il en riant; ils digéreraient plus facilement une carabasse de caret.
— Possible, répliqua l'Auvergnat; mais, comme elle est solide à l'usage, j'y tiens.
— Il ne fallait pas nous suivre alors, vieux requiem ; ne sais-tu pas que l'on marche ici sur la mort comme à Paris sur les pavés ?
— Ah ! Paris ! s'écrièrent cinq ou six voix , pourquoi l'avons-nous quille, sergent!
— C'est là qu'il fait bon vivre.
— Que de jolies filles !
— Et quel cognac !
— Si seulement on y supprimait la police !
^ Et si l'on n'était pas obligé de payer ses dettes !
— Assez de \os souvenirs , s'écria Rifflot brusquement ; voulez -vous augmenter l'appétit d'un affamé ? A qui parlez-vous de la grande ville ? Est-ce que je n'en suis pas , donc ? Né aux halles et connu des bons enfans!... les jolies filles, c'était mon élément; et, quant au cognac...
— Il suffit de regarder votre nez , sergent.
— Comme tu dis , l'Auvergnat ; je faisais partie de la société de Notre-Dame-de-la-Pinte, tandis que maintenant je fais partie de celle de Notre-Dame-dc-la-Soif! Et cependant. Dieu sait ce que MM. Duplessis et de L'Olive nous avaient promis. Ils nous menaient ici pour fiûrc fortune en trois ans et vivre comme des gentilshommes.
— Ils vous menaient ici pour instruire les
idolâtres dans la religion catholique , interrompit le moine ; la commission du roi le porte expressément.
— Peut-être , dit RifHot ; mais du diable si j'eusse fait un pas pour un tel ouvrage.
— Es-tu donc sans intérêt pour tes frères païens ?
— Faites excuse , mon révérend ; à défaut de chrétiennes et de fromens , je m'intéresse beaucoup à leurs femmes et à leur manioc j par malheur l'un et l'autre viennent encore de nous fder sous la main.
— Dieu n'a point voulu vous livrer ces malheureuses, dit le moine avec emphase, parce qu'il a deviné que vous les cherchiez dans l'intérêt de vos passions.
— • Par le ciel , mon père, il n'avait pas besoin pour cela d'être membre de la Sainte-Trinité, dit le Parisien effrontément 5 [)Our quelle
cause aurions-nous pu courir après ces peaux de maroquin ?
— Oubliez-vous que le pape et le roi nous ont envoyés ici, avant tout, dans l'intérêt de la religion ? reprit le dominicain sévèrement.
— C'est-à-dire, répliqua Rifflot, qu'il faudrait faire la chasse aux femmes pour leur apprendre le catéchisme.
— Pourquoi non ? Le devoir de tout chrétien n'est-il pas de travailler à l'instruction religieuse de ses sœurs 7
— Compris, compris, mon révérend , s'écria Rifflot ; les dominicains appellent des sœurs ce que les curés appellent des nièces.
— Que veux-tu dire, drôle ?
— Je vois maintenant pourquoi vos frères de Paris m'ont enlevé autrefois deux maîtesses.
— Tu mens, s'écria le moine.
— C'était pour compléter leur instruction religieuse, ajouta Rifïlot.
Les colons éclatèrent de rire 5 mais le frère Josepii s'était levé pâle de colère. Il s'avança vers les hommes armés, et posant une de ses larges mains velues sur l'épaule du Parisien :
— Avoue que tu as menti, misérable, dit-il d'un accent bref et menaçant.
— Moi? répliqua le sergent qui parut se déconcerter.
— Avoue, avoue, avoue, répéta le moine, et, à chaque mot, la main s'appuyait plus pesante sur l'épaule de Rifflot qui fléchit malgré lui et tomba rudement à genoux.
— Par le ciel, lâchez-moi , mon révérend, s'écria-t-il.
Mais celui-ci le tenait cloué à la terre.
— Mort et enfer ! me laisserez-vous ? reprit Rifflot qui se débattait furieux .
— Avoue , répéta le dominicain impassible.
Le sergent avait saisi le manche de son coutelas ; mais ses yeux rencontrèrent le regard étincelant du moine, il baissa la tête.
