VOUS
-— Le Lorrain î s'écria Riffiot.
— Précisément, sergent; mais ne montrez ni joie, ni étonnement-, car le €hef nous observe.
11 se tourna alors vers le Caraïbe et lui adressa quelques mots dans sa langue.
— Je l'assure , reprit-il , que vous êtes des blancs fugitifs, et ennemis des colons comme lui.
— Vous lui dites la \érité, sans vous en douter, répliqua le Glorieux. Est-ce le chef de la tribu ?
— C'est seulement son fils, et l'un de nos plus braves capitaines.
— Que compte-t-il faire de nous?
— Je l'ignore-, le grand Àlayoulé est absent, et lui seul décidera de votre sort.
— Quand viendra-t-il ?
— ïout-à-l'heure.
— Et pensez- vous que l'on puisse espérer? Le déserteur secoua la tète.
— Ils doivent se réunir ici , aujourd'hui même, dans un oùycou général, dit-il, et une fois ivres...
— C'est entendu , interrompit le boucanier
avec une grimace significative ; mais ils se préparent donc à une expédition?
— Ils veulent détruire vos établissemens, et c'est même pour vous interroger sur le nombre des colons et sur leurs moyens de défense que le fils d'AlayouIé m'a conduit ici.
A ces mots il se détourna de nouveau vers le sauvage, et parut lui donner quelques détails ; le visage du jeune capitaine s'éclaircit tout- à -coup et un sourire entr'ouvrit ses lèvres.
— Je l'assure que les colons sont presque tous atteints du coup de barre (\) et manquent de munitions, dit le déserteur en se retournant vers le Glorieux.
— Ainsi , vous croyez qu'à leur arrivée les vôtres nous feront un mauvais parti, reprit
(i) Maladie qui décima les coloos de la Guadeloupe.
Rifflot, qui ne songeait qu'à la crainte précédemment exprimée.
— Probablement.
— Et vous, un compatriote, vous souffrirez que l'on boucane des Français comme des quartiers de porc ? s'écria le Parisien.
— Je voudrais vous sauver, dit le déserteur, mais il faut pour cela une occasion. Du reste, ne laissez paraître aucune inquiétude : la faiblesse d'un ennemi vaincu est pour le Caraïbe une excitation à la cruauté ; montrez-vous impassibles, si vous voulez qu'ils vous épargnent. Mais le fds d'Alayoulé nous regarde, ne me parlez plus, et quand vous me rencontrerez, n'ayez point l'air de prendre garde à moi.
A ces mots, il se tourna vers le chef, et s'entretint long-temps avec lui à voix basse. Deux ou trois fois le Caraïbe tourna les yeux du côté où setrouvait Françoise; enfin, après un assez
long pourparler, le déserteur revint aux prisonniers :
— Le capitaine a remarqué la jeune femme, dit-il à Jean.
— Ah ! qu'il sauve mon mari , s'écria la Normande.
— Je lui ai assuré que c'était votre frère, et à ce titre peut-être essaiera -t-il de le protéger; mais prenez garde surtout qu'il ne lui en suppose un autre.
— Que dites-vous?
— Disposé à sauver le frère, il le serait encore davantage à perdre l'amant ou le mari.
Françoise et Jean poussèrent une exclamation.
— Silence ! reprit vivement le déserteur. L'admiration du fils d'Alayoulé pour la beauté de sa prisonnière est une chose dont il faut profiler. Il m'a ordonné de vous déclarer qu'il vous trouvait plus belle qu'une étoile dans une
nuit d'bivernage ; ne témoignez ni étonneraent, ni répugnance , et regardez-moi en souriant, afin qu'il puisse croire à la réponse favorable que je veux lui faire.
Françoise s'efforça d'obéir ; mais ses lèvres, en feignant de sourire, étaient tremblantes. Le déserteur retourna au capitaine, et lui traduisit la réponse supposée de la jeune femme. Celui-ci détacha alors un petit collier de graines de baliziers qu'il portait au cou , et le fit offrira Françoise par son compagnon, qui traduisit de nouveau le prétendu remerciement de celle-ci. Cette lugubre comédie dura ainsi quelque temps , le fils d'Alayoulé multipliant les expressions de con amour, et le déserteur répondant au nom de Françoise ; mais, malgré tous ses efforts , l'air contraint de la jeune femme finit par frapper le Caraïbe. Il s'approcha les yeux enflammés, les narines ouvertes, et lui adressa la parole avec une viva-
cité passionnée. Françoise n'y put tenir plus long-temps, elle se couvrit le visage de ses deux mains, et laissa aller sa tête sur ses genoux en fondant en larmes.