— Allons , mon révérend , c'était 'nne plaisanterie, balbutia-t-il.
— Non, dit le moine inflexible.
— Alors je me serai trompé.
— Non, non.
— * Eh bien! au diable; c'est que j'ai menti.
La main se retira , et Rifflot put se relever.
-- Mille piques, frère Joseph, dit-il en secouant, vous m'avez démis l'épaule. Si c'est ainsi que vous donnez votre bénédiction , je m'en priverai.
— Arrière, serpent, dit le dominicain.
— Soyez tranquille , je me tiendrai désor-
mais à distance, et quand vous voudrez faire le Samson, je vous enverrai mon matelot, d'autant qu'il pourra vous fournir une mâchoire d'âne.
Le moine fit un geste de dédain sansrépondre et se rassit.
Les colons avaient suivi cette étrange scène avec une sorte d'indifférence paresseuse et comme accoutumés à de tels débats. Ce n'était point, en effet, le premier de ce genre dont ils eussent été témoins. Dominé par sa nature, le frère Joseph s'était toujours montré une sorte de chevalier errant de la religion, rêvant la conquête des âmes comme d'autres eussent rêvé celle d'un royaume. Long-temps captif derrière les barreaux du cloître , il avait accepté avec joie une mission lointaine, non par chaleur de piété, mais parce qu'elle le jetait dans une vie de mouvement et de périls. Nourri du reste dans tous les préjugés du couvent, il avait appris la foi comme un soldat le maniement
des armes, et réunissait en lui la plus complète nature de moine et la plus complète nature d'aventurier.
Cependant les colons venaient de dérouler les grands sacs de toile que chacun d'eux portait en bandoulière , et en avaient retiré quelques fruits et quelques racines qu'ils dévoraient ; le sergent éveilla d'un coup de pied son matelot endormi sur l'herbe.
— Holà, le Picard, nos provisions, dit-il. Le colosse se souleva sur le coude et regarda
Rifflot d'un air étonné.
— Nos provisions, sergent? répéta-t-il.
— Ne te les ai-je pas données à garder ? Pour toute réponse , le Picard détacha son
sac et le secoua.
— Comment, vide ! s'écria Rifflot.
— Pardieu, vous avez tout mangé ce matin, dit le matelot en riant.
— Moi ?
— Même que vous avez ouWié de me garder ma part.
Le sergent fit un geste de désappointement; puis , prenant presque aussitôt un air d'indifférence :
— Après tout, il n'y a pas grand mal, Picard, dit-il ; tu dois être aussi fatigué que moi d'ignames et de bananes grillées. A la bonne heure, s'il s'agissait d'une tranche de tortue ; mais M. de L'01i\e veut que nous menions une vie frugale, et défend d'en varer.
— Ne sais-tu pas , drôle , qu'il le fait dans votre intérêt et pour arrêter les dyssenteries ? répondit le lieutenant.
— C'est juste, reprit Rifflot, le fraiera décidé qu'il était plus sain de mourir de faim que d'indigestion , et le révérend aura sans doute ajouté que c'était plus religieux ; mais pourquoi ne pas nous permettre au moins de chasser les acoutys et les porcs sauvages ?
— Parce que vous vous laisseriez surprendre par les Caraïbes , et que chaque homme de moins met en danger la colonie.
Le Parisien haussa les épaules.
— Je ne connais pas de plus grand danger que de vivre de pourpier cuit dans l'eau de mer, ou de diachilimiy comme ce pauvre Champenois qui, dans la disette de l'an dernier , a mangé tous les onguens du chirurgien. On peut d'ailleurs, en ouvrant l'œil, se garder des sauvages; voyez plutôt le Glorieux! M. de L'Olive voulait le forcer à prendre un étage parmi nous ; il a refusé , et il vit libre sur le morne Piment, faisant ses quatre repas et se moquant des peaux rouges.
-— Qui le feront rôtir au premier jour, observa Fontaine.
Rifflot secoua la tête.
— Son sanglier le garde, dit-il, et je me fierais plus à Mardi-Gras, qu'à toutes les senti-
nelles du fort. Aussi, cliangeraisje volontiers ma chasse contre ïajoupa de mon cousin le Glorieux.
— Ne parlez pas de cet homme ! s'écria le père Joseph, c'est un mécréant qui a refusé de se rendre à la chapelle pour suivre les offices.
— Parce que le gouverneur en eût profité pour le faire arrêter, observa le Parisien.
— Il méprise la nourriture spirituelle, et n'a point encore approché de la sainte table.
— Possible , dit Rifflot, mais il approche de l'autre, celle où l'on nourrit le corporel, et, pour ma part, je serais flatté d'en faire autant.
— Dieu a l'œil sur les siens, et vous prépare des temps meilleurs, dit le moine ; sous peu de jours, il renouvellera ici le miracle qui sauva autrefois son peuple, et fera tomber pour vous une nouvelle manne dans le désert.
— C'est-à-dire que les crabes vont descendre des montagnes, continua Rifflot; c'est un miracle qui arrive tous les ans vers la miavril ; malheureusement , ils ne nous apporteront ni habits pour nous vêtir, ni poudre pour nous défendre.
— Le gouverneur en attend de France , observa Fontaine. Les marchands de Dieppe ont annoncé un navire chargé de vivres et de munitions .
— Les marchands de Dieppe , dit Rifflot , sont trop bons Normands pour nous envoyer leur bœuf salé et leur morue^ quand nous n'avons à leur retourner que des lézards empaillés ; encore , si nous avions pu ramasser une bonne provision de petun et de caret!... Mais l'ouragan et la compagnie ont tout dévoré. Aussi, je vous engage à compter sur les Dieppois comme sur l'habit que vous fdera votre truie. Voilà trois ans qu'on nous annonce des
vaisseaux qui doivent nous apporter de Teau' de-vie, du lard et des femmes; quand je les verrai devant l'île, je promets de songer à faire moii salut,
— Songes-y donc dès aujourd'hui, païen!
s'écria le père Joseph, car en voici un qui arrive.
— Un vaisseau!
— Regarde !
Tous les colons se levèrent et tournèrent les yeux vers la grande anse; un navire venait en effet d'y jeter l'ancre.
Cette espèce de réponse du ciel aU défi du Parisien avait quelque chose de si étrange, que ces âmes grossièrement superstitieuses en furent saisies. Quelques-uns tombèrent à genoux en joignant les mains ; tous jetèrent un cri de surprise et de joie.
— Et maintenant, reprit le dominicain avec
solennité, reconnaissez la vérité des promesses du très-haut.
— Et surtout, tâchons de ne pas arriver les derniers, interrompit le Parisien en saisissant son fusil.
— Songez à le remercier de la faveur inespérée qu'il vous accorde, reprit le moine.
— Tournons l'habitation Mercier, ajouta le sergent.
— A genoux , chrétiens! s'écria le père Joseph.
— En route , mangeurs de lard ! répliqua Rifflot.
Et, s'élançant dans le sentier qui descendait à la mer, il disparut avec tous les colons et le lieutenant lui-même, malgré les cris du dominicain qui les suivit de loin, les poings serrés et en les accablant de ses pieuses malédictions.
Cet empressement des colons à courir vers le navire qu'ils venaient d'apercevoir mouillé à la grande anse, était du reste suffisamment justifié par l'absence complète de secours dans laquelle ils avaient été laissés jusqu'alors par la compagnie. Tout ce que venait de dire le sergent à cet égard était au-dessous de la vérité 5
telle avait été la famine pendant quelque temps, que l'on avait soupçonné les habitans de déterrer et de manger les cadavres I M. de L'Olive lui-même ne put échapper à la commune misère , qu'en passant à Saint-Christophe , où il possédait une plantation ; mais les secours qu'il en rapporta furent bientôt épuisés, et les colons retombèrent sous la menace des maux qu'ils avaient déjà subis.