Le sauvage resta immobile, comme saisi de surprise et de douleur. Ses yeux se promenèrent sur les prisonniers , puis sur le déserteur, qui affectait une surprise égale; un instant tous ses traits s'illuminèrent de doute et de colère; sa main serra plus fortement le boulou ; mais ce fut un éclair ; son visage et son attitude reprirent presque aussitôt l'espèce de dignité dédaigneuse qui leur était naturelle ; il jeta un dernier regard sur Françoise, fit au déserteur un signe, et sortit avec lui du carbet.
Restés seuls , les prisonniers gardèrent un long et profond silence. Ce qui venait de se passer avait été si prompt, si inattendu, que tous en demeurèrent quelque temps comme étourdis.
— Mille malédictions! s'écria Rifflot, la peau cuivrée s'en est allée en colère; c'était bien le moment de faire la bégueule.
— Tais -toi, misérable! interrompit Jean avec violence, et n'accuse pas les autres parce que tu as peur. Les larmes que cette femme verse par pudeur, tu les verseras tout-à-l'heure par lâcheté.
— Allons, la paix, dit le Glorieux. Vous êtes un malappris, sergent; chacun est ici pour sa peau, et je ne vois point pourquoi la belle Françoise serait tenue de racheter les nôtres. Si son cœur avait dû s'attendrir, je puis croire, sans vanité, que ce n'eût point été en faveur de ce manant privé de haut-dechausses.
— Ce manant nous tient dans sa main comme des pigeons , répondit Rifflot ; il n'a qu'à serrer le pouce pour nous faire mettre en broche.
— Qu'il le serre, dit René; aussi bien ne faudra-t-il pas toujours que je succombe ?
Que me sert-il que le jour illumine D'un pourpris d'or celte ronde machine ? Que me sert-il que les rocs sourcilleux Luisent aux raiz du soleil amoureux, Et qu'au profond des ruisseaux il se mire, Si, le voyant, j'allonge mon martyre, Et si l'amour, tant le jour que la nuit, Pour m'outrager de ses dards me poursuit?
Il fut interrompu par de longs cris qui s'élevèrent au dehors.
— Qu'est-ce que cela? demanda Françoise épouvantée.
— Ce sont les guerriers qui arrivent , répondit le Glorieux.
— Déjà? s'écria le sergent, alors leur oiiycou va commencer.
— Et notre tour d'entrer en scène ne lar-
dera pointj ajouta le boucanier; ainsi, sergent, raffermissez vos nerfs , et songez à vous conduire avec la dignité qui convient à votre grade et à votre peau.
Près de deux cents guerriers étaient assis en rond dans une clairière du mont Sainte- Rose, tenant d'une main la calebasse et de l'autre le rouleau de ijoly (1). La plupart
(1) Nom donné par les Caraïbes au (abae.
étaient peints des couleurs guerrières (i ) , et avaient près d'eux leurs arcs et leurs boutons. En dehors du cercle , les jeunes femmes passaient sans cesse , portant les vases d'oûycou et remplissant les coupes des guerriers, tandis qu'au milieu étaient accroupies les vieilles femmes. A quelques pas de ce dernier groupe s'élevait un poteau auquel les prisonniers avaient été liés. Mais Françoise ne se trouvait point avec eux. Voulant la dérober au danger de paraître devant l'assemblée, le fils d' Alayoulé l'avait donnée à garder à ses femmes allouagues. Françoise s'était en vain opposée à cette séparation , on l'avait arrachée à Jean , et celui-ci avait dû suivre ses compagnons.
Tous quatre furent attachés au poteau, et les insultes ne tardèrent point. Les Caraïbes vinrent, l'un après l'autre, agiter le boutou
(1) Lorsque les Caraïbes se préparent â une expédition , ils se peignent d'une manière particulière.
sur leurs têtes, poser sur leurs cœurs les flèches empoisonnées, ou leur porter à la gorge le couteau de pierre. Mais, à leur grand désappointement, toutes ces menaces demeurèrent sans effet. Trop courageux pour craindre , Jean et le boucanier avaient de plus pour lès soutenir, l'un son orgueil; l'autre sa douleur. Le moine, de son côté, ne répondit aux insultes que par des anathèmes. Quant à Rifllot , sa lâcheté le servit mieux que les autres leur bravoure. N'osant pousser un cri ni faire un mouvement, il était demeuré impassible par épouvante, et son immobilité muette avait été regardée par les Caraïbes comme le plus haut degré du courage.