Quelques-uns s'emparèrent d'une barque pour tenter de fuir; ils furent repris, et ils auraient été pendus sans l'indulgence du gouverneur qui se contenta de les faire marquer. D'autres se teignirent au roucou, et cherchèrent un asile parmi les Caraïbes. Mais la plupart languissaient et mouraient sous le bâton des commandeurs; car, dans cette île lointaine comme en Europe, le plus grand nombre travaillait pour quelques-uns. On avait transporté à la Guadeloupe l'organisation féodale de la
mérepatrie, sauf la protection des lois et V\ndulgence du seigneur. Les associés exploitaient leurs engagés avec cette avidité implacable des compagnies , espèces de monstres sans cœur, n'ayant d'autre évangile qu'un registre, d'autre ambition qu'un dividende. Des malheureux , naguère captifs chez les infidèles, regrettaient tout haut ce dur esclavage î
Le ciel lui-même semblait conspirer contre la colonie ; les récoltes de manioc et d'ignames manquèrent. Enfin, poussés à bout, les plus hardis proposèrent d'échapper à la famine en pillant les carbets des sauvages. Il suffisait pour cela d'inventer uti prétexte de guerre. Les Français, chez qui l'on n'eût trouvé rien 4 prendre, se plaignirent d'avoir été volés par ieurs mnis les hommes tannés -^ ceux-ci protestèrent en vain de leur innocence, et en offrirent les preuves; les colons, qui avaient faim, répondirent comme le loup à l'agneau;
un vieux chef fut massacré avec ses trois fils, et les carhets envahis.
Mais, en allumant une pareille guerre, les Français n'avaient point réfléchi au fléau qu'ils se préparaient. Forcés de fuir dans les mornes, les Caraïbes durcirent au feu leurs boutons (1), aiguisèrent leurs zagaies de palmiste, trempèrent leurs flèches dans le lait de mancenillier; puis, laissant leurs femmes sous des ajoupaSi ils descendirent en silence aux basses terres.
Pendant ce temps, des pirogues et des coulialas s'étaient dispersées sur la mer, portant chacune un seul rameur. Elles reparurent bientôt chargées jusqu'au niveau de la vague. C'étaient les guerriers de la Douiinique, de la Barboude , d' Antigoa , de la Martinique et de Saint-Christophe qui venaient aider à la ven-
(1) Casse-tête.
geance de leurs frères. Us se répandirent silencieusement autour des étages, rampant dans l'herbe ou sous les feuilles.
Les colons, qui se trouvaient écartés au nombre d'environ quatre-vingts, furent égorgés en un instant et presque sans s'en apercevoir; un seul eut le temps de donner l'alarme. Les Caraïbes, se voyant découverts, sortirent alors des halliers avec de grands cris ; mais les Français, qui s'étaient armés, les repoussèrent.
Ces attaques furent renouvelées, la guerre se régularisa, les habitans ne purent s'écarter de leurs plantations que par bandes armées, et la famine commença de nouveau à se faire sentir.
Les choses en étaient là lorsque le bruit se répandit dans les habitations , qu'un navire venait de jeter l'ancre dans là grande anse, et que le gouverneur s'était rendu à bord.
A cette nouvelle, les colons accoururent de
toutes parts , et bordèrent bientôt le rivage dans un délire de joie. Leurs longues privations étaient oubliées, leurs craintes dissipées; ils reconnaissaient enfin que la compagnie ne les avait point abandonnés, et calculaient d'avance ce que pouvait contenir le flibot qu'ils avaient sous les yeux : tous attendaient avec un tremblement d'espoir et d'impatience le retour de la chaloupe du gouverneur.
Elle parut enfin, mais chargée de mourans qui furent déposés sur le rivage. Bientôt on apprit que le Moulin jaune , après avoir brisé ses huniers, perdu ses voiles et jeté à la mer les deux tiers de ses passagers, arrivait avec le reste à l'agonie, sans vivres, sans marchandises, manœuvré par deux matelots et le capitaine.
Cette nouvelle fut un coup de foudre pour ces malheureux à qui la vue du pavillon de France avait un instant rendu le courage. Quel-
ques-uns essayaient pourtant de douter encore; le retour de M. de L'Olive leur enleva bientôt cette dernière consolation ! Le gouverneur leur annonça d'un ton abattu que rien n'était changé à leur situation, et rentra promptement au fort .