Cependant roiiycou circulait depuis longtemps parmi les guerriers ; les voix commençaient à devenir plus hautes ,■ les gestes plus rapides. L'ivresse avait gagné les vieilles femmes , ({ui faisaient entendre , d'intervalle en
intervalle, des cris farouches, et frappaient l'une contre l'autre leurs mains décharnées. Tout^à-coup elles se levèrent, en étendant les bras et jetant une clameur lugubre, comme une volée de corneilles : les guerriers se détournèrent.
— Le caramemo ! le caramemo! s'écrièrentils.
Toutes les coupes furent posées sur l'herbe; toutes les voix se turent ; et les vieilles femmes, qui s'étaient dispersées et accroupies de nouveau, commencèrent d'un accent cadencé une improvisation étrange, que chacune laissait tomber, puis reprenait à son tour, comme les strophes d'un chant lugubre.
CARAMEMO.
Première Vieille. — J'ai vu des ca7ioûas plus grandes que nos villages s'avancer sur la mer, marchant sans pagaïes, avec leurs ailes. J'ai vu les faces pâles en descendre. Les faces pâles ont dit qu'ils étaient nos amis, et nous leur avons apporté notre assave , notre oûycou et nos lits de coton ; mais les faces pâles ressemblent aux cancdles nourries de pommes de mancenilier : ou les croit bons , et, au dedans on trouve la mort.
Deuxième Vieille. — Le mahoûya (1) est venu, et il a dit aux faces pâles : La terre des Galibis est pleine de manioc, et leurs carbels de cacones (2) ; tuez les Galibis par derrière, quand ils vous montrent le chemin de leurs cases, et vous aurez tout ce qui était à eux.
(1) Les maboiiyas sont les mauvais esprits. Les Cara'ibes en reconnaissaient un nombre infini. Selon eux , chaque personne en avait au moins trois : l'un dans la tèle , l'autre dans le cœur, et le dernier dans le sang.
(2) Nom donné par les Caraïbes i tous leurs objets de luxe.
Troisième Vieille. — Où est Yame, le vieux chef , qui avait vu six fois dix chutes de feuilles ? Où est le fils d' Yame? semblable à l'abeille qui fait du miel et n'a point [d'aiguillon (1), tous ses coiiys étaient pleins quand il lui venait un hôte, et il nourrissait trois femmes de sa chasse. Où sont le jeune Mancefenil et le vieux Courbaril ? Demandez aux mains rouges des hommes pâles ! Les hommes pâles ont pris pour roucou le sang des Galibis.
Quatrième Vieille. — Viens, viens ! mon jeune guerrier ! toi que j'ai porté dans mon sein et pour qui j'ai mâché les ignames (2) ; viens creuser avec le feu ta coulaia , qui n'est point achevée , préparer tes flèches de roseau et imiter, sur ta flûte, le chant des oiseaux. J'ai fini pour toi un hamac depittes, orné de plumes , où tu conduiras ta jeune épouse. — Ma mère , les hommes pâles ont enfoncé cinq fois leurs couteaux dans la poitrine du guerrier ; et il dort maintenant sous la vague, dans un lit d'herbes marines. Sa coulaia passera sur son cadavre , conduite par un autre ; ses flèches resteront sans pointes , et^ au lieu du son de la flûte, il n'entendra plus que le grondement des flots.
(1) Les abeiUes des Antilles n'ont point d'aiguillon.
(2) Les femmes caraïbes nourrissent leurs eufans d'ignames, qu'elles mâchent.
Cinquième Vieille. — Pourquoi les jeunes femmes sontelles veuves, et les Allouagues sans maîtres ? Pourquoi les enfans ne peuvent-ils plus montrer leurs pères? Le tonnerre des hommes pâles a passé partout? les hommes pâles ont fait une pluie de sang dans lescarbets. Les Galibis sont-ils donc des lâches, pour qu'on les tue comme des colibris sans défense ?
Une autre Vieille. — Les Galibis durciront au feu leurs boutons; ils tremperont leurs flèches dans le lait de mancenillier, et les hommes pâles tomberont sous leurs coups, comme les feuilles de l'arbre quand passe le peuchot (1). Chaque jeune guerrier mangera le cœur d'un homme pâle.
Une autre Vieille. — Voyez, voyez ceux qui sont déjà liés au poteau. Qu'on allume le feu et qu'on dresse le boucan. Les Galibis se préparent à la guerre en mâchant la chair d'un ennemi.... Entonnez vos chants de morls^ô faces pâles ! et nous vous répondrons.
Première Vieille. — Pour mon père mort je demande une bouchée de leur chair.
(1) Trombe.
Troisième Vieille. — Pour mon époux j'en demaùde deux*
Quatrième Vieille. — P«ur mon fils mort j'en demande autant que mes ongles en pourront arracher, autant que mes dents en pourront mordre !
Toutes. — La mort! la mort ! la mort!
A mesure qu'avançait cette improvisation terrible, les voix étaient devenues plus saccadées et plus rapides. La fureur des vieilles femmes s'allumait à leurs propres paroles ; leur chant lugubre était mêlé de pleurs , de sanglots et de clameurs de rage. Enfin , au dernier cri jeté , elles se levèrent toutes à la fois. En un instant , un feu fut allumé et le boucan dressé. Les guerriers avaient tout écouté et tout vu en silence ; mais l'émotion causée par les souvenirs qu'on venait de leur rappeler était facile à lire sur leurs traits.
Leurs poitrines se soulevaient haletantes , et leurs yeux, fixés devant eux, comme s'ils n'eussent osé se regarder l'un l'autre, semblaient lancer des éclairs.
Alayoulé se leva alors, et se plaçant au milieu du cercle des guerriers, il commença un long discours , dans le but de prouver la nécessité et la justice de l'expédition qu'ils allaient entreprendre. Autant les vieilles femmes avaient mis d'émotion et d'emportement dans leur improvisation , autant il sembla s'étudier à mettre de calme dans la sienne; mais cette tranquillité même exaltait la colère des guerriers en la comprimant. On voyait les plumes de flamand qui leur servaient d'ornement trembler sur leurs têtes, et leurs mains, convulsivement étendues, se crisper sur leurs armes. Enfin, quand Alayoulé- se tut, tous se levèrent à la fois , avec une clameur qui retentit si terrible dans la forêt, que les oiseaux
effrayés s'envolèrent au-dessus des arbres comme une nuée.
Jusqu'alors Rifflot avait fait assez bonne contenance. Le répit qui venait de lui être donné avait même un peu relevé son courage; mais les cris poussés par les Caraïbes et la vue du feu que les vieilles femmes allumaient lui rendirent toute son épouvante. 11 se tourna éperdu vers le moine,, qui était à ses côtés , comme s'il eût voulu solliciter de lui une consolation ; malheureusement le moine était occupé à toute autre chose. Il venait d'apercevoir son rosaire garni de reliques entre les mains d'un Boyé (1) sauvage, qui s'en servait comme d'un cerceau^ pour exécuter les passes et jongleries habituelles lorsque le boucan se prépare. La vue de cette profanation éveilla en lui
(1) Prêtre.
une indignation qui ne tarda pas à s'exprimer par des malédictions.
— Silence ! au nom du ciel, mon père, interrompit Rifflot épouvanté 5 les chefs se consultent pour savoir qui de nous doit être massacré et jeté dans le boucan.
— Ce serviteur du démon ose jouer avec la croix et les reliques des saints ! cria le moine.
— Taisez- vous I ils semblent près de choisir mon cousin.
— Anathème sur le mécréant !
— Malédiction sur vous-même ! s'écria Rifflot, vous les avez fait penser à nous.
Les chefs venaient en effet de se retourner. Frappés des cris du moine, ils abandonnèrent Jean et le Glorieux , xlont ils s'étaient occupés jusqu'alors, et s'arrêtèrent devant le sergent.
— Que mon père regarde cette face pâle, dit le fils d'Alayoulé ; le déserteur a dit que
c'était le chef: sa chair fera couler le courage dans les os de nos jeunes guerriers.
Rifïlot frissonna jusqu'à la racine des cheveux.
— Le déserteur a menti! s'écria-t-il en langue sauvage.
Les chefs se regardèrent.
— La face pâle a une voix caraïbe, direntils avec étonnement.