Désabusés tout-à-coup d'espérances si longtemps nourries, et précipités du haut de leur joie, les colons reprirent le chemin de leurs cases dans un morne désespoir.
Cependant la troupe du lieutenant Fontaine avait atteint la grève au moment même où la barque du capitaine Meunier y abordait, et les premiers mots échangés avaient suffi pour que la joie des colons fit place au désappointement et à la désolation. Le Parisien seul, qui voyait ses prévisions réalisées, était triomphant; l'amour-propre, chez lui, faisait taire la faim.
— Qu'est-ce que je vous disais ? s'écria-t-il; comptez donc encore sur les marchands de
Dieppe pour vous engraisser! A la bonne heure, s'ils pouvaient vendre votre lard ! ce sont de trop bons pères de famille pour hasarder avec nous la légitime de leurs enfans. Ils nous laisseront mourir ici jusqu'au dernier en buvant leur cidre, mangeant leurs harengs et faisant leurs Pâques.
— Mettez votre espoir dans la Providence, interrompit le moine.
— Avec ça qu'elle se met en frais pour nous, observa ironiquement Rifflot ; vous avez trop parlé de miracles, mon révérend; comme dit îe proverbe, il ne ^faut pas vendre le poisson qui est encore dans la mer.
— Tais-toi, mécréant! s'écria le dominicain ilont le désappointement avait accru l'irrascibiiité; ce sont tes impiétés qui attirent à la colonie de tels châtimens.
— Je sais, dit Rifflot en clignant l'œil ; c'est toujours de sa faute, si l'âne est mal bâté ;
mais au moins, mou révérend, vous avouerez que, sans fausser ma promesse de tout-à- Vheure, je puis remettre à faire mon salut.
— Ton salut! s'écria le père Joseph; osestu y compter? Tu es vendu à jamais au démon.
— Yous assistiez peut-être au marché, mon père? demanda le Parisien en ricanant.
— Va, maudit, continua le moine en étendant les bras avec emportement , va aux flammes éternelles , et que nul ne songe à t'en arracher !
— Ce sera une grande perte pour les vendeurs de messe, observa Rifllut.
— Arrière, fils de Satan !
— Et le vôtre, mon père.
— Bâtard.
— Par la grâce de Dieu ! *
— Galérien.
— • Par lu grâce du roi.
— iU —
— Misérable ! vaurien ! huguenot !
Le sergent tressaillit, et le sourire qui errait sur ses lèvres s'effaça .
— Moi, huguenot I Par Notre-Dame, quiconque dit cela ment.
— Ah ! tu sens donc le bâton de ce côté ? s'écria le père Joseph , ravi d'avoir rencontré une injure qui pût blesser cette ame cuirassée.
— Huguenot ! reprit le Parisien dont la voix s'animait; je suis catholique de père et de mère, mon révérend !
— Au feu, le mécréant t dit le moine avec un geste menaçant et absolu.
— J'ai pour preuve le certificat de l'aumônier des galères, reprit le sergent d'une voix plus claire.
— -Au feu! au feu !
— Et j'ai dans ma case une Yierge et un chapelet .
Le dominicain haussa les épaules, et tourna
le dos sans répondre ; mais Rifïlot, qui plaisantait Dieu et doutait de son aine, tenait à sa réputation d'orthodoxie.
— Arrêtez ! s'écria-t-il ! en courant après le moine qui prenait la route du fort ; vous rétracterez le mot que vous avez prononcé, mon père !
— Que Dieu sépare le bon grain de l'ivraie, dit le père Joseph avec une mystique emphase.
— Au diable les citations! répliqua vivement Rifflot, je demande une réponse. Que je sois damné, c'est une chose dont je ne disputerai point avec vous; mais, vive Dieu, j'ai le droit de brûler dans l'enfer des catholiques.
— Puisses-tu donc y brûler pour l'éternité, maudit! s'écria le moine en lui lançant un regard farouche.
Et, ramenant le capuchon sur sa tête rasée, il continua sa route vers le fort.