— Oui , répondit Rifïlot , mais je ne suis qu'un pauvre diable, trop maigre pour être mangé avec profit.
— Pourquoi, si tu n'es qu'un anolis, faire le bruit d'un sanglier? observa le fils d'Alayoulé avec mépris.
— Je n'ai point fait de bruit, capitaine, dit Rifflot ; c'est ce damné moine. Adressez-vous à lui. C'est un grand chef, et dont la chair sera bien plus tendre que la mienne.
— Qu'il périsse donc, dit le jeune Caraïbe.
Mais les \ieilles femmes s'étaient rapprochées , en poussant deâ cris furieux , et chacune désignait un des prisonniers.
— Lâche païen, hurla le moine en se débattant dans ses liens, rends ce chapelet.
— Dit-il son chant de mort? demanda le fils d'Alayoulé.
— 11 vous insulte, répondit Rifflot, qui espérait que la mort du moine pourrait les sauver.
— Et qui est-il , pour oser s'attaquer à un capitaine ? demanda le sauvage.
— C'est le Boyé des chrétiens.
Le boutou que le jeune guerrier tenait suspendu sur la tête du moine s'abaissa tout-àcoup, et il recula.
— Le Boyé des faces pâles ! répéta-t-il , et tous les chefs après lui.
Rifïïot les regarda avec étonncment ; il avait espéré que cette révélation déciderait le sacri-
fice du moine et le sauverait. Mais loin de là ; les Caraïbes semblèrent effrayés : ils se retirèrent un instant à l'écart et se consultèrent à voix basse.
— Qu'avez-vous donc raconté à ces drôles , Rifflot? demanda le Glorieux qui avait suivi en silence tout ce qui venait de se passer sans y rien comprendre ; qu'ont-ils encore à tant balancer ?
— > Sur mon salut, je n'en sais rien, répondit le sergent.
— Les voilà qui ont l'air maintenant de regarder le père Joseph avec effroi.
— Je leur ai pourtant dit ce qu'il était.
— Attention! le jeune capitaine revient. Le fds d'Alayoulé se rapprocha en effet du
poteau, et s'adressant à Rifflot :
— Tu as voulu nous perdre, face pâle, ditil avec colère ; mais les chefs ne sont point des loups marins sans prudence. Us savent que, si
les Caraïbes n'ont que trois âmes , les Boyés des chrétiens en ont une dans chaque goutte de sang, et que toutes deviennent des mabouyas. Nos frères de Saint-Christophe qui avaient boucané un de vos prêtres ont tous péri frappés par les mauvais dieux (i). Que celui-ci donc vive ! et toi , prépare ton chant de mort .
En parlant ainsi, il avait délié le moine avec une sorte de respect craintif. A peine le père Joseph se trouva-t-il libre qu'il courut arracher au sauvage le rosaire dont celui-ci s'était emparé, et, se le passant au cou , alla s'asseoir à quelques pas avec une fierté farouche.
Cependant la fureur des vieilles femmes avait augmenté avec leur ivresse et s'était communiquée aux guerriers. Ils se rapprochèrent du poteau et recommencèrent à agiter leurs
(1) Les Caraïbes furent en effet tous malades pour avoir mangé un jésuite, et, depuis ce temps , ils épargnèrent les religieux.
armes sur la tète des prisonniers i Le fils d'Alayoulé seul resta froid. Françoise avait fait sur lui une impression profonde, et il était décidé à tout tenter pour la posséder. Or, malgré ses préjugés sauvages, il avait compris qu'une femme blanche n'accueillerait point son amour avec la même soumission qu'une autre esclave et que, pour être accepté, il avait besoin de s'appuyer sur quelque service rendu. Or, sa courte entrevue avec la jeune Normande avait suffi pour lui prouver quelle tendresse elle portait à Jean et quelle serait sa reconnaissance pour qui pourrait sauver ce frère aimé ; il résolut de tout faire dans ce but.
Voyant que les chefs étaient près de céder aux cris qui réclamaient la mort de tous les prisonniers, il demanda que le jeune Normand, au moins, fût gardé pour le grand oùycou qui serait donné à l'arrivée de leurs frères d'Antigoa. Il reculait ainsi le danger, et ménageait
des chances de salut au jeune homme, dont il pouvait préparer la fuite dans l'intervalle. Les chefs allaient lui accorder sa demandelorsqu'un nouvel incident vint tout changer